Il s’en souvenait. Il s’en souvenaitencore. Il avait oublié beaucoup d’autres choses d’une vie qui était en train de devenir effroyablement longue, et il savait que certains oublis fonctionnent comme une stratégie de survie: il s’imposait de lâcher du lest pour demeurer à flot et ne pas rester échoué dans les rancœurs, le décompte des illusions tronquées, l’évocation urticante de promesses crues unjour et si souvent non tenues. Même un type tel que lui, un acharné du souvenir, un quasi hypermnésique, était bien forcé de laisser sa conscience balayer certaines choses, procéder à des nettoyages émotionnels et psychologiques pour des motifs d’hygiène, afin d’empêcher le poids des réminiscences de l’engloutir dans la vase des aversions et des frustrations. Et, surtout, pour ne pas avoir à se dire qu’une autre vie aurait été possible, et que la vie vécue avait été une erreur, mélange de fautes dont il était responsable et de choses imposées de l’extérieur. »
Ainsi commence ce magistral roman de Leonardo Padura, auteur que j’aime tellement, et qui ici, rien qu’avec ce premier paragraphe, entre dans ce sujet si prégnant chez lui, à savoir le temps, l’âge qui avance, la mémoire et l’histoire, les histoires. En une boucle temporelle, comme dans ses précédents romans, il nous emporte en 1910, dans La Havane des bordels, des proxénètes et des femmes qu’ils exploitent. Un marché dont les affaires sont fructueuses. Un marché dont les patrons ont pignon sur rue, des liens avec les dirigeants de l’époque, des hommes puissants. Deux clans se font concurrence, celui des « Apaches », des français venus faire des affaires dans cette île de Cuba, et les « locaux ».
Mais ! Cette histoire, c’est notre Mario Conde qui l’écrit, oui, il écrit sur cette époque alors qu’un haut fonctionnaire, un sale type issu de la Révolution, vient d’être assassiné.
Conde est devenu bouquiniste, mais la police va le rappeler. Nous sommes en 2016 et Cuba va recevoir tout à la fois Barak Obama et un concert des Rolling Stones – bon, Conde, lui, préfère les Beatles…vous le savez, ça, non? – La police est débordée, et ce meurtre doit être élucidé. Qui mieux que Mario Conde saurait résoudre l’affaire?
Et voici comment on est embarqué dans l’histoire de Cuba, encore une fois, avec l’imagination débordante de Padura, mais aussi avec sa connaissance profonde de son pays, son œil à la fois aimant, critique, mélancolique, et fâché aussi.
Mêlant le passé et le temps présent, avec une écriture toujours aussi sublime et extrêmement vivante, le grand Leonardo va nous faire voyager dans ces lieux interlopes où le sexe monnayé, l’exploitation des filles, la perversion et le goût immodéré de l’argent, du pouvoir et du luxe sont maîtres. Le mort du présent fut un épouvantable censeur, qui mis à bas des artistes, nombreux. Les morts du passé ressurgissent alors sous les touches de la machine à écrire de Mario Condé, qui ainsi va reconstituer l’histoire d’hier à aujourd’hui.
Je ne veux rien dire de plus, sinon que c’est un réseau d’alliances douteuses, de jalousies, de goût du pouvoir et de domination, c’est l’histoire de Cuba et celle de Yarini, tenancier de bordel qui vise alors justement le sommet de l’État, c’est l’histoire glauque, sordide, de l’abus des pouvoirs, de tous les pouvoirs.
Comment tout ça réapparait en 2016? Comment les ondes de chocs du passé peuvent arriver de si loin et si fort? Comment des objets précieux de Napoléon Bonaparte, entrent dans cette histoire? Et comment Mario Conde, fan des Beatles, retrouve son clan, ses amis qui eux vont écouter les Rolling Stones, ce noyau d’affection qui toujours est en lui, essentiel, vital? Quelles questions ça lui pose, toujours? Comment Mario Conde, une fois encore, trouvera les réponses aux questions de la police qui l’appelle au secours, en manque de personnel à cause d’Obama et des Stones…? Car il s’agit bien d’une enquête policière, complexe, ardue et qui traverse le temps. Après « La transparence du temps » et « Hérétiques », l’auteur nous offre à nouveau et sans répétition une plongée dans l’histoire de Cuba. Phénoménale. Bouleversante. Passionnante. Le bonheur de retrouver cette écriture, sa crudité et sa poésie, son humour et sa tendresse, sa colère et son chagrin.
Je vous le dis, pour moi ce roman est un coup de maître, tant par sa construction que son ton, les connaissances qu’il contient, et l’œil toujours tendre et indulgent de Leonardo Padura sur les exploités, les avilis, puis enfin son sens de l’amitié qui me bouleverse à chaque fois. J’ai corné des dizaines de pages, sans parvenir à choisir les extraits car tout est bon et tout a du sens. C’est pourquoi j’ai opté, outre l’extrait de début du roman, de ne vous donner que ces deux pages qui pour moi résument si bien ce personnage auquel forcément on est fortement attaché, ce personnage, sa vision du monde, ses valeurs. (Je précise que j’ai eu la permission de mettre un extrait aussi long ).
Mario Conde, je t’aime !
« Et Tamara raconta aux amis leur récente virée à La Dulce Vida, une expérience que Conde qualifia à nouveau d’aller-retour pour le bonheur.
-Parce que tu crois, toi, que le bonheur existe?
Miki, qui commençait à être bourré , entra dans l’arène. En bon buveur, il avait à peine avalé une bouchée, tout en descendant toute la bière et tout le vin possibles, plus quelques whiskies. Dans son féroce acharnement éthylique entrait aussi l’habitude nationale très assumée de s’enfiler tout ce qu’on peut tant qu’il y en a, parce qu’à un moment quelqu’un dira qu’il n’en reste plus. Sans compter la très sage et très justifiée maxime selon laquelle le rhum qu’on t’offre ne fait pas mal à la tête.
-Là, ce n’est pas l’heure de philosopher, dit Conde. Même si je vais te dire un truc, Miki Tronche de patate, qui n’a plus rien d’angélique ni de joli…Mais commence par regarder autour de toi.Tu vois ce que je vois? Nous sommes ici huit amis, parce que je vais être sympa et je vais t’inclure dans les amis…le Conejo qui est venu même s’il dit qu’il va repartir, parce qu’il cherche son bonheur et il a bien raison de le chercher là ou ailleurs…Dulcita, qui est aussi venue, parce qu’elle voulait être avec nous et voir les Stones, parce que ce genre de choses la rend heureuse. Tamara, qui part dans quelques jours, elle ne sait pas pour combien de temps, et est heureuse de revoir son fils, sa sœur, de profiter de son petit-fils. Regarde Candito, qui ne devrait pas être dans un endroit où on pratique la gourmandise et où on boit de l’alcool, parce que ce sont des activités sataniques, mais qui est l’homme le plus heureux depuis qu’il a rencontré le Sauveur. Et le Flaco et Jose, qui sont toujours là pour nous tous et qui, parce qu’ils nous ont tous ici, sont heureux, et le Flaco encore parce que…bon, parce que. Et nous t’avons ici toi, Miki, petit salopard, Tronche de Cul, qui quand tu étais important ne te souvenais même pas de nous, même si nous on t’a pas oublié, et qui es heureux parce que tu t’es débarrassé de la camarde, même si aujourd’hui tu n’arrives plus à bander…Hé, me regardez pas comme ça, Miki le raconte à tout le monde!… Et bien sûr, il y a aussi l’esprit de notre ami Andrés, qui n’est jamais revenu mais qui doit être heureux d’avoir contribué à notre bonheur…Et nous sommes tous ici, heureux et contents parce que,malgré les coups de pied au cul, les distances, les illusions perdues, les balivernes dont ils nous ont bercés et dont ils nous bercent, les promesses devenues poussières dans le vent, comme dit mon amie Clara, nous méritons ça, parce que nous avons travaillé pour ça. Nous méritons des vacances pour toute la laideur, la méchanceté, la saloperie, la perversité, pour la tristesse qui nous harcèle, pour la réalité de ce qu’il n’y a plus, de ce à quoi tu n’as pas droit…merde, quelle histoire on a vécue, qu’est ce qu’on en a pris dans la gueule! Et bon, là, aujourd’hui, ici même, on mérite d’être heureux…- Il fit une longue pause, théâtrale. – Mais, je vous préviens: inutile de vous exciter, parce que les bonnes choses ontpresque toujours une fin rapide, même si moi, qui suis un pessimiste de merde, je vous dis que ça vaut la peine de s’accrocher à ce qu’on peut. Et si là maintenant on se sent heureux, on va bien en profiter, parce qu’on l’a mérité, parce qu’on est des survivants, parce qu’on s’est pas laissés recouvrir par la merde qu’on nous a lancée et par la haine qu’on nous a fait respirer, parce qu’on est des putains de durs à cuir qui nous aimons beaucoup, putain de merde, beaucoup…-Et comme cela lui arrivait à chaque fois qu’il déchargeait autant d’émotions, sa voix se brisa.
Incapable de prononcer un mot pour trinquer au bonheur, Conde leva son verre et se mit à pleurer. »
Tout Leonardo Padura et tout Mario Conde sont dans cette tirade sublime. Ode à l’amitié, à l’amour et à la vie. Comme à chaque fois, il sera difficile de changer d’univers.
Cet écrivain est pour moi un des plus grands et il me touche, il m’impressionne, il m’emporte ailleurs. Merci Mr Padura ! Et pour vous, la chanson préférée de Mario:
« Qui penserait à venir le trouver, au milieu des montagnes, dans cette concession minière épuisée puis abandonnée, dans cet endroit stérile entre tous, d’où plus rien ne peut être tiré, où rien ne sera jamais cultivé, dans ces paysages arides et acérés où il s’est installé pour ne plus cohabiter qu’avec les mouflons, des lézards, des cactus, des ruines, des morts?
Ailleurs, plus loin, les barrages, les canaux, l’irrigation, le maraîchage, les cohortes de cueilleurs à 1¢ de l’heure, les routes, les rails, les convois de désespérés qui affluent tous les jours plus nombreux pour fuir leur misère et découvrir qu’elle les accompagne où qu’ils aillent, où qu’ils soient, qu’elle les talonne, qu’elle les précède, qu’elle est partout, irrémédiable. »
Voici le troisième roman de Valentine Imhof. Le voici et pour moi, il entame une année avec un panache et un talent incontestables, et une fois encore une grande émotion. Si vous me suivez un peu, vous savez à quel point son premier livre, «Par les rafales», m’avait impressionnée, bouleversée même et à quel point je me suis attachée à cette autrice. Il y a eu « Zippo », très différent, plus « léger » sur son sujet, même si ça reste bien noir, et là…
Milton:
Tip_Top_north_1888 – Arizona
« Elle est toute petite. Elle est infime. Une esquille de métal. Qui se manifeste à l’improviste, joue de temps en temps avec l’articulation de sa hanche, lui fait vraiment un mal de chien.
La guerre, qui se rappelle à lui, la garce. Elle le titille. Et le fait grimacer. et sourire aussi. Oui, sourire. Et les occasions sont plutôt rares, dans ce recoin d’oubli où il est installé. Mais ce fragment fiché dans sa chair, qui le harcèle et qui racle ses os, qui le fait boîter et pester, et hurler, qui parfois le rend infirme et l’oblige à ramper, cet éclat minuscule est devenu son amulette. Un témoin. Une relique précieuse.
S’il n’était pas allé là-bas, tout aurait été bien différent. »
C’est un roman qui marquera l’année 2022, un roman absolument remarquable, riche en histoire, riche en vies jetées aux mouvements du monde, jetées au hasard des routes et des accidents. « Le blues des phalènes » est pour moi à la fois un roman d’aventures, un roman historique et une immersion dans des vies, des pensées, des destins qui se percutent, s’affrontent ou se soudent, c’est époustouflant. C’est pour moi l’infini bonheur de retrouver la si belle plume de Valentine Imhof, cette écriture travaillée comme un peintre travaille sa touche, son trait, profondeur et intensité, contrastes et lumières, sans oublier les trompe l’œil. Valentine Imhof est une artiste, mais je reviendrai plus tard sur ce sujet qui me tient à cœur.
Arthur:
« Tout petit déjà, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Elles ne l’étaient pas toujours quand il les rapportait à la maison, mais mouraient presque invariablement, malgré les efforts qu’il déployait pour les sauver.
Elle le revoit courir, maladroitement, les mains en coupe, jointes devant sa poitrine, et appeler leur mère, crier Maman! Maman! devant la porte, s’égosiller, des larmes plein les yeux, pour qu’on la lui ouvre. Il n’a même pas trois ans, la première fois, elle bientôt sept. Et quand il écarte délicatement ses doigts potelés, minuscules, une mésange à l’aile cassée, le plastron palpitant, pépie, affolée, sa panique. »
Nous voici aux USA, essentiellement entre 1931 et 1935; les années 30, celles de la Prohibition, de la misère qui jeta les pauvres sur les routes en quête de subsistance, temps des révoltes des ouvriers et des grandes grèves des dockers, époque du suprémacisme blanc. Au cœur du livre, comme l’œil d’un ouragan, un événement marquant et dramatique, l’explosion qui ravagea Halifax en 1917 .
« Quand le bateau heurte la berge et semble chavirer son trop-plein de flammes comme une gamelle de soupe qui déborde par gros temps, tous les observateurs ont un léger mouvement de recul, instinctif, une obscure prémonition du danger, encore trop souterraine pour l’emporter sur leur fascination. Les appontements s’embrasent aussi sec, puis le feu se rue sur les docks, s’empare en un instant des marchandises qui y sont entassées et, comme une coulée de forge libérée du creuset, poursuit sa course opiniâtre pour atteindre les entrepôts qui se mettent à flamber à leur tour. La marée ardente se propage en un instant au cœur de la ville.
Et puis c’est l’EXPLOSION.
Considérable. Titanesque. INFERNALE. »
Puis l’exposition universelle de Chicago de 1933/34 : » Century of Progress », qui fricotera dangereusement avec les prémisses fascistes européennes en recevant l’aviateur Balbo et le Zeppelin allemand, et des expositions reflétant une anthropologie plus que douteuse. Cette exposition universelle, reflet d’une société qui se la joue moderne, avec du clinquant, de l’impressionnant se veut une « ode » à la grandeur de l’Amérique. De la même façon et dans la même idée, on assiste aussi à la naissance des sculptures du Mont Rushmore qui ont chassé des tribus de leurs terres, qui ont détruit un site naturel qui n’avait pas besoin de ça; bref, du tape-à-l’œil qui cache des morts et des morts. Ce que pense Milton du Mont Rushmore:
« La colère et le cynisme qui, dans sa jeunesse, étaient ses deux piliers, qui l’animaient, très souvent, d’accès de rage irrépressibles, et qu’ont su éroder ses années de solitude, ont à nouveau submergé Milton ce jour-là et lui ont fait ourdir des rêves d’attentats pour anéantir ce projet écœurant né de l’hubris d’un fou. Il a joint son indignation à la fureur triste des Lakotas. Mais leurs cris, leur déploration, et les mots écrits sur leurs banderoles de toiles n’étaient que pépiements, vite couverts par le souffle des explosions et la poussière, étouffés par le crépitement des flashs et les applaudissements. »
Valentine Imhof nous tend un kaléidoscope qui nous fait envisager, percevoir la même image sous différents angles, les points de vue de ses personnages.
Elle a choisi les phalènes comme métaphore pour les protagonistes de cet exceptionnel roman. Pourquoi « phalènes » ? Voici la définition d’une de ces nombreuses espèces de papillons nocturnes :
« La phalène est une espèce d’insectes de l’ordre des lépidoptères . C’est un papillon nocturne des régions tempérées, souvent cité comme exemple d’adaptation à l’évolution de son milieu naturel par mutation puis sélection naturelle. »
Sachant cela, vous avez une idée des personnages, phalènes en lutte dans les grands mouvements sociaux, en butte aux éléments, portés par le grand vent de l’histoire, celle dite « grande » et celle dite « petite », celle de leur existence au milieu des accidents de la vie. Leurs vies chaotiques où prendre à un moment précis une décision va générer un chemin duquel il sera difficile de se détourner. Ils pensent tenir les rênes, mais il n’en est rien. Et c’est ce qui rend ce roman aussi fort, c’est que rien n’est acquis. Et qu’en toute circonstance, il faut s’adapter, c’est là le maître mot, l’adaptation. Certains y parviennent d’autres pas, ou moins, mais quoi qu’il en soit, ici, il y a le sort qui s’acharne. Quant au résultat de leurs mutations au fil des événements, embarquez-vous avec Pekka, Arthur, Nathan et Milton, mais aussi Steve, Mary, Curtis, Gerold. Et Tsiishch’ili. Tout est porté par un mouvement irrépressible, celui du monde des hommes, de leurs erreurs, de leurs errances, de leurs égarements et de leurs folies. En quête d’une existence meilleure, en quête de justice et d’amour, ils m’ont touchée profondément.
Nathan – alias Iowa Kid – , extrait de pages déchirantes (159 – 163) :
« Quand il est rentré de l’école, un mardi après-midi. Un jour triste, un jourgris qui se couchait déjà, à même pas trois heures, sans s’être vraiment levé. Il a découvert Robert endormi, affalé sur la table de la cuisine, dos au poêle. Ses ronflements d’ivrogne diffusaient dans la pièce des effluves lourds qu’il a reconnus immédiatement: ceux de l’alcool de lampe, dont le bidon, ouvert, était posé par terre, contre la chaise, à portée de bras. Cette odeur entêtante, les pulsations douloureuses de l’onglée dans ses doigts, la chaleur presque asphyxiante de la cuisine après le froid extrême du dehors, la masse inerte, offerte, du beau-père, le tas de bûches à côté de l’évier.
Il en a saisi une et l’a abattue de toutes ses forces sur le profil absent.
Sans un sursaut, le corps s’est avachi un peu plus. Le sang a commencé à recouvrir la table comme de la peinture qui s’échapperait d’un pot renversé. Il pouvait sentir ses mains douloureuses, ses paumes incrustées dans l’écorce. Et rien d’autre. Il était tout entier condensé dans ses mains. La bûche était devenue un prolongement de lui-même, il était du même bois. Il l’a enfin lâchée. Le fracas sur le plancher lui a fait l’effet d’une grande claque. Et c’est alors seulement qu’il a compris. Il venait de tuer le beau-père. Et il ne pouvait pas rester là. Fallait qu’il parte, fallait qu’il se sauve.
Une poigne glacée lui a tordu tout l’intérieur à la pensée de quitter sa mère et Leah. Pour toujours. »
La première partie est la rencontre que nous faisons avec chacun des personnages. On apprend ce qui va les jeter dans la vie, sur les routes, dans les villes, dans des guerres, et découvrir ce qui va faire d’eux des « meurtriers ». On pourrait d’ailleurs discuter du terme qui dans l’histoire prend de nombreuses nuances. J’ai adoré être avec Steve et Nathan, accrochés sous les trains, le soir au bivouac, écouter Steve motiver ses troupes pour résister aux patrons, aux abus, à l’exploitation. Parmi mes scènes favorites, il y a celle où Nathan essaye des chaussures neuves en compagnie de Steve. Ce passage est d’une grande finesse, grande intelligence, pour dire comment ce jeune homme mal chaussé peine à trouver ses aises dans des chaussures neuves. Un grand sourire éclaire le visage de Nathan, enfin bien dans ses chaussures, comme si elles allaient lui ouvrir de nouveaux et beaux chemins, un nouvel avenir, lui offrir de la chance, de la joie de vivre et de l’assurance. C’est ça qu’on ressent en lisant cette scène. De l’importance des chaussures, dans une vie de hobo.
ThreeHobosChicago1929
« Elles sont un peu grandes, un peu larges, un peu raides, un peu lourdes. Comme s’il n’était pas tout seul dedans. La semelle en cuir épais ne plie pas. L’impression d’être perché sur deux bascules bancales et de ne plus savoir comment marcher. Il s’est dandiné tant bien que mal, contracté, l’allure d’un automate grippé, trois pas aller, trois pas retour, en écartant les bras pour garder l’équilibre. Et il a su qu’il ne les quitterait pas, qu’il ne les quitterait plus. pas question d’essayer une autre paire ayant appartenu à un autre mort. Et après tout, elles sont chics, elles sont belles. Trop belles pour jouer les délicats et y renoncer. Il a depuis longtemps passé l’âge des caprices. Et puis là où ils sont, les morts, ils n’en ont plus besoin, de leurs souliers! »
Au cœur du livre est l’explosion en 1917 qui ravagea Halifax, qui l’anéantit, la plongea dans le chaos. C’est comme un nœud qui va réorienter fatalement les destinées de plusieurs des protagonistes. La description de cette histoire est sidérante de vérité, on est transporté dans le souffle de cette explosion et chahuté par et dans ses conséquences. On assiste à la « naissance » de Jane nommée ainsi car elle a perdu souvenir de tout et même de son nom. On retrouve Arthur et enfin Milton, mais certains se croisent seulement sans se connaître.
La seconde partie du roman, plus consacrée à l’exposition universelle de Chicago 1933/1934 et aux grands mouvements sociaux, en particulier celui des dockers de San Francisco. Je vous le dis : c’est magistral. Car là encore, on vit pas à pas avec Arthur – je ne vous dis pas comment il se retrouve ici – cette grande grève, résultat d’années d’humiliation, de mauvais traitements, mauvais salaires…On a suivi auparavant les saisonniers, avec le merveilleux Steve et sa troupe. Quel beau personnage, lui qui prend Nathan, encore gosse sous sa protection et dans son affection surtout.
« Ce qui était déroutant, insupportable, et sans remède, c’était de voir queSteve avait pu être touché. D’en être les témoins, et de comprendre que toute son intelligence des manigances des grands du monde n’avait pas pu lui épargner les coups bas, que tous ses discours et sa révolte, qu’il avait essayé de leur transmettre, n’avaient servi à rien. Même Steve pouvait être mis à terre par le système. Ça les terrorisait. Ça ne leur laissait aucune chance, à eux, aucune chance.
Le Kid décide qu’un père, ça puisse se tromper. Même si c’est dur à avaler. Il a beau se dire qu’un père, après tout, c’est juste un homme comme les autres, ce n’est pas facile à accepter. Il faut sûrement un peu de temps pour le comprendre…On a envie qu’il soit fort, un père pour pouvoir l’aimer et vouloir être comme lui, ou du moins essayer. Et puis un jour, voilà qu’on prend en défaut sa solidité, qui semblait évidente, inébranlable. on se met à questionner ce qui fonde l’autorité. Les doutes s’insinuent, le regard commence à changer.
Ça doit être ça, grandir. Tout simplement. »
Portrait
Steve est emblématique d’une part de ces luttes qualifiées de communistes par les autorités, donc violemment combattues, et d’autre part du « renversement » qui va se produire au milieu du roman, noir par ce bouleversement dans les routes des héros et des héroïnes, leurs vies et leurs projets se trouvant jetés à terre par la violence du monde, je ne sais pas si on peut parler de hasard, de fatalité, de destinée ? Non, je ne crois pas que ça relève de ça vraiment, mais plutôt de l’humanité elle-même, de ce qu’elle ambitionne, de ce qu’elle vise, en espérant toujours que ça marchera. Et les dés sont jetés sur un plateau beaucoup trop vaste et encombré, les espoirs, les rêves, les ambitions même ne se réalisent pas…Je pense à Mary et à son gâteau. C’est une scène et une des idées du livre que j’affectionne particulièrement. Mary a mis dans ce gâteau tant d’espoir, tant d’amour, et va s’y attacher avec une constance si triste que la voir verser le whisky, le pouce sur le goulot du jug, la voir mirer les cerises confites devant la fenêtre et la douceur de cette transparence sucrée, la délicatesse de ces passages sont empreints de compassion, de tendresse et de chagrin, car il ne restera vers la fin du livre de ce gâteau que le papier brun qui l’entourait, fripé.
« Tous les trois jours, sans déroger, elle dépliait une à une les trois étamines qui emmaillotaient le bloc compact de pâte brunie, comme on enlève, avec délicatesse, les épaisseurs de gaze qui bandent une blessure et collent parfois aux chairs. Puis se saisissant du jug de whisky, elle en couvrait partiellement le goulot de terre avec son pouce et le renversait pour en libérer, en un gros goutte à goutte, l’alcool qui garantirait le moelleux du cake et sa conservation. Elle frissonnait toujours en replaçant soigneusement les pans de coton souillés d’auréoles sombres. La sensation de plus en plus criante d’accomplir un rite funéraire. »
Moi ? Cette image me chamboule, Mary me chamboule. Elle est une personne comme on dit « ordinaire », elle attend son mari James, qui ne rentrera pas, elle perd ses enfants dans des conditions atroces, elle va maudire Arthur, son frère, le seul être au monde qui lui reste encore. Enfin un peu, un court temps. Et elle l’aime et le déteste à la fois. C’est un peu le sort de chacun des personnages, de perdre ce qu’il aime le plus, que ce soit une personne ou une ambition, ou un sentiment, ou quelque chose d’intérieur et de secret. Nathan, Pekka, Milton, Arthur et Nathan, tous perdent ce qui les tient vraiment en vie. Et puisque ce roman est noir, évidemment tout est perte dans ces histoires, une dévastation .
Un petit peu sur les personnages majeurs, Milton, fils de bourgeois à qui sa famille a refusé des études d’art et qui tourne mal – selon moi, attention – , Arthur, jeune homme jailli d’un enfant sensible à la vie et à la mort et qui s’engage à 18 ans pour partir à la guerre en Europe, Pekka, la seule femme mais pas des moindres, forte personnalité, changeant de nom au fil de ses déplacements – nombreux – peut-être la plus « adaptative » mais ça a ses limites, et enfin Nathan, fils de Pekka mais ils ne font pas route ensemble, jeune Nathan absolument attachant qui trouvera un père en Steve. Ce sont là les personnages principaux, mais d’autres, tout aussi importants et tout aussi touchants viennent, comme des accidents malheureux ou comme des chances, apporter le mouvement dans la vie des autres, celui des idées, celui des sentiments. Ce qui est grand dans ce livre, c’est comme tout se renverse tout à coup, comme soudain nos personnages se retrouvent dépossédés de leur destinée.
Je reviens sur la sidérante Pekka débordante de vie, de malice, et d’initiative, apte à se fondre au moment et au lieu, dont on croirait qu’elle résiste à tout mais non, elle est portée de ci de là, elle s’adapte, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle se sent bien avec Curtis, elle peut lui dire des choses qu’elle ne dit à personne. Curtis, cet homme qui ne ressemble plus qu’à une momie. À ce moment, Pekka est Gloria, elle maquille Curtis pour leur show.. Il y a entre eux des scènes épatantes, comme la conversation entre Curtis et elle, sortant de leur seconde séance de cinéma où ils ont vu King Kong. Cependant Pekka, à ce stade du roman commence à repenser à ses enfants. Nathan et Leah, la petite laissée chez les voisins. Elle commence à être fatiguée cette pauvre Pekka, et déjà le chemin vers sa fin avance, implacable.
Et Pekka entend: »Aint we got find »:
Je pourrais parler sur des pages de tout ce que ce livre m’a apporté en émotions, en savoirs, en plaisir de lecture. C’est pourquoi je ne terminerai pas sans parler de l’écriture remarquable de Valentine Imhof. Le roman débute et finit avec Milton. Un personnage qui n’a pas attiré ma sympathie, mais de la colère et aussi à certains moments de la pitié. Mais il est le plus trouble de tous et surtout il a choisi de vivre loin du genre humain, dans le désert et en pleine nature. En faire celui qui ouvre le livre et le referme est une riche idée, métaphore du cycle de la vie et de la terre qui finit par engloutir tout ce qu’on a laissé sur sa peau et dans ses entrailles. Il y a donc une construction parfaite, un cycle, une boucle tragique, et quant à l’écriture, la richesse du vocabulaire, la précision dans les descriptions qui même réalistes contiennent une grande poésie, les voix de tous ces êtres auxquels on s’attache si fort ajoutent une émotion, une inclusion aussi de la lectrice que je suis dans cette histoire. On s’immerge par la force des phrases, des tournures, par leur authenticité. Et je quitte ce livre les larmes aux yeux, forcément, mais plus riche de ces histoires et de ces rencontres. J’ai bien l’intention de partager ce livre exceptionnellement beau, puissant, intelligent, œuvre d’une grande plume avec mon entourage. Et avec vous alors allez-y, lisez Valentine Imhof, et lisez « Le blues des phalènes ».