« Trop tard, conclut-il.
Il s’en souvenait. Il s’en souvenait encore. Il avait oublié beaucoup d’autres choses d’une vie qui était en train de devenir effroyablement longue, et il savait que certains oublis fonctionnent comme une stratégie de survie: il s’imposait de lâcher du lest pour demeurer à flot et ne pas rester échoué dans les rancœurs, le décompte des illusions tronquées, l’évocation urticante de promesses crues un jour et si souvent non tenues. Même un type tel que lui, un acharné du souvenir, un quasi hypermnésique, était bien forcé de laisser sa conscience balayer certaines choses, procéder à des nettoyages émotionnels et psychologiques pour des motifs d’hygiène, afin d’empêcher le poids des réminiscences de l’engloutir dans la vase des aversions et des frustrations. Et, surtout, pour ne pas avoir à se dire qu’une autre vie aurait été possible, et que la vie vécue avait été une erreur, mélange de fautes dont il était responsable et de choses imposées de l’extérieur. »
Ainsi commence ce magistral roman de Leonardo Padura, auteur que j’aime tellement, et qui ici, rien qu’avec ce premier paragraphe, entre dans ce sujet si prégnant chez lui, à savoir le temps, l’âge qui avance, la mémoire et l’histoire, les histoires. En une boucle temporelle, comme dans ses précédents romans, il nous emporte en 1910, dans La Havane des bordels, des proxénètes et des femmes qu’ils exploitent. Un marché dont les affaires sont fructueuses. Un marché dont les patrons ont pignon sur rue, des liens avec les dirigeants de l’époque, des hommes puissants. Deux clans se font concurrence, celui des « Apaches », des français venus faire des affaires dans cette île de Cuba, et les « locaux ».
![Photomechanical print (postcard).Divided back.Real picture postcard.[1925]](https://i0.wp.com/lectriceencampagne.com/wp-content/uploads/2023/09/640px-habana_-_avenida_malecon.jpg?resize=584%2C355&ssl=1)
Mais ! Cette histoire, c’est notre Mario Conde qui l’écrit, oui, il écrit sur cette époque alors qu’un haut fonctionnaire, un sale type issu de la Révolution, vient d’être assassiné.
Conde est devenu bouquiniste, mais la police va le rappeler. Nous sommes en 2016 et Cuba va recevoir tout à la fois Barak Obama et un concert des Rolling Stones – bon, Conde, lui, préfère les Beatles…vous le savez, ça, non? – La police est débordée, et ce meurtre doit être élucidé. Qui mieux que Mario Conde saurait résoudre l’affaire?
Et voici comment on est embarqué dans l’histoire de Cuba, encore une fois, avec l’imagination débordante de Padura, mais aussi avec sa connaissance profonde de son pays, son œil à la fois aimant, critique, mélancolique, et fâché aussi.
Mêlant le passé et le temps présent, avec une écriture toujours aussi sublime et extrêmement vivante, le grand Leonardo va nous faire voyager dans ces lieux interlopes où le sexe monnayé, l’exploitation des filles, la perversion et le goût immodéré de l’argent, du pouvoir et du luxe sont maîtres. Le mort du présent fut un épouvantable censeur, qui mis à bas des artistes, nombreux. Les morts du passé ressurgissent alors sous les touches de la machine à écrire de Mario Condé, qui ainsi va reconstituer l’histoire d’hier à aujourd’hui.
Je ne veux rien dire de plus, sinon que c’est un réseau d’alliances douteuses, de jalousies, de goût du pouvoir et de domination, c’est l’histoire de Cuba et celle de Yarini, tenancier de bordel qui vise alors justement le sommet de l’État, c’est l’histoire glauque, sordide, de l’abus des pouvoirs, de tous les pouvoirs.
Comment tout ça réapparait en 2016? Comment les ondes de chocs du passé peuvent arriver de si loin et si fort? Comment des objets précieux de Napoléon Bonaparte, entrent dans cette histoire? Et comment Mario Conde, fan des Beatles, retrouve son clan, ses amis qui eux vont écouter les Rolling Stones, ce noyau d’affection qui toujours est en lui, essentiel, vital? Quelles questions ça lui pose, toujours? Comment Mario Conde, une fois encore, trouvera les réponses aux questions de la police qui l’appelle au secours, en manque de personnel à cause d’Obama et des Stones…? Car il s’agit bien d’une enquête policière, complexe, ardue et qui traverse le temps. Après « La transparence du temps » et « Hérétiques », l’auteur nous offre à nouveau et sans répétition une plongée dans l’histoire de Cuba. Phénoménale. Bouleversante. Passionnante. Le bonheur de retrouver cette écriture, sa crudité et sa poésie, son humour et sa tendresse, sa colère et son chagrin.

Je vous le dis, pour moi ce roman est un coup de maître, tant par sa construction que son ton, les connaissances qu’il contient, et l’œil toujours tendre et indulgent de Leonardo Padura sur les exploités, les avilis, puis enfin son sens de l’amitié qui me bouleverse à chaque fois. J’ai corné des dizaines de pages, sans parvenir à choisir les extraits car tout est bon et tout a du sens. C’est pourquoi j’ai opté, outre l’extrait de début du roman, de ne vous donner que ces deux pages qui pour moi résument si bien ce personnage auquel forcément on est fortement attaché, ce personnage, sa vision du monde, ses valeurs. (Je précise que j’ai eu la permission de mettre un extrait aussi long ).
Mario Conde, je t’aime !
« Et Tamara raconta aux amis leur récente virée à La Dulce Vida, une expérience que Conde qualifia à nouveau d’aller-retour pour le bonheur.
-Parce que tu crois, toi, que le bonheur existe?
Miki, qui commençait à être bourré , entra dans l’arène. En bon buveur, il avait à peine avalé une bouchée, tout en descendant toute la bière et tout le vin possibles, plus quelques whiskies. Dans son féroce acharnement éthylique entrait aussi l’habitude nationale très assumée de s’enfiler tout ce qu’on peut tant qu’il y en a, parce qu’à un moment quelqu’un dira qu’il n’en reste plus. Sans compter la très sage et très justifiée maxime selon laquelle le rhum qu’on t’offre ne fait pas mal à la tête.
-Là, ce n’est pas l’heure de philosopher, dit Conde. Même si je vais te dire un truc, Miki Tronche de patate, qui n’a plus rien d’angélique ni de joli…Mais commence par regarder autour de toi. Tu vois ce que je vois? Nous sommes ici huit amis, parce que je vais être sympa et je vais t’inclure dans les amis…le Conejo qui est venu même s’il dit qu’il va repartir, parce qu’il cherche son bonheur et il a bien raison de le chercher là ou ailleurs…Dulcita, qui est aussi venue, parce qu’elle voulait être avec nous et voir les Stones, parce que ce genre de choses la rend heureuse. Tamara, qui part dans quelques jours, elle ne sait pas pour combien de temps, et est heureuse de revoir son fils, sa sœur, de profiter de son petit-fils. Regarde Candito, qui ne devrait pas être dans un endroit où on pratique la gourmandise et où on boit de l’alcool, parce que ce sont des activités sataniques, mais qui est l’homme le plus heureux depuis qu’il a rencontré le Sauveur. Et le Flaco et Jose, qui sont toujours là pour nous tous et qui, parce qu’ils nous ont tous ici, sont heureux, et le Flaco encore parce que…bon, parce que. Et nous t’avons ici toi, Miki, petit salopard, Tronche de Cul, qui quand tu étais important ne te souvenais même pas de nous, même si nous on t’a pas oublié, et qui es heureux parce que tu t’es débarrassé de la camarde, même si aujourd’hui tu n’arrives plus à bander…Hé, me regardez pas comme ça, Miki le raconte à tout le monde!… Et bien sûr, il y a aussi l’esprit de notre ami Andrés, qui n’est jamais revenu mais qui doit être heureux d’avoir contribué à notre bonheur…Et nous sommes tous ici, heureux et contents parce que, malgré les coups de pied au cul, les distances, les illusions perdues, les balivernes dont ils nous ont bercés et dont ils nous bercent, les promesses devenues poussières dans le vent, comme dit mon amie Clara, nous méritons ça, parce que nous avons travaillé pour ça. Nous méritons des vacances pour toute la laideur, la méchanceté, la saloperie, la perversité, pour la tristesse qui nous harcèle, pour la réalité de ce qu’il n’y a plus, de ce à quoi tu n’as pas droit…merde, quelle histoire on a vécue, qu’est ce qu’on en a pris dans la gueule! Et bon, là, aujourd’hui, ici même, on mérite d’être heureux…- Il fit une longue pause, théâtrale. – Mais, je vous préviens: inutile de vous exciter, parce que les bonnes choses ont presque toujours une fin rapide, même si moi, qui suis un pessimiste de merde, je vous dis que ça vaut la peine de s’accrocher à ce qu’on peut. Et si là maintenant on se sent heureux, on va bien en profiter, parce qu’on l’a mérité, parce qu’on est des survivants, parce qu’on s’est pas laissés recouvrir par la merde qu’on nous a lancée et par la haine qu’on nous a fait respirer, parce qu’on est des putains de durs à cuir qui nous aimons beaucoup, putain de merde, beaucoup…-Et comme cela lui arrivait à chaque fois qu’il déchargeait autant d’émotions, sa voix se brisa.
Incapable de prononcer un mot pour trinquer au bonheur, Conde leva son verre et se mit à pleurer. »
Tout Leonardo Padura et tout Mario Conde sont dans cette tirade sublime. Ode à l’amitié, à l’amour et à la vie. Comme à chaque fois, il sera difficile de changer d’univers.
Cet écrivain est pour moi un des plus grands et il me touche, il m’impressionne, il m’emporte ailleurs. Merci Mr Padura ! Et pour vous, la chanson préférée de Mario:
