« Qui après nous vivrez » – Hervé Le Corre, éditions Rivages/Noir

Qui après nous vivrez par Le Corre« Il avait plu toute la nuit. Fenêtres et portes secouées par le vent, averses qu’on entendait venir de loin, martelant le sol, nuées compactes s’abattant sur la maison dans une rumeur furieuse. Léo se réveilla dans une confusion de bruits organiques: écoulements, chuintements. Il aurait pu se trouver, engourdi, dans la tiédeur flasque et détrempée d’un être en train de digérer. Il se rappela cette histoire de navigateur avalé par une baleine puis recraché par la volonté d’un dieu. Il ne savait plus qui  la lui avait racontée. Sa mère, peut-être. Il convoqua son image mais elle ne vint pas et il en eut le souffle coupé, un sanglot logé dans la poitrine, poing écrasé contre son cœur. Seul le timbre de sa voix, cette douceur tremblante, lui revint si nettement qu’elle aurait pu parler tout près de lui. Enfin le pâle visage, toujours soucieux, se reforma dans son esprit et il bougea les lèvres pour la nommer. »

Le titre est le premier vers de « La ballade des pendus » de François Villon:

« Frères humains, qui après nous vivez,

N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

Un vers comme une prophétie dans cette terrifiante peinture que réalise Hervé Le Corre de notre futur. Futur proche, fin du XXIème siècle. Je reconnais sans mal qu’écrire sur un tel roman m’est très difficile tant c’est brillant et puissant. Comme souvent avec une œuvre de cette qualité, on se dit qu’on ne fait que bavarder. Aussi, et volontairement, ce sera court. Par peur de ne pas être à la hauteur d’une telle littérature, qui se défend si bien toute seule. Alors au moins inciter le plus grand nombre à se plonger dans ce monde de demain en se disant, que peut-être on peut éviter le pire? Que peut-être il serait encore possible de faire dévier ce trajet mortifère?

« Notre monde.  C’est donc en train de se produire, ce désastre global, après trente ans de guerres, de pandémies, de terres submergées, brûlées, désertifiées, irradiées, avec ces millions et millions de déplacés enfermés dans des camps, ces infravilles surpeuplées, où l’on crève derrière les clôtures de fer et d’électronique.

Après l’invivable, le chaos? »

Que vous qui lisez, faites- le avec ce livre, aussi peu confortable que ce soit, parce qu’il est aussi empli d’amour, du début à la fin. Les personnages que l’on suit, ces femmes, ces communautés errantes, itinérantes en quête d’un lieu de survie, en quête d’un futur pour les enfants. Nour, Rebecca, Alice, Clara, on les suit luttant contre le chaos, contre les clans, contre la violence et dans cette lutte pour survivre, elles sont riches d’initiatives, de ressources pour tenter de recréer la vie quotidienne dans un monde hostile. Clara, battue, violée:

« Vers midi, Nour fut soudain accablée par la chaleur et la fatigue et s’appuya à la remorque, les jambes flageolantes. Elle suffoquait, son cœur battant au fond de la gorge. Sous des assauts de visions sordides, elle repensait à Clara, écartelée, secouée, son corps inerte bougeant sous leurs ébranlements furieux. Elle s’éloigna en titubant et se courba en deux, l’estomac tordu de spasmes, mais ne put vomir et cracha et resta un moment au milieu de la route, haletante, trempée de sueur. Loin devant, frêle et noire sur la chaussée qui vibrait sous la chaleur, Clara s’était retournée et la regardait. »

Sans parler véritablement « d’espoir », elles veulent que la vie qui leur reste soit tenable, et elles ne renoncent jamais. Comme l’auteur ne renonce jamais à la douceur, à la générosité, à la beauté, qu’il parle des êtres humains ou des lieux, il amène dans le chaos des plages de paix car il faut bien reprendre son souffle, pour poursuivre. Au milieu des combats, Rebecca, Alice, la mer:

« -N’écoute pas. Entends la mer dans mes mains.

Elle songe à cet instant que la petite n’a jamais vu la mer. Cette pensée la terrifie. Aura-t-elle jamais le bonheur de voir les vagues rouler et s’abattre. Écouter l’éternel bercement du ressac. Voir de grands oiseaux blancs battant à coups d’ailes la ligne d’horizon. Elle songe, l’estomac au fond de la gorge, à tout ce qu’elle sera forcée de voir. Ce qui advient et hurle là-bas, au village, et adviendra en hurlant partout ailleurs. Il faudrait disparaître. S’enfuir de ce monde. Mais il n’existe aucun au-delà, aucun autre ciel que la pureté vide et bleue tendue sur les journées. La fillette se débat puis se tourne vers le village, tout en bas, puis elle écoute, empêche ses sanglots pour mieux entendre.

Elles se taisent et ne respirent presque plus dans l’air chaud qui tremble autour d’elles. »

Dire que j’ai été bouleversée, secouée par notre monde de demain ici envisagé. Dire que Hervé Le Corre a fait des femmes, – beaucoup de femmes ici – des héroïnes magistrales, belles, fortes, courageuses, téméraires et emplies d’amour. Et que ce sont elles qui peuvent sauver le monde? Je crois que c’est une grande part du propos. Sur fond de destruction de la planète, écologiquement, socialement, humainement. 

Et si je dois dire le mot qui me vient sur ce roman, c’est simplement qu’il est beau. Beau, oui, comme la beauté est essentielle, apte à dire et faire comprendre, apte à émouvoir, et peut-être à faire agir. Il est beau dans sa terrifiante lucidité. 

J’ai été bouleversée par Hervé Le Corre quand j’ai lu « Traverser la nuit », je le suis de la même façon avec ce roman. Pour moi, cet écrivain est aussi un homme qui aime et comprend les femmes, qui sait ce qu’elles sont, ce qu’elles vivent et les ressources qu’elles sont capables de trouver au fond d’elles dans l’adversité. Il en fait des héroïnes du quotidien et des catastrophes. Les quelques hommes qui les accompagnent ne sont pas pour autant de sales types, loin de là et on aime aussi Marceau, Martin, Léo. Néanmoins, ce sont quand même les femmes qui sont les plus grandes héroïnes du roman.

« Rebecca  explique l’océan à Alice. […]

Elle ne lui dit rien du désastre. Des océans moribonds en dépit des alertes depuis plus d’un demi-siècle. Elle ne lui dit rien du fanatisme suicidaire des puissants, des possédants. Elle ne lui dit rien parce qu’il est trop tard et qu’elle en a déjà trop vu et qu’elle en sait trop. À huit ans elle a traversé des misères insondables, des nuits de terreur sans fin, des flammes, des rivières glacées, des ponts effondrés. À huit ans,  elle a parlé à des enfants morts comme elle parle aux oiseaux, dans sa langue bizarre, leur disant tout bas des prières peut-être, des suppliques, et Rebecca a dû l’arracher à ses agenouillements auprès des corps recroquevillés dans des fossés, ou renversés sur un talus, indifférente à la pestilence qui montait des cadavres.

Alice a fait ces choses, a vu tout cela, à huit ans, alors ça vaut bien la peine de lui dire à quel point un océan est beau jusque dans ses innocentes fureurs et d’essayer de lui faire comprendre que le flux et le reflux des vagues sont un mouvement perpétuel, le rythme battant de l’éternité. »

Moi, là, les larmes aux yeux en écrivant, je veux dire merci à Hervé Le Corre pour tout, pour tout ça réuni. Pour sa générosité et son humanité. Cette chronique vous livre plus mon ressenti que le déroulé du roman, tellement riche et tourmenté. 

De tels livres sont à mon sens nécessaires, voire indispensables. Un roman qui éveille les consciences en sommeil, peut-être. Et si on attend de la littérature de la force, de la lucidité, de la beauté, de la pertinence, de l’intelligence et de la générosité, voire plus encore, alors vous avez là l’écrivain, le grand écrivain qu’il vous faut.

Dans le roman, une chanson, « Palabras para Julia », Paco Ibañez

« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You