« Chaleur » – Joseph Incardona -Pocket

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« Heinola.
Ça sonne comme le nom d’une actrice de porno alternatif scandinave.
Tanya Hansen. Saana Blond. Katja Keane.

On n’est pas loin: Heinola est une ville de Finlande. Le porno alternatif implique: choix des partenaires, recherche du plaisir, refus de l’humiliation. Les acteurs eux-mêmes décident du planning de tournage. Le « PA » évoque ainsi une sexualité exhibitionniste consensuelle et authentique. L’équivalent d’un label « bio « . Doux, équitable, et intello

Le porno progressiste. »

J’avais lu ce livre quand je l’ai acheté, mais pas encore chroniqué, je viens de le relire avec une jubilation rare et je vous en fais une courte présentation, 154 pages réjouissantes qui m’ont beaucoup fait rire, mais un texte qui en fait est sombre, qui parle de vanité, de sexe, de défis, de sexe, d’amour, et de sexe encore. Mais comment parle-t-il de sexe?  C’est ça qui rend ce livre finalement si sensible, et très noir. Niko, en star du porno:

« Le peignoir ouvert autour de ses hanches, celui qu’il endosse sur les plateaux, entre deux prises. Dans son dos, cousues en lettres d’or sur les géométries léopard, on peut lire: « Pas de cerveau, pas de migraine ». Niko traîne ses tongs dans le couloir, s’arrête, les enlève et continue de marcher pieds nus sur la moquette. »

Revenons au titre, « Chaleur », puisqu’il s’agit d’un concours de sauna en Finlande ( ça a été interdit depuis quelques années).
Voici donc le jour venu de ce concours dans lequel vont s’affronter, comme à chaque fois, les deux champions. Mais l’éternel gagnant, c’est Niko, star du porno finlandais, et Igor, un ancien militaire russe assez mal en point qui compte bien gagner pour cette ultime compétition, comme vous le verrez hyperviolente et dangereuse.

« Niko Tanner est la star locale.Trois fois champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.

Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions?
Personne ne s’en souvient. ». 

Les saunas affichent une température de 110°, des hommes viennent du monde entier se confronter à cet enfer, mais donc, les deux champions, ce sont Igor et Niko, ce dernier: celui qui gagne toujours.

Niko dans sa vie de star du porno, à l’hôtel, lucide:

« Son érection a monté d’un cran et il ne s’en cache pas.
De toute façon, il est sur le déclin. Un jour il sera tellement gros qu’il ne bougera plus de son lit et se contentera de bander. Le cul est ce qui reste quand tout le reste a foutu le camp, l’amour et les roses. »

Igor, lui, est un peu au bout de tout, de sa vie, donc. Il aimerait partir avec un peu de réconfort, cramé mais victorieux du sauna. Et de Niko. Même si on peut dire qu’il y a un lien entre eux, dans cette confrontation pas « amicale », il y a, oui, quelque chose qui les unit, la volonté de gagner, de se dépasser et surtout de dépasser l’autre. Niko, serein, n’a pas l’ombre d’un doute quant à sa victoire finale. Et quant à Igor, en réalité, il fait de la peine et enrage:

                                        « Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte à son sujet: ses talents naturels, Niko les a toujours soumis à une discipline qui compense ses excès.
Quoi qu’il en soit, ce fils de pute est là. Le problème avec ce genre d’adversaire, c’est que Dieu est son pote et que sa résistance dépend beaucoup de combien Dieu désire s’inviter dans la boîte avec eux.
On referme la porte.
230 degrés Fahrenheit.
Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus.
La seule chose qui vaille la peine.
Le plus beau cadeau que Dieu ait transmis à l’homme: la souffrance.
Amen. »

Quand la fille d’Igor déboule au concours on lit alors des pages pathétiques. On comprend l’humiliation d’Igor. Et son combat sans merci, ce concours qu’il désire plus que tout remporter. Sa vie de père est compliquée, celle d’époux on n’en parle pas, sa carrière de militaire a pris fin. Sa fille Alexandra est ici un très beau personnage, qui est dans une « course au plaisir » sans parvenir à quoi que ce soit de satisfaisant, une terrible frustration:

« Heinola ne lui fait pas penser au nom d’une actrice porno scandinave. Le nom suggère plutôt celui de l’avion qui a lâché sa bombe sur Hiroshima.

Révélation sur elle-même, déflagration atomique.

Ce qui lui manque, c’est le plaisir.
Depuis le début, depuis toujours.

« Did hear I’m crazy, yes, I do

So fuck the father and fuck you too »

Oh, merde.

Un bel orgasme, long et modulable, qui la ferait crier.
Enola Gay, le champignon atomique dans sa poitrine. »

Quant au beau et invincible Niko, abordons son métier de star du porno. Il est là accompagné de deux jeunes femmes, pour quelques tournages « hot ». Ces scènes n’ont jamais quoi que ce soit de glauque, de malsain, Niko est un pro, il se ménage et ménage les jeunes femmes qui l’accompagnent. C’est là, je trouve, le magnifique talent de Joseph Incardona, ne pas tomber dans le sordide ou le malsain. Car ça ne l’est à aucun moment. Niko fait son travail avec respect des partenaires, et si je laissais parler le fond de ma pensée, je dirais qu’il est un homme honnête, respectueux, et conscient aussi de ses limites. En lisant ce formidable petit livre, vous comprendrez ce que je veux dire par là. Et dans le sauna:

« Au troisième jour, les corps deviennent plastiques et fondent. Les peaux tendres se confondent avec la sueur molle de la graisse. On se demande d’où vient toute cette eau, comment il est possible de générer autant de liquide tout en restant encore entier, masses de chair assises sur leurs fesses, bras croisés serrés contre la poitrine pour que le coeur n’explose pas. […]

Les organisateurs guettent devant la porte vitrée, demandent par gestes si tout va bien, et les concurrents, pouce levé, indiquent le contraire de ce que disent leurs yeux. Ce sont des hommes, et ils sont perdus. Ce sont des hommes en capsule, des astronautes immobiles. Parce que avant tout, avant toute chose, avant l’intelligence qui s’obstine et se défait, ils sont des corps dans un lieu et dans un temps donné.
À l’extérieur, le public ne sait pas, ne connait rien, c’est pour ça qu’il est public. Le public est lâche et veule et profane. Le public est ce bloc indistinct qu’Igor ignore et que Niko méprise. Ces bouches que le Révérend voudrait sauver par le martyre. Que le Turc ne comprend pas. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Chaleur », je ne fais ici qu’une ébauche j’espère tentatrice, j’ai parlé précédemment de « Stella et l’Amérique », et lire cet auteur a été un plaisir incroyable. Ce pourrait être violent, ça l’est, dans le fond du sujet, mais Joseph Incardona fait en sorte qu’on ne ressente véritablement ni dégoût, ni répulsion, avec des personnages, surtout ici, plus vrais que nature, c’est à dire au plus proche du genre humain. Enfin, bon, quand même, le résultat du sauna révulse un peu…Mais c’est magnifique dans sa « crudité » même. Dans mes personnages favoris, il y a Alexandra, fille d’Igor, je l’ai beaucoup aimée.

Je ne vous donne qu’un petit peu du ton de ce livre, et un bel exemple de l’écriture que je trouve merveilleuse de justesse, de finesse. Joseph Incardona écrit avec élégance sur un sujet qui peut rebuter et en lisant vous comprendrez de quoi je parle. L’élégance est aussi dans le tournage des scènes pornos, mais oui car jamais glauque, avec un Niko pédagogue – mais oui encore! – et tellement sympathique. Ce qui est un choix intéressant. La fille d’Igor, Alexandra, une fois encore, est un très beau personnage, très touchante et peut – être bien la plus solide et lucide du lot.
Je ne vous propose que quelques extraits pour vous donner une idée de cette écriture que je trouve exceptionnelle, et assez unique en tout.
Vous l’avez compris, je suis admirative du talent indéniable de Joseph Incardona, et suis heureuse de savoir que plein d’autres lectures m’attendent. 

Ce livre est une perle par son écriture, par l’absence de toute vulgarité sur un sujet qui pourrait l’être sous d’autres plumes; tout ça respire une franche humanité, lucide, observatrice des replis humains. Je me garde bien de vous donner les phrases finales. Une fin pas forcément attendue ( pas attendue du tout d’ailleurs ). 

Énorme coup de cœur, une écriture unique, brillante et pleine de nuances. Bref: j’ai adoré !

Une chanson: 

https://www.youtube.com/watch?v=5yX3Z7lnMuc&list=RD5yX3Z7lnMuc&start_radio=1

 

« Si vulnérable » – Simo Hiltunen – Fleuve Noir, traduit par Anne Colin du Terrail

« Le loup fourrageait en grognant dans les entrailles fumantes de l’élan. Il arrachait des lambeaux de chair et écumait de fureur. L’adolescent se sentait à trente mètres et tremblait de peur. Le naturel avait basculé dans l’irréel.

Le garçon avait treize ans. Il avait fui une demie-heure plus tôt dans la forêt, par vingt degrés au-dessous de zéro, parce que son père administrait encore une fois une raclée à sa mère. Il avait les oreilles gelées et l’haleine embuée, mais ne voulait pas rentrer chez lui. Il avait moins froid seul. »

Bienvenue en Finlande où il fait froid et où on meurt, qu’on soit un élan sous les crocs du loup ou une femme, une petite fille, sous les coups du père. Pour tout dire, ce roman fait froid dans le dos, et franchement, la Finlande n’entre pas dans mes envies de voyage après cette lecture. Mais c’est un livre qui en plus d’être addictif propose une réelle enquête sur les violences familiales, sur les meurtres familiaux, sur la violence et la ruine des familles que génère l’alcool, sur la vulnérabilité des êtres et en particulier des enfants, saccagés. 

Ce début du roman présente en quelques pages la genèse d’un meurtrier avec un parallèle entre le loup et l’homme.

On va retrouver ce lien au long des chapitres ainsi que de nombreuses références à l’œuvre de Nietzsche.

« Friedrich Nietzsche a dit que la pitié était une maladie. D’après lui elle rend passif. Il accordait plus de valeur à la souffrance, car elle pousse à agir. Quelle que soit la nature de la pitié, mes sentiments sont sains, ceux de tueurs malsains. Ils naissent de la peur. »

Puis on entre dans l’histoire et l’enquête avec Lauri Kivi journaliste au Suomen Sanomat, quotidien de Helsinki. Lauri est chroniqueur judiciaire, il se charge le plus souvent d’investigations et d’analyses approfondies sur la société finlandaise. Lauri est célibataire et au fil du livre sa vie personnelle nous est racontée, c’est un fil conducteur important, autour duquel son terrain d’enquête se tisse . Tout commence ainsi:

« Quatre morts dans le quartier de Toivola à Helsinki

Communiqué de la police de Helsinki, 08 .06.2013 

La police a découvert les corps de quatre membres d’une même famille dans une maison individuelle située Vislauskuja,, dans le quartier de Toivola, le lundi 08.06.2013 à 03 h 34.

Le père de 49 ans, la mère de 38 ans et leurs deux fillettes de 4 et 9 ans sont décédés des suites de violences. La police n’exclut à ce stade aucune hypothèse. Pour des raisons liées à l’enquête, aucune information sur le mode opératoire ne peut être divulguée à l’heure actuelle. La police publiera un nouveau communiqué demain mardi avant 13 h 00. »

Ce drame en évoque d’autres dans l’esprit de Lauri qui va se lancer dans l’enquête taraudé par sa propre histoire, celle qu’on découvre avec horreur au fil des pages, et qui est celle semble-t-il de nombreuses familles en Finlande. L’alcoolisme tient un large rôle dans ces ravages familiaux, et on se trouve assez effaré par ce qui est raconté là sur cette société ( on trouve quelques articles de presse sur le sujet ).

Ce livre pourrait être sinistre. Bien sûr sur le fond il l’est, mais c’est un roman et l’auteur utilise à bon escient son sens de l’humour, le héros Lauri Kivi pratique bien l’auto-dérision – bon remède à l’angoisse provoquée par ce qu’il découvre – le langage des protagonistes est souvent très grossier et même vulgaire, on peut le dire, car ceux qui le parlent sont vulgaires jusqu’à la nausée. Comme leurs actes sont immondes. Mais Lauri, lui, est cultivé et c’est sans doute ce qui le sauve du pire; il a su établir des remparts contre ses démons grâce à ses savoirs, c’est un homme qui pense et réfléchit à la religion:

« Lauri n’avait rien à faire des religions, car elles ne servaient qu’à justifier de mauvaises actions au nom sacré du bien. Il les considérait comme des laboratoires du comportement humain si défaillants qu’en faire partie lui était insupportable. »

sur la musique ( ici, « Adagio en sol mineur  » de Remo Giazotto/Tomaso Albinoni ) et le cliché:

« -Un laissé-pour-compte sans famille a du temps pour se cultiver. Et puis c’est mon morceau préféré. Usé jusqu’à la corde, mais il y a des choses qui s’usent parce qu’elles ont atteint une certaine perfection. Un cliché n’est pas un cliché pour rien. Il a accédé à ce statut méprisable parce qu’il cristallise quelque chose de vrai ou d’authentique, dit Lauri afin d’éviter de révéler la véritable raison pour laquelle il savait tout de cette œuvre. »

 

 

Mal me prendrait de vous en dire plus. Voici un livre bien écrit, bien bâti, avec un vrai fond – l’auteur est lui-même reporter -, on se prend vite de sympathie pour Lauri qui n’est pas pour autant un personnage lisse, loin s’en faut, mais en cela-même profondément humain. Au fil de son histoire on comprendra mieux ce qui le pousse dans son travail à ne jamais lâcher prise. 

Voici comment l’auteur termine ses remerciements:

« Malgré l’aide dont j’ai bénéficié, j’endosse l’entière responsabilité des éventuelles erreurs de cet ouvrage. Je l’assume aussi bien sûr dans sa totalité. Il est cruel, et même sinistre. J’espère pourtant aussi réconfortant. Mais la vie, hélas, est tout simplement plus terrifiante encore que la fiction. »

Ce en quoi je suis d’accord avec lui. Un bon roman auquel il faut s’accrocher parce que certains passages sont durs, mais voici un nouvel auteur à suivre.

Sur la bande-son, on entend aussi ceci:

 

Sur les traces de deux Finlandais hors normes : Aki Kaurismäki et Aarto Paasilinna

Grand coup de coeur pour un film en salles actuellement: « Le Havre », de Aki Kaurismäki. C’est à mon avis une oeuvre comme seul ce taciturne Finlandais sait en créer. Cela ne ressemble en rien au cinéma français actuel. Les comédiens (extraordinaires) ne sont pas jeunes, pas très à la mode, pas riches, mais beaux de leur seule humanité ! Enfin des visages et des voix qu’on ne voit ou n’entend pas tous les jours dans les médias, parlant de tout et n’importe quoi. Enfin un propos sans angélisme ni posture qui se contente de dire, de décrire, sans se répandre en discours! Enfin un cinéma qui n’étale pas un budget faramineux pour cacher sa misère, mais qui, avec un décor ordinaire et pauvre , des acteurs qui croient en ce qu’ils font et pas seulement pour leur cachet ( tiens ! ça me rappelle quelque chose…) nous offre un spectacle plein de drôlerie, d’intelligence, de sensibilité et un vrai travail de réalisation, une véritable oeuvre d’art. Ce film est un conte où les fées portent une blouse de travail et où les magiciens abusent un peu du vin en mangeant leur fromage. Parce que les personnages sont bien des fées et des magiciens, sous leurs vieux manteaux et leur mine un peu chiffonnée.

Connaissez-vous André Wilms ? Moi, je ne le connaissais pas, alors écoutons- le parler de ce film, de Kaurismäki et du cinéma : ça change !

http://youtu.be/jHVi_yGddgY

Et écoutez Little Bob ( du groupe Little Bob Story ) qui y joue son propre rôle

 

 http://youtu.be/BZf0vY2_y-0

Et enfin, la bande-annonce

    http://youtu.be/dcQU1g-Lip4                

Et si vous voyez et aimez ce film, regardez, du même grand Kaurismäki « L’homme sans passé »    .

En regardant ce film, en lisant des interviews du cinéaste et de ses comédiens, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien avec l’écrivain, finlandais lui aussi, Arto Paasilinna. D’autant que je venais de terminer un de ses romans, « La forêt des renards pendus », qui m’avait fait rire, comme tous les livres de cet original personnage qu’est Paasilinna. J’ai pensé à lui à cause du ton, caustique sans avoir l’air d’y toucher, de l’économie de moyens, aussi. Chez Paasilinna, pas de discours interminables; des faits, le déroulement d’une action, des mots choisis, et le lecteur doit apprendre à saisir tout le sel du texte, juste par son intelligence.On dit que les Finlandais sont des taiseux, et c’est ce que semblent confirmer les oeuvres de ces deux artistes.

Parmi les romans de Paasilinna,ceux que j’ai préféré sont

« Le cantique de l’apocalypse joyeuse »

« Petits suicides entre amis »

et « La cavale du géomètre »,mais nous en avons plusieurs autres sur les rayons de la bibliothèque 

Et voici un lien vers une petite biographie de l’auteur      

 http://mondalire.pagesperso-orange.fr/paasilinna.htm                           

et ce site qui propose des citations et des vidéos

http://www.babelio.com/auteur/Arto-Paasilinna/3361

Alors je vous souhaite une bonne toile et de bonnes lectures.