« Les lendemains qui chantent » -Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit pas Eric Boury (Islande )

« Le moteur de la Lada s’étouffa et cala une fois de plus, ils la poussèrent jusqu’au bout de la jetée où était amarré le chalutier russe. Le véhicule n’avait pas passé le contrôle technique, il aurait été trop coûteux de le faire réparer  étant donné son grand âge et son mauvais état, ils avaient donc signalé à l’administration qu’ils le retiraient de la circulation et avaient rendu la carte grise quelques mois plus tôt. Ils l’avaient cependant pris en douce sans ses plaques d’immatriculation pour cet ultime trajet. La voiture avait passé un long moment garés au pied de leur immeuble, sa peinture jaune moutarde avait perdu son éclat, la carrosserie était parsemée de taches de rouille qui avaient fini par percer le plancher côté passager. »

Voici un bon moment que je n’avais plus lu Indridason, et je l’ai retrouvé ici avec grand plaisir, et avec Konrad . Je le reconnais : j’ai été grande amatrice très attachée à Erlendur, et le passage à ce nouveau personnage m’a déstabilisée. Vous savez, ces amitiés que nous, lectrices et lecteurs, nouons avec des personnages, ces amitiés peuvent nous rendre un peu « obsessionnels », et injustes pour ceux qui arrivent après.

Erreur corrigée, j’ai vraiment beaucoup aimé Konrad et sa façon d’être. C’est un homme bon, calme, touchant, et surtout très patient. Ici en effet il remonte le temps pour revenir à l’époque sombre des réseaux d’espionnage russes, dans les années 70. Konrad part sur les traces infimes d’une Lada et en creusant au fil de son enquête, informelle, vu qu’il est à la retraite, il va déterrer un corps, celui de Skafti, après qu’un autre corps soit trouvé au bord d’un lac.

« L’affaire Skafti ébranlait la police et le système judiciaire. On avait ouvert au moins deux enquêtes pour découvrir comment de telles choses avaient pu se produire  et la famille de l’assassin présumé, désormais décédé, exigeait qu’il soit innocenté et réclamait des compensations financières. Les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été bâclée. »

Je vous le dis tout de suite, c’est complexe, mais ce que moi j’ai le plus aimé, c’est le talent qu’à ce sacré Arnaldur Indridason pour tracer des portraits d’hommes et de femmes, tellement vivants, tellement concrets. Parfois c’est si fin qu’on perçoit même le non-dit. On va entrer dans quelques foyers, des couples, et la femme extralucide Eyklo; je l’ai beaucoup aimée, cette femme-là.

« Elle avait jadis cherché à comprendre l’origine des images qui lui venaient de l’au-delà. N’était-elle pas abusée par son discernement? Ses visions, ses rêves prémonitoires et sa perception de ce qu’on appelait le surnaturel n’étaient-ils pas une forme de maladie du cerveau, ou pouvait-elle réellement entrer en contact avec ceux qui n’étaient plus de ce monde?

Dès son plus jeune âge elle avait compris qu’elle était différente lorsque lui étaient apparus des gens qu’elle était la seule à voir dans les circonstances les plus diverses. (…) Elle avait appris à distinguer ces gens des autres  et s’était confiée à son père qui avait lui aussi un don de voyance même s’il l’avait gâché par l’abus d’alcool qui avait fini par l’emporter. »

Konrad va se trouver confronté à son ex collègue – mais pas vraiment ami, non – Leo. Et de fragment en fragment de récit ou de découverte, notre Konrad, attachant, va éclairer un pan de l’histoire islandaise que pas mal d’autres voudraient garder ensevelis. Je ne juge pas utile d’en dire plus, mais ce roman sonne mon retour vers Arnaldur Indridason !

« – Nikolaï et son oncle étaient coupables de haute trahison, ils ont été punis, mais ça n’a pas suffi, la vengeance des Russes s’est poursuivie jusqu’en Islande.

-Je m’interroge sur les motivations de Hendrik et Franklin, pour autant qu’ils aient monté le coup ensemble.

-Je suppose qu’ils rêvaient du pays des lendemains qui chantent, non?

-Ah oui, les lendemains qui chantent… »

Donc, je pense que je me remettrai sur les talons de Konrad.

 » Konrad et Ivan discutèrent ainsi un bon moment. Après avoir raccroché, Konrad se replongea dans sa collection de vieux souvenirs qui s’effaçaient un peu plus chaque année., il y trouva une magnifique photo d’Erna. Il se rappelait le moment où il l’avait prise. Ils étaient partis en voyages seuls tous les deux à la fin du printemps, les montagnes bleuissaient. Ils avaient parcouru les campagnes et planté leur tente après une longue journée. Erna s’était mise à l’écart pour observer la clarté du ciel et ses yeux s’étaient colorés de la lumière du soir. Konrad l’avait rejointe, il l’avait serrée dans ses bras et elle lui avait murmuré à l’oreille des mots qui parlaient d’une soirée de printemps. D’une lumineuse soirée de printemps… »

Une bonne lecture, instructive et  fine dans son regard sur les personnages. 

« Le duel » de Arnaldur Indridason, Métailié Noir, traduit par Eric Boury

Layout 1C’est toujours un grand plaisir de retrouver l’écriture du non moins grand Indridason. Après une échappée dans un autre univers avec « Le livre du roi », retour dans la police de Reykjavik. Comme dans les précédents épisodes, où l’auteur approfondissait  ses personnages – Sigurdur Oli  dans   » La muraille de lave » et Elinborg dans « La rivière noire » – Indridason raconte Marion Briem,  qui formera Erlendur et restera sa référence, professionnelle en tous cas.

Sur fond de guerre froide, l’action se déroule à Reykjavik en 1972, envahie de touristes et de journalistes, en raison des championnats du monde d’échecs qui opposèrent l’Américain Fischer au Russe Spassky .

Un jeune homme un peu simple  est assassiné dans un cinéma, et le magnétophone sur lequel il enregistrait les films a été volé. L’enquête tourne très vite au roman d’espionnage, ce qui donne un intérêt historique particulier à cette lecture ( ce n’est pas la première fois chez Indridason ) . Le tournoi d’échecs et l’enquête prennent alors une dimension politique et stratégique qui va bien au-delà du jeu et de la simple résolution d’un meurtre. 

WEB_FEATUREEt puis, comme Indridason aime et sait donner de l’épaisseur à ses personnages , il confronte Marion à ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, quand la tuberculose sévissait. Une description éprouvante montre  la vie des sanatoriums et surtout des traitements terribles, mais indispensables à cette époque, infligés aux malades.

. » En tous cas, les images familières d’un sanatorium au Danemark restaient gravées dans son esprit: les draps de lin d’un blanc immaculé séchant au vent sec de l’été, la rangée de patients qu’on avait installés sur la grande véranda en arc de cercle, certains dans un état grave, les tables d’instruments des médecins, les longues seringues utilisées pour les insufflations, la douleur aiguë au côté lorsque le praticien vous les enfonçait dans la cage thoracique. »

Marion et sa solitude rendent soudain l’histoire plus humaine, et on comprend mieux le caractère de ce personnage, pour le moins complexe. Bon : comme d’habitude, tout ça ne prête pas trop à rire…Mais quand même un poil d’humour, comme ça :

« Les quelques météorologues du Bureau islandais chargés de présenter le bulletin quotidien à la télévision étaient désormais des visages connus. Ces quadragénaires ne brillaient pas par leur sens de l’humour, du reste le climat islandais ne prêtait pas franchement à rire. »

Quant à moi, je suis et reste admirative du talent de cet écrivain, je ne me lasse pas de son écriture, de la richesse des thèmes qu’il est capable d’évoquer, et à chaque livre j’attends le prochain, curieuse de ce qu’il va faire. La série des enquêtes d’Erlendur a pris des chemins de traverse sur trois épisodes, la fin de ce livre-ci le fait apparaître, jeune et en tenue, sur les 23 lignes finales…Alors ? Que nous réserve notre Arnaldur ? Il faudra attendre pour le savoir…

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