« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »
C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec.Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.
« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.
N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »
Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.
Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.
Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !
« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »
Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.
La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre.
Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.
On y est. Ce qui a précédé la Résistance, l’arrestation, Fresnes, n’est au fond qu’un prélude. Le silence dans la classe naît du mot Allemagne, qui annonce le récit capital. Longtemps elle a été reconnaissante de ce silence, de cet effacement devant son histoire à elle, quand il fallait exhumer les mages et les faits tus vingt ans; de ce silence et de cette immobilité, car pas un chuchotement, pas un geste dans les rangs de ces garçons et filles de dix-huit ans, comme s’ils savaient que leurs voix, leurs corps si neufs pouvaient empêcher la mémoire. Au début elle a requis tout l’espace. Depuis Suzanne Langlois a parlé cinquante fois, cent fois, les phrases se forment sans effort, sans douleur, et presque, sans pensée.
Elle dit le convoi arrive quatre jours plus tard. »
Ainsi débute ce roman, récit absolument bouleversant. Je ne sais pas trop comment partager avec vous cette histoire. Histoire de femmes, de guerre, de déportation, de solidarité. Histoire de femmes qui parfois portent un enfant en elles, histoire de barbarie, de courage, et de ce mot si galvaudé, de résilience.
Valentine Goby nous porte dans la vie de ces femmes de diverses nationalités qui furent déportées à Ravensbrück; détenues politiques ou amenées là à cause de leurs origines tziganes, rom, juives,… Mais ici, il est surtout question de la Kinderzimmer, la chambre des enfants, ces enfants encore dans le ventre de leur mère quand elles sont déportées, enfants qui s’ils arrivent à terme seront donc regroupés dans cette chambre, aussi sinistre que le reste de ce lieu; les enfants parfois y survivent sans hygiène et peu de nourriture ( sur 500 enfants nés à Ravensbrûck, seulement 40 ont survécu ).
J’ai vu il y a peu le film « Lee Miller », et en lisant ce livre, j’ai revu les scènes où la photographe arrive aux camps libérés et voit. L’atrocité insupportable.
Je découvre Valentine Goby avec ce livre, je n’ai lu auparavant que des Entretiens , « Devenir montagne », chroniqués sur ce blog, et je n’en ai pas fini avec cette autrice délicate, fine, et ici bouleversante dans sa façon si sensible de narrer cette histoire atroce. Il existe une « mise en image » du livre de Valentine Goby, une BD de Ivan Gros (Actes Sud BD ).
Bouleversant, rempli de l’humanité farouche de ces femmes de toutes origines, de leur force absolument inouïe, de leur acharnement à faire tenir en vie elles toutes et ces bébés qui sont dès leur naissance de presque fantômes. Remarquable.
« Le bipeur se met à couiner à seize heures vingt-sept le dimanche 25 septembre 1983. Un do dièse strident toutes les quatre secondes, annonçant – en tous cas pour ceux d’entre nous qui ont pris la peine de lire le manuel – une urgence de niveau 1 – . Il s’agit d’une alerte générale envoyée à tous les policiers, réservistes et soldats d’Irlande du Nord, même en repos. Il n’existe que cinq alertes de niveau 1, parmi lesquelles: attaque nucléaire soviétique, invasion soviétique, et ce que les fonctionnaires qui ont rédigé le manuel ont nonchalamment nommé « intrusion extraterrestre ».
Ça faisait un bail que je n’avais pas lu cet auteur. Se replonger dans la littérature irlandaise, noire ou pas, est toujours un grand plaisir. Ici, un roman noir évidemment, et un personnage utilisé comme vecteur pour balancer pas mal de choses sur les Irlandais, un œil très critique, et même virulent et rageur sur ces gens empêtrés depuis si longtemps dans des conflits – on disait les « troubles », pour décrire des attentats à la bombe réguliers, des crimes de chaque côté et le goupillon entre les deux – . Lisant ce roman, il semblerait que les braises se réveillent par là-haut, et il y a peu j’ai revu Bloody Sunday avec toujours ce sentiment de gâchis affreux et la stupidité des guerres.
Préambule un peu long pour parler maintenant en quelques mots de ce livre. Ce sera court car comme souvent pour les romans contenant une enquête, mieux vaut ne pas développer. Mais je parlerai de l’écriture très vivante de McKinty. J’ai beaucoup ri, sur de nombreux passages, jusqu’à la fin très noire et un flic désabusé, dégoûté par son propre pays.
« On pourrait donc s’attendre à ce que je me sois rué sur le bipeur à l’autre bout de la pièce avant de courir, en proie à une panique grandissante, vers le téléphone le plus proche. Mais ce serait se fourrer le doigt dans l’œil. »
L’histoire se déroule donc en 1983, près de Belfast – Carrickfergus pour être précise -, en plein conflit. L’inspecteur Sean Duffy, catholique, chose rare dans la police d’Ulster, a été radié à cause d’accusations douteuses. Je ne reprends pas la 4ème de couverture, qui dit trop, mais il est un jour contacté par le MI5, service des renseignements responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni. Mais entre temps, Sean traîne, écoute toutes sortes de musiques allant de Ligeti à Lou Reed. Dans le temps mort entre son éjection de la police et sa nouvelle fonction, Sean Duffy traîne et maugrée intérieurement:
« LA LETTRE
Nouvel An 1984. Mais pas de Big Brother qui nous observe. Tout le monde s’en contrefout. L’Irlande est une île perdue quelque part dans l’Atlantique que tous les gens raisonnables voudraient voir dériver au large, loin de leurs côtes, au-delà de leur imagination…
L’année avance tant bien que mal. Les journées se confondent. Un matin du grésil, le lendemain de la pluie.
Je sillonne la ville et en arrivant chez moi je regarde au courrier au cas où ma lettre de licenciement serait arrivée pour signature. Carrickfergus est un vaste chantier: des pans de ville entiers délimités pour démolition et reconstruction. De l’argent de la CEE, alors les gens du coin voient ça d’un bon œil, mais ils se le fourrent dedans, parce que ça veut juste dire qu’on est en haut de la liste européenne des Villes du Fond Du Trou. »
En effet, Dermott McCann, artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Sean, vient de s’évader et le MI5 veut le retrouver.
Sean Duffy se retrouve ainsi réintégré dans ces services, chargé de retrouver le fuyard, épaulé par Kate. Kate est un très beau personnage, ambigu à souhait, sympathique et on perçoit bien la relation de complicité qui se crée avec Sean.
Va ainsi commencer une enquête que Sean mènera à sa façon, retrouvant finalement la famille de Dermot parmi lesquelles Annie que Sean aime particulièrement, sans pourtant perdre de vue le double jeu qu’il doit mener finement. Mais très vite intervient une seconde enquête, irrésolue: le meurtre de Lizzie, autre membre de la famille McCann. Affaire classée comme accident, Sean n’est pas satisfait et c’est ce qu’on appelle une enquête en chambre close qui s’infiltre dans l’histoire. Pas par hasard, évidemment. Sean sera parfois « gêné aux entournures » par les liens qu’il a encore avec cette famille et ce sera aussi un atout. Avec en premier Annie, l’ex épouse de Dermot McCann, et c’est donc ainsi qu’il va entamer son enquête, envahi de souvenirs d’enfance et d’adolescence, bons et mauvais. Le palpitant toujours réactif au souvenir d’Annie.
« Elle n’a rien perdu de sa beauté. Elle a les cheveux roux de sa mère, mais avec des boucles qui partent dans tous les sens – ce que certains trouvent charmant dans le genre bohême mais que d’autres jugent un peu excessif pour une femme de plus de trente-cinq ans. Sa peau est pâle, bien sûr, et ses yeux d’un bleu perçant brillent toujours aussi intensément. L’arête anguleuse de son nez a quelque chose d’aristocratique ( une ascendance O’Neill peut-être ) et ses lèvres sont charnues. Elle a toujours eu le sourire facile et, encore maintenant, malgré la mort de sa sœur et son divorce avec Dermot, son expression est pleine de chaleur. »
Voilà pour les grandes lignes du roman. Ce qui en fait le charme, la drôlerie et la pertinence c’est bien sûr le ton choisi par Adrian McKinty, grinçant à souhait, des dialogues à diverses interprétations, il glisse même Maggie, La Dame de Fer, lors de l’attentat de Brighton. La scène chez le coiffeur Sammy McGuinn, communiste ( le seul du coin dit Sean ) est vraiment réussie, avec une acidité colérique sous jacente tournée à l’humour.
« -Sean, je sais que tu ne le vois pas pour le moment, mais c’est une très bonne chose. En tant que membre de la police, tu n’étais que le laquais d’un gouvernement tyrannique qui opprime la volonté du peuple. Catholique, en plus ! Un mec futé comme toi !
-C’était un boulot, Sammy. Et j’étais pas si mauvais.
-Le pouvoir est un poison pour l’âme ! il fait, et il enchaîne sur Lord Acton, Jurgen Habermas et l’expérience de Stanford.
-Ouais, tu voudrais bien me le certifier conforme, Sammy?
-Bien sûr, dit-il et il ajoute sa signature et son cachet en marmonnant quelque chose à propos de Thatcher et Pinochet.
-Je vois bien que t’as pas le moral. Pour le même prix, je te rafraîchis ta coupe, il propose, et il met la musique la plus joyeuse qu’il ait trouvée, à savoir la Symphonie n° 40 de Mozart. »
C’est ça qui fait réellement l’intérêt du livre, le sujet n’étant pas nouveau, c’est la façon vraiment rageuse de dire ce qu’il pense de son pays. Il ne donne pas vraiment envie d’y aller faire un tour. La voix de Sean est sans pitié pour les protagonistes de ces attentats, guerres, troubles, quel que soit le nom qu’on leur donne, c’est un homme fatigué de tout ça. Enfin il termine avec amertume – la fin est plus grave – sur son hésitation à partir ou rester.
« Les mains en coupe autour de mon Zippo, je donne vie à une cigarette.
J’emprunte à mon tour la planche en bois qui tangue sous mes pas et trouve refuge sous l’auvent de la capitainerie.
Terre ferme.
Terre d’Irlande.
Terre de mes ancêtres, de ma naissance. Pour laquelle je n’ai aucun amour. Tout juste bonne à récolter la cendre de ma cigarette et la boue de mes semelles. […] »
J’ai donc beaucoup aimé cette histoire, grâce à Sean surtout, grâce au ton acide, voire corrosif de l’auteur. Une lecture accrocheuse et une fin sur les chapeaux de roue, alors, en Toyota Celica Supra…
« De zéro à cent en quinze secondes.
Seulement à 160 chevaux, 216Nm de couple, mais cette caisse avance comme une voiture de formule un. Radio Luxembourg se met en marche et je monte le volume.
Hendrix et le Velvet envoient du son rien que pour moi.[…]. Je baisse ma vitre et allume une cigarette.
Nuii. Vitesse. Tabac de Virginie. Angleterre.
Inutile de regarder ma tronche dans le rétro pour savoir que je souris.
Si la maladie des temps modernes est l’angoisse et l’ennui, en Irlande du Nord on a trouvé le remède. L’omniprésence de la mort réduit l’ambition, l’inquiétude, l’ironie et la monotonie à un seul et unique mot. Vivre ! »
Seul le titre ne me plait pas . Titre original « In the morning I’ll be gone ».
Alexandre Civico, je souhaite vous remercier tout d’abord d’avoir accepté cette petite conversation avec une lectrice. J’avoue n’avoir pas lu vos deux premiers romans édités aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » en 2015 et « La peau, l’écorce » en 2017. Je ne peux donc pas comparer avec ce que vous avez écrit précédemment.
Je vous découvre avec « Atmore , Alabama » qui vient de paraître chez Actes Noirs et je suis sortie de cette lecture d’un après-midi très impressionnée, très touchée aussi, et sans hésiter votre livre est pour le moment parmi ce que j’ai lu de meilleur à mon sens et à mon goût depuis le lancement de cette rentrée littéraire.
Voici ce qui m’est venu à l’esprit en lisant.
– Le premier point fort et remarquable est sans hésitation l’écriture. En effet, avec un livre de 144 pages vous racontez une histoire entière mais aussi vous posez un décor, des caractères, une atmosphère avec une précision extrême . Il y a un dépouillement de votre écriture et paradoxalement une grande richesse des émotions générées en lisant. Il me semble que ce langage sobre est lié bien sûr au caractère du personnage narrateur, néanmoins tout le livre est ainsi, les autres personnages sont eux aussi économes de mots, point de bavardage; c’est ce que j’appelle parfois un livre silencieux, alors que le « brouhaha » est partout chez les personnages principaux, dans leur corps et dans leur esprit. Leurs sentiments s’expriment autrement ( la boxe par exemple ). Pouvez-vous me parler de ce travail sur l’écriture : vocabulaire, images comme « le museau » de la locomotive ou le ciel « infesté » d’étoiles, le ton d’Eve aussi, son esprit vif et son sens de la répartie, et surtout comment vous atteignez à des phrases aussi parfaites que celle que j’ai relevée :
« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »
C’est une phrase pure et terrible, qui me remue profondément.
– Merci chère Simone de m’offrir cet espace et de me permettre d’expliquer un peu plus avant mon travail et mon propos.
Mon écriture se construit sur l’ellipse. Je pense fondamentalement qu’un texte doit laisser la place au lecteur, lui permettre de faire son « travail de lecture ». Aussi, rester dans l’esquisse des situations, n’exprimer les sentiments de mes personnages que par leurs agissements me semble essentiel. J’ai tendance à penser que l’on est ce que l’on fait (sans doute beaucoup trop lu Sartre à l’adolescence) et que « révéler » la psychologie des personnages n’a pas d’intérêt particulier. C’est sans doute ce qui donne une forme de sécheresse à ma façon d’écrire.
Ensuite, j’ai en effet un goût pour l’image, pour une certaine poésie cruelle et c’est certainement le produit d’un fantasme d’écrivain, celui de parler directement au ventre. J’aimerais que le lecteur ressente « physiquement » ce que je tente d’exprimer, comme une forme de synesthésie (là encore, les lectures adolescentes ont dû polluer un peu mon esprit). La manière dont cette écriture se forme, en revanche, reste un mystère pour moi. Je me laisse porter par les phrases qui viennent sans, souvent, que j’aie besoin de les appeler. Ce sont ces phrases qui ont construit, par exemple, le personnage d’Eve et non le contraire.
– Parlez-moi du choix de ce binôme Eve et le narrateur qui partagent leurs errances, duo pas si improbable qu’il peut sembler – ils aiment la littérature et les mots , les verbes ! – parfois tendre et assez ambigu jusqu’à la fin
– Le binôme que forment Eve et le narrateur n’était pas prémédité. Eve, au départ, devait simplement permettre à mon personnage d’exprimer sa douleur, de la faire ressentir. Evidemment, le choix de cette jeune femme qui renvoie le narrateur à son histoire, était volontaire. Eve serait le miroir de son drame. Mais elle a pris peu à peu son autonomie, elle a commencé à s’exprimer, justement à travers ces phrases qui affluaient. Elle a donc pris une place bien plus importante que ce que j’avais prévu au départ. Dans le fond, Eve est devenue peu à peu ma voix à moi. En quelque sorte, pour reprendre la vieille antienne flaubertienne, Eve, c’est moi.
« Regarde, la triste humanité qui danse sur des tessons de bouteille. Elle ne peut s’arrêter, sinon elle ressent la douleur. Nous, nous avons simplement arrêté de danser, dit Eve. »
– Pour finir, et inévitablement, parlez-moi de votre Amérique, celle que vous nous dépeignez ici et particulièrement de l’Alabama – qui n’a déjà pas une réputation reluisante – . J’ai perçu la fête qui se déroule dans le temps de l’histoire comme une image symbolique forte de cette Amérique « en toc », si clinquante pour cacher sa misère , ses misères . Si brutale pour la même raison. Qu’en pensez-vous?
-Atmore Alabama n’aurait pas pu s’écrire sans ce voyage que j’ai effectué là-bas. J’ai su, en rentrant, que la ville en elle-même deviendrait un personnage à part entière du roman. Je ne prétends parler que de l’Amérique que j’ai vue, une partie infinitésimale de ce pays-continent et de sa diversité, mais cela a été un véritable choc. Notre « pratique » de l’Amérique, toute la culture de masse que nous en recevons, nous fait croire à une relative proximité. Or, en me rendant sur place, j’ai vu que ce qui nous sépare est bien plus important que ce que j’imaginais. Ce n’est pas la violence qui m’a frappée, mais plutôt une satisfaction, un désir de se raccrocher à un mode que vie quoi qu’il en coûte. La misère est là, bien présente, visible, mais elle ne paraît rien remettre en question. Je n’ai fait que « frôler » les habitants de cette ville, en dire des choses définitives serait malhonnête. En revanche, j’ai vu des gens très fermés sur eux-même, sur la «communauté » , comme si le monde se réduisait aux quelques dizaines de kilomètres carrés du comté d’Escambia et qu’on ne voulait absolument pas savoir ce qui se passe ailleurs. D’une certaine façon, j’ai « compris » pourquoi ces gens votent comme ils votent, pensent comme ils pensent. Ils ne sont pas des salauds, je ne veux pas les montrer comme cela, mais simplement, leur monde se réduit à quelques enjambées.
« Ce sont des enfants, m’avait dit Eve un jour. Pourquoi crois-tu que les lumières de la ville sont toujours allumées? Ils ont peur du noir. Dans l’obscurité, ils ne sont rien, ils s’évanouissent. Ils ont peur de ce qu’ils ne verront pas. »
Alexandre, encore merci d’avoir accepté de me répondre, de m’avoir accordé un peu de temps. Je souhaite une longue vie à ce livre beau et puissant et une longue suite à votre travail d’auteur.
Et avec Willy DeVille, on entend aussi Johnny Cash
Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle. À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. »
Ce court roman sera sans conteste parmi mes gros coups de cœur de la rentrée. Je découvre avec bonheur cet auteur dont voici le 3ème livre. Un texte resserré et qui à mon avis, dans le style, dans l’écriture, atteint à la perfection. Chaque mot ici prend tout son sens, rien d’inutile, point d’ornements mais une poésie créée juste par la façon d’assembler les mots choisis avec soin, les phrases et les chapitres courts et la lecture se fait comme une respiration. Ainsi le décor est planté sobrement mais précisément.
« Je la regardais, cette Amérique, et me suis dit qu’elle dégueulait d’Amérique. De ses propres signes, de ses clins d’œil à elle-même. Cette Amérique avec sa peau grenue, ses vergetures et son fond de teint mal étalé, ses routes larges, ses lumières qui éclairent le jour, ses couleurs stridentes, elle était telle que je l’avais laissée dans ma jeunesse, un peu plus fausse sans doute encore, mais cela venait peut-être de moi. »
Il en ressort un sentiment qui m’a accompagnée tout au long de la lecture; un sentiment de solitude, celle que ressent au fond chacun des personnages, une tristesse qui dit l’absence de perspective, et un regard sur cette Amérique électrice de Trump assez impitoyable. Néanmoins, l’auteur me semble moins sévère envers les femmes d’Atmore qu’envers les hommes, tous ces hommes accrochés au comptoir du bar, pleins d’assurance et de certitudes, pleins de haine et de misère intellectuelle, pleins d’ennui. Je ne les aime pas. Il m’est difficile de leur trouver des excuses, voire impossible.
» Bruce m’a interrogé sur ma religion et j’ai répondu, évasif, baptisé catholique. Il s’est levé et m’a serré la main, chaleureux. J’avais peur que vous soyez musulman. Si vous aviez été musulman, on n’aurait pas pu continuer à parler, vous comprenez. Je les déteste, les musulmans. Je croise un musulman, je le bute, j’ai un flingue pour ça. on a tous un flingue ici, et si on croise un musulman, on le bute. »
Ou aussi
« Ici, c’est l’Amérique, vous savez, la vraie. Chez vous on croit que l’Amérique c’est les côtes, New York, Hollywood, mais la vérité de l’Amérique, c’est ici. La communauté. On est entre nous, en communauté. Et ceux qui n’en font pas partie n’en font pas partie. »
Alors que les femmes, Betty ou Mae engendrent plutôt de la compassion indulgente, parce qu’elles gardent des sentiments et de l’humanité, Mae pour son fils qu’elle va voir en prison et Betty envers Eve.
« Je suis désolée, a dit Betty.
Aucune importance.
Elle vient presque tous les jours, c’est une paumée, a-t-elle ajouté comme pour l’excuser. Elle est toujours dure avec moi, toujours un peu méchante, mais je sais que ce n’est pas une mauvaise personne. Elle porte juste un costume trop grand pour elle. »
Joli, non ?
Que dire de l’histoire elle-même? Infiniment triste, une histoire de perte, de deuil, de désir de vengeance pour le narrateur dont on ne connait pas le nom, un professeur qui a quitté son travail et son pays, la France, pour rôder autour de la prison d’Atmore, Alabama.
« J’avais quitté Paris quelques heures plus tôt après avoir empaqueté rapidement mes affaires dans la valise noire. Mon billet d’avion fumait encore. Plus de chat à nourrir, tout juste une porte à claquer sur des fenêtres aux volets clos, un parquet aux lattes écartées, poussière débordant des rainures, une odeur rance de frigo en fin de mois et la porte d’une chambre que je n’avais jamais pu rouvrir. »
Quand il arrive a lieu la grande fête annuelle, le Williams Station Day, fête de la fondation d’Atmore. Et le livre se déroule sur 33 jours. Des flashes de souvenirs éclaboussent le narrateur et le terrassent, alors il boxe; dans une salle et contre les murs de sa chambre.
« J’ai fait des pompes, des abdos, puis j’ai attaqué le mur. J’ai frappé, poings serrés, trois phalanges légèrement avancées. J’ai frappé, une main après l’autre, j’ai frappé contre le mur blanc, de plus en plus vite, de plus en plus fort. J’ai arrêté en voyant la trace rouge se former sur la cloison. »
C’est aussi une histoire d’errance pour Eve, fille d’un couple de Mexicains immigrés aux US, gamine défoncée qui vit de son corps déjà abîmé, dans un vieux mobil-home.
« Mes parents sont mexicains, moi je suis née ici, juste de l’autre côté de la frontière, ça fait de moi une dreamer, une rêveuse.
Elle a montré la pièce qui nous entoure avant d’ajouter, il est beau mon rêve, tu ne trouves pas? Ils inventent des mots qui ajoutent du malheur au monde. »
Elle lit beaucoup, elle est intelligente, elle va partager avec notre conteur le goût des mots, du vocabulaire – que partage j’en suis sûre l’auteur avec eux, ainsi le ciel n’est pas « constellé d’étoiles », mais « infesté d’étoiles » et ça, ça a un sens – On ne saura pas grand chose de ce qui a amené Eve à cette situation, à se retrouver dans cette ville raciste jusqu’au plus profond de ses tripes, où les machos immondes s’essuient les pieds sur les gens comme elle.
« C’est normal, je déteste ces gars, ils s’emmerdent autant que moi mais eux sont fiers de s’emmerder. La soirée où ils ont cassé la figure à un Français sera racontée pendant plusieurs années. »
Des liens vont se créer entre Mae, Betty, Eve et le narrateur et la fin est absolument bouleversante, c’est un coup de poing final qui m’a chopée et laissée KO. Vraiment quel beau et puissant texte…
Les quelques extraits que je partage avec vous pour illustrer cette écriture pour moi parfaite ne sont que des miettes, mais ce livre est pour moi de ceux à lire à voix haute. En le parcourant pour vous en dire ces quelques mots, j’en ressens encore la force et la portée émotionnelle. Un livre qui reste.
La phrase retenue par tous ceux qui ont lu ce livre, je pense:
« Ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule. »
et pour moi, cette autre:
« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »
Chez Eve, on écoute Willie DeVille, « Across the borderline »