« Tant de neige et si peu de pain » – Béatrice Wilmos, éditions du Rouergue/ la brune

« Samedi saint, 28 mars 1920. Veille de Pâques. Marina note la date sur son carnet. La fenêtre dans le toit est ouverte. Déjà le soleil réchauffe le bois de la table sur laquelle elle écrit. Alia dort encore. Irina aurait eu trois ans le 13 avril prochain.

Elle a très peu pensé à elle ces derniers jours. Vivante, elle était si souvent absente que cette absence-là, celle de la mort, inéluctable, définitive, ne lui semble pas si différente. Qu’Irina fût là, dans le palais-grenier, ou à Bykovo, dans la maison de campagne de Lilia, ne changeait rien. Elle ne fut jamais une réalité. En fait, elle n’a même jamais cru qu’elle grandirait. Elle ne pensait pas à sa mort. Elle n’imaginait pas qu’elle mourrait dans l’enfance. Ce n’était pas cela, non. Simplement, c’était une créature sans avenir. Elle l’avait toujours su. Elle ne l’avait jamais aimée au présent, toujours en rêve. Elle ne la connaissait pas ni ne la comprenait. »

Ce livre et cette histoire débutent sur le regard de Marina Tsvetaeva sur sa  fille Irina, pauvre petite née handicapée, et ce début dit très long sur ce que sera ce roman. C’est un bon roman, au cours duquel, sans arrêt, j’ai pensé à Irina, la malheureuse petite et je me dis que l’autrice, comme moi a été bouleversée par le sort d’Irina. Et un peu perplexe – me concernant c’est plus que ça – devant Marina, la grande poète et sa fille adorée , Alia, brillante comme sa mère.

Sur fond de révolution bolchévique, dans Moscou glacial et misérable, Marina Tsvetaeva vit donc dans ce qu’elle nomme son palais-grenier, un petit logement sous les toits, palais par le goût de cette femme qui a su l’arranger autant que possible. Elle vit là, toute vouée à la poésie et à sa fille Alia, sa semblable en talent et en intelligence, tandis que la petite Irina pleure ou chantonne « Pipeau zoue, Pipeau zoue, Pipeau fus’lé Pipeau doré… ». 

« La naissance d’Irina fut une mise au monde dans le chaos, un jour de neige fondue, sans soleil. La guerre, les premiers soubresauts de la Révolution, les rumeurs de massacres et de pillage, l’armée en déroute, l’abdication du tsar. Mais le pire: Serioja au loin, parti combattre, et dont Marina ne sait rien. Les hôpitaux sont pleins de blessés, la maternité est installée dans un orphelinat. Par la fenêtre, elle aperçoit une cour noire, un préau couvert de tôle, des bassins de pierre emplis de détritus et des dizaines de petits aux cheveux rasés, engoncés dans des vestes toutes identiques, taillées dans des manteaux de l’armée. « 

C’est un beau livre, dur par le temps du pays, temps politique et temps climatique. Temps de la misère, du rationnement, temps de guerre. Et au milieu de ça, une femme poète, sa fille lumineuse et parfaite, écrivent de la poésie tandis que la petite et chétive Irina geint, pleure et chantonne. Je ne cache pas que j’ai ressenti une grande peine pour cette enfant, dont la mère, cette immense poète dit qu’elle ne l’aime pas, ne parvient pas à l’aimer, toute tournée vers Alia. En quatrième de couverture, on lit « Marina Tsvetaeva nous bouleverse ». Elle n’est pas parvenue à me bouleverser, parce que j’ai été bouleversée plutôt par le sort d’Irina, sa fille qu’elle va abandonner dans un orphelinat. Bon. Orphelinat en Russie bolchevique et en guerre, imaginez ce sort bien peu enviable. Car Irina mourra de faim. L’autrice est honnête qui fait souvent dire à la mère:  » Je n’arrive pas à l’aimer ». Pourtant, elle a de beaux grands yeux gris Irina. Mais pour l’aimer ça ne suffit pas. 

« Oh! Mais pourquoi poser encore et encore la courte vie de ses filles dans la balance puisque le plateau penche toujours du côté d’Alia ! À deux ans et demi, elle dictait des lettres pour Serojia. À trois ans, elle récitait par cœur des vers de Lermontov – « Je languis, je suis triste…À qui tendre la main/ Quand l’âme est en proie à l’orage? « . Elle chantait sans se tromper les paroles de Maroussia s’est empoisonnée, accompagnée par l’orgue de barbarie. »

Il y a de l’orgueil chez cette femme, et c’est ce qui va assurer sa survie, sa capacité à trouver ce qu’il lui faut pour écrire, ce qu’il lui faut pour se nourrir; écrire c’est vivre. Alia comme elle sera bercée de poésie, un réconfort, celui de pouvoir exprimer des émotions et des sentiments, encore et malgré tout. Tandis qu’Irina végète sous l’œil de sa mère et de sa sœur. 

Alors pour moi le livre est réussi non pas pour l’admiration qu’on pourrait éprouver pour cette grande poétesse, non pas pour la force qu’on perçoit chez cette femme dans son objectif  créatif, et dans sa capacité à trouver de quoi survivre. Pour moi, le livre est réussi parce qu’il a suscité en moi envers cette femme une grande colère. On a beau aimer la littérature et la poésie, on est un piètre être humain quand on cache ce qui n’est pas réussi, parfait, acceptable, adapté, bref, c’est Irina qui a accroché ma lecture. Et sa souffrance, sa pauvre petite vie de rien du tout. Il n’y a que Lilia, sa tante ( du côté du père, soldat des armées du tsar ) qui prendra soin d’elle, qui s’en occupera quand la mère en aura besoin. 

Mais l’hiver et cette gosse chétive, mentalement atteinte, sont l’ombre au tableau poétique, quelles que soient les poussées de remords, Irina mourra de faim dans un sinistre orphelinat. Et ça, ça m’a bouleversée. D’autant plus que la relation de cette mère avec sa fille Alia est tellement différente, illuminée par le talent et l’amour, cette admiration réciproque…Irina est la mouche du coche qui gêne par sa présence malvenue. 

Bref. Si le tableau d’une ville, à une époque donnée est formidablement peint, dans toute sa misère et sa dureté, si la créativité de Marina Tsvetaeva et son lien intense avec Alia sont magnifiquement décrits, il reste Irina, et l’abandon. 

« Ne pleurez pas Irina, vous ne la connaissiez pas du tout, pensez que vous avez rêvé.

Ne l’avait-elle pas rêvée elle-même? Quelle réalité peut avoir une petite fille si tôt disparue, qui ne parlait pas, ne manifestait rien, ne faisait que crier, vous arrachait presque la nourriture des mains quand on s’approchait d’elle? Donn’pomm’de terre, donn’pomm’ de terre… »

Beau livre, qui saisira chacun selon sa sensibilité propre. 

Et néanmoins, oui, Marina Tsvetaeva est une grande poète. 

« American Mother » – Colum McCann avec Diane Foley – éditions Belfond, traduit par Clément Baude ( anglais, Irlande )

American Mother par McCann » I

Octobre 2021

Alexandria, Virginie

Elle se réveille dans l’obscurité de l’hôtel. Des lampadaires ici et là, à travers les rideaux fins. Là-bas, au loin, Washington, D.C.- ville des vérités, des demi-vérités, des doubles vérités, des mensonges. Une vérité certaine: son fils n’est plus depuis sept ans, et ce matin elle va s’asseoir avec un de ses assassins.

Cette perspective lui noue les nerfs à la base de la nuque. Ce n’est pas seulement qu’elle ignore ce qu’elle attend de lui: c’est aussi qu’elle ne sait pas bien ce qu’elle attend d’elle- même. Une symphonie confuse. Compassion. Vengeance. Ressentiment. Pitié. Deuil. Grâce. »

Mon article sera court. Ce témoignage fut recueilli par Colum McCann qui accompagna Diane Foley dans ce défi qu’elle s’était lancé, qu’elle a lancé aussi aux bourreaux de son fils journaliste, à savoir: rencontrer en prison un de ceux qui l’ont torturé puis décapité. C’est une histoire atroce, de celles qui s’égrènent aux actualités depuis un certain nombre d’années, cette barbarie qui traverse les siècles au fil des guerres et de tous les fanatismes. Celle qu’on souhaiterait voir disparaître, mais qui est tellement liée à ce qu’est l’humanité que…ce n’est pas demain la veille. Bref. Ce livre témoignage est une tentative de communication, d’échanges pour comprendre, pour trouver une explication à ces actes qui coupent le souffle quand on nous les décrit. La nouvelle, l’horreur et la sidération d’un clic sur un lien – quant à moi, ce passage me fait pleurer, compassion – :

« Le lien est arrivé. J’ai cliqué dessus sur mon ordinateur portable. Il renvoyait à une autre lien. J’ai encore cliqué dessus. Et une autre fois. Ça paraissait impossible. Un paysage désertique. Une combinaison orange. Un homme en noir, dont seuls les yeux étaient visibles. « Un message à l’Amérique. »

Le temps ne s’est pas simplement figé: le temps a entièrement disparu du temps.

Il y avait là mon fils – ou quelqu’un qui lui ressemblait – avec sa tête ensanglantée posée sur son dos.

Je n’ai pas pleuré,  je n’ai même pas tourné la tête devant l’horreur. C’était forcément un photomontage. Une blague cruelle. Ce ne pouvait pas être vrai. L’impossible ne pouvait pas s’être produit. Pas maintenant. Pas comme ça. C’était encore un mardi comme les autres. Le ciel était bleu. Il y avait des oiseaux qui volaient. Il y avait le déjeuner à préparer. L’anniversaire de ma petite-fille à fêter. Une nouvelle pareille ne pouvait pas tomber un jour comme celui-là. »

Diane Foley, cette mère très croyante, cette femme a trouvé en elle assez de ressources pour affronter en prison ce membre de Daech, parce qu’elle voulait des réponses, elle voulait comprendre comment on en arrive là au nom de Dieu, elle qui a une foi chevillée au corps. Comment la foi peut amener au crime et à la barbarie comme elle peut amener une mère à tenter un échange avec le bourreau de son fils tant aimé. 

« Perdre un enfant fait partie des pires choses qui puissent arriver à un père ou à une mère. À ma connaissance, il n’existe pas de mot pour désigner cela, ni en anglais, ni en espagnol, ni en français, ni dans aucune autre langue. Quel mot pourrait saisir et exprimer une telle perte? Nous avons les orphelins, les veufs et les veuves, mais nous n’avons pas de mot pour désigner des parents qui perdent leur propre enfant, peut-être parce que cela paraît quasiment inconcevable. Cela va à l’encontre de l’essence de la vie. Nous sommes tous censés disparaître avant que nos enfants aient même commencé à s’épanouir. Sans quoi nous devons continuer de vivre en sachant qu’une part de nous a disparu du monde, sans le vouloir, sans le savoir. »

On lira ici l’histoire de James W. Foley, on apprendra qu’à cette époque les USA ont une politique qui ne monnaye jamais des otages (c’est alors Barak Obama le président des USA), mais surtout, on est ému, touché, par le courage de cette mère . On imagine à quel point elle a dû mobiliser toute sa force mentale pour arriver à ses fins. Mais James est mort, quand même. Le combat de cette femme se poursuit avec la création d’une fondation au nom de son fils, fondation qui milite pour qu’on s’intéresse aux conditions de détention des otages dans le monde. 

Je me contente de ça et quelques extraits. Ce livre est un documentaire ( qui a été filmé et multiprimé sous le titre  « Jim. L’histoire de James Foley » ), mais difficile de ne pas se mettre à la place de cette mère ( même si comme moi, on n’a pas la foi ). Plus simplement, ce récit que la plume de Colum McCann relate avec le talent qui est le sien, ne peut que nous laisser sidéré, touché, et triste.

« Elle est une mère américaine. Voilà une histoire qui n’est pas souvent racontée. Le ciel de Diane est petit, même s’il contient beaucoup de pluie. La grande histoire, parfois, l’oublie. Elle est souvent invisible. Elle s’efface en marge des mots de quelqu’un d’autre. Mais elle a décidé, à contre-courant, que le monde était disponible pour elle aussi. Elle y a sa place. Elle a des choses à dire. Elle n’a pas besoin de se retirer. Elle n’est pas du genre à trembler et à s’effacer. Elle a appris à s’exprimer, non pas d’une voix forte et criarde, tonitruante et masculine, mais avec politesse, respect, résolution. Elle a sa foi en Dieu. Et son patriotisme. Et elle a aussi sa foi en sa famille.

Elle sait également qu’on lui a menti, de multiples façons, dans mille endroits. On l’a sous-estimée. On l’a méprisée. On l’a infantilisée. On l’a méprisée. Elle connaît le monde sous plusieurs facettes: en tant qu’enfant, en tant que femme, en tant que mère. Mais elle n’est pas là pour se taire. Elle doit dire ce qu’elle ressent. »

Une somme de courage et de force. Un récit bouleversant et pour moi désespérant. 

« Le collectionneur de serpents et autres nouvelles » – Jurica Pavičić , traduit par Olivier Lannuzel (Croatie)

41PZx1cSrfL._SX195_Le collectionneur de serpent

            À Terence Malick

1.

Le 13 mars 1992, le recruteur de l’armée a sonné à la porte de notre maison à Trogir. Il a déboulé au beau milieu du café turc de ma mère. Elle lui a ouvert et il lui a remis un bout de papier blanc à en-tête. C’est comme ça que la guerre patriotique a commencé pour moi. »

C’est le troisième livre que je lis de cet auteur croate. Ses deux premiers romans m’ont emballée, surtout « La femme du deuxième étage » si sobre et beau sur un destin de femme, et puis voici un recueil de nouvelles, mais c’est plus original que ça, parce qu’en fait je dirai que c’est plutôt une même histoire éclatée, comme éclatent les bombes et les tirs durant cette guerre en Croatie, comme éclatent les familles et les couples. Avec la guerre, dévoreuse de vies en toile de fond, juste là dans les paysages et les hommes, un paramètre inéluctable.

Serb_T-55_Battle_of_the_BarracksC’est la confirmation du très grand talent de Jurica Pavičić. On retrouve parfois les mêmes personnages d’une nouvelle à l’autre, les vies et les destins s’imbriquent. Se rencontrent ici les histoires d’amour, de trahison, de jalousie, la guerre qui génère des « cas de conscience » difficiles, et puis la solidarité elle aussi bien présente tout autant que les petitesses de voisinage, les mesquineries, les jalousies, les violences familiales. Un regard acéré et tendre sur un pays et sa population qui veulent se relever. Scènes de violence, scènes de mariage, de funérailles, la vie des villages et la guerre, tout se fond et crée une atmosphère unique , balayée par la bora. On retrouve l’attention portée aux femmes, si fort dans « La femme du deuxième étage », chez cet écrivain au cœur large et ouvert.

20230716_142338 » Depuis que je suis dans la police, on nous appelle pour tout et n’importe quoi. Pour une limite de terrain renversée, un ivrogne qui hurle, quelqu’un qui met la musique trop fort ou qui a coupé un figuier dont les branches dépassaient d’un mur. Mais personne ne nous appellera jamais parce qu’un mari a battu sa femme. L’été, quand les fenêtres demeurent ouvertes, on entend dans certaines maisons des choses qu’on ne devrait pas. On perçoit des disputes, des cris, parfois même des coups et des gémissements. Alors on ferme portes et fenêtres, on pose un doigt sur ses lèvres. « C’est pas nos affaires », chuchotait ma mère, en bouclant les battants pour que mes oreilles d’enfant n’aillent pas entendre ce qu’il ne fallait pas. »

Je ne vais pas écrire bien plus. Pour les nouvelles, surtout dans cette construction si fine, je trouve que c’est un peu vain. Je veux insister sur la qualité de la narration, sur la construction de l’ensemble, et je me dis que cet auteur-là, je le suivrai encore. Il y a chez lui une sensibilité et un regard si juste sur le monde et les gens; précis et parfois empli d’une belle poésie qui rend hommage aux gens simples, aux vies « ordinaires » rendues fortes et belles sous cette fine plume. 

640px-Sotin,_asking_for_the_truth,_Croatia« Il posa la brosse à dents et s’observa dans le miroir. Un visage était là qui le regardait, comme si ce n’était pas le sien mais celui d’un étranger qui aurait emménagé dans sa carcasse. Le visage d’un homme bien plus âgé que lui, aux pattes grisonnantes, au menton épaissi, aux bras ramollis par l’absence d’exercice. Un vieillard avait pris sa place dans le miroir. »

Sans aucun doute une de mes plus belles découvertes de ces dernières années, et encore très émue par cette lecture. Je conseille ce livre, les autres et un coup de chapeau aux éditions Agullo pour ce beau travail éditorial. Une chanson, le mariage de Marija et Frane et le narrateur, épris de l’épousée. Livre à ne pas manquer.

« L’orangeraie » – Larry Tremblay, éditions ALTO/Coda

« AMED

L'orangeraie - Éditions Alto - Éditeur d'étonnant« Si Amed pleurait, Aziz pleurait aussi. Si Aziz riait, Amed riait aussi. Les gens disaient pour se moquer d’eux: « Plus tard ils vont se marier. »

Leur grand-mère s’appelait Shahina. Avec ses mauvais yeux, elle les confondait tout le temps. Elle les appelait ses deux gouttes d’eau dans le désert. Elle disait: » Cessez de vous tenir par la main, j’ai l’impression de voir double. » Elle disait aussi: » Un jour, il n’y aura plus de gouttes, il y aura de l’eau, c’est tout. » Elle aurait pu dire: « Un jour, il y aura du sang, c’est tout. »

Amed et Aziz ont trouvé leurs grands-parents dans les décombres de leur maison. Leur grand-mère avait le crâne défoncé par une poutre. Leur grand-père gisait dans son lit, déchiqueté par la bombe venue du versant de la montagne, où le soleil, chaque soir, disparaissait. »

Ce bouleversant petit roman m’a été offert, au Canada. Il se lit d’une seule traite, court, fluide, terrible. En 145 pages vibrantes, fluides et lumineuses, l’auteur nous livre pourtant une histoire affreuse, de ces histoires de guerre, de sacrifice incompréhensible à tout esprit rationnel, l’histoire d’une famille, père, mère et Amed et Aziz, jumeaux. De leur vie dans une orangeraie, leur ressource, leur lieu de vie. On entre dans le livre avec cette bombe qui détruit un pan de l’histoire familiale, les grands-parents, la merveilleuse Shahina dont la vie paisible s’achève dans la violence. 

640px-Orange_1271Des personnages de cette famille, unie, la mère Tamara est admirable, dénuée au fond d’elle de toute violence, avec pour seul objectif de vivre dans cette orangeraie, au jardin, avec ses fils qu’elle aime plus que tout. La voir souffrir a été un des moments sensibles de ma lecture, je l’ai aimée. Tamara, la clairvoyante, emmène Amed au jardin, pour lui parler:

« -Écoute-moi, Amed. Bientôt ton père entrera dans ta chambre sans faire de bruit pour ne pas réveiller ton frère, s’approchera de toi et posera sa main sur ta tête comme je l’ai fait moi-même tout à l’heure. Et toi, tu sortiras lentement du sommeil et tu comprendras, en voyant son visage penché sur le tien, qu’il t’a choisi. Ou il te prendra par la main, t’emmènera dans l’orangeraie et te fera asseoir au pied d’un arbre pour te parler. Je ne sais pas en fait comment ton père va te l’annoncer, mais tu le sauras avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Tu sais ce que ça signifie? Tu ne reviendras pas de la montagne. je ne suis pas au courant de tout ce que Soulayed vous a raconté, à ton frère et à toi, mais je le devine. Ton père dit que c’est un homme important qui nous protège de nos ennemis. Tous le respectent, personne n’oserait lui désobéir. Ton père le craint. Moi, dès que je l’ai vu, je l’ai trouvé arrogant. Ton père n’aurait pas dû accepter qu’il passe le seuil de notre maison. Qui lui a donné le droit d’entrer chez les gens et de leur enlever leurs enfants? »

L’histoire repose sur le sacrifice, l’idée de vengeance; on ne sait pas bien où se situe cette histoire, on le suppose, mais ça n’a aucune véritable importance, c’est le propos qui est universel. Et puis, au cœur de cette épouvantable action, voici Soulayed, la main vengeresse qui armera le corps d’un des jumeaux qui doit s’offrir en sacrifice pour venger la bombe sur la maison des grands-parents. Voilà, le nœud de l’histoire, c’est ça. Fanatisme guerrier et vengeur, déni d’humanité, il faut mourir en martyr. Et pire que tout il faut choisir qui le sera.

Kibya_ruins

Ce pourrait n’être qu’un livre sur la guerre, etc etc…Non. L’auteur, au-delà de ça, parle d’identité, d’amour, de lien, de famille. Et de chagrin. La fin est absolument bouleversante, magnifique. Qui dit que cette résilience qu’on met un peu partout n’est pas une évidence, ni toujours la clé du mieux être, et que parfois, garder un peu de cette colère nichée en soi, ça peut servir. Qui dit qu’aimer, perdre ceux qu’on aime, continuer à vivre sans, nous affaiblit mais nous consolide aussi, ainsi Amed/Aziz, devenu comédien, en conflit avec son metteur en scène. Aziz entre en scène:

« Aziz s’est avancé au centre de la scène. La lumière venant du plancher allongeait sa silhouette. Il ressemblait à une flamme très droite aspirée par le ciel. Il s’est adressé au public.

« Quel âge as-tu? Comment t’appelles-tu? Tu as le nom d’un père et l’âge d’un père. Mais tu possèdes bien d’autres noms et bien d’autres âges. Je pourrais te parler comme si tu étais mon frère. À la place de ta mitraillette que tes mains tiennent avec tant d’acharnement, tu pourrais porter autour de tes reins une lourde ceinture d’explosifs. Ta main serait sur le détonateur et ton cœur serait sur le mien. Et tu me demanderais de te raconter une histoire pour ne pas t’endormir afin que ta main, par inadvertance, n’appuie pas sur le détonateur. Et je te parlerais jusqu’à la fin des temps, cette fin qui est parfois si proche. »

Tragique, lyrique sans excès, mais surtout extrêmement touchant, voici un petit roman à découvrir absolument. Sur un sujet sensible, voici un texte qui frappe fort, à mon sens un réquisitoire contre la guerre d’une grande puissance de conviction. « L’orangeraie » a été couvert de prix à sa sortie en 2016, au Québec, en Grand Bretagne, en Allemagne, Belgique et Pays-Bas, en France avec le prix Folio des Lycéens et le prix Culture et bibliothèques pour tous.

Bref, un méchant coup de cœur.

Adaptation théâtrale, Théâtre du Trident ( ville de Québec )

« Cérémonie » – Leslie Marmon Silko – éditions Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Valmary (USA)

 

« Cette nuit-là, Tayo ne dormit pas bien. Il se tournait et se retournait dans le vieux lit en fer, dont les ressorts continuaient à grincer même quand il s’apaisait, faisant lever à nouveau des rêves de nuit noire et de voix fortes qui le ballottaient en tous sens comme une crue charrie des débris. Ce soir-là, c’était le chant qui était venu le premier en un grincement monté du lit: un homme chantait la mélodie familière d’une chanson d’amour en espagnol, avec ces deux mots qui se répétaient: « Y volvéré ». Parfois c’était les voix japonaises qui venaient les premières: avec force et colère, elles repoussaient loin la chanson. Puis, à l’oreille, il sentait que son rêve changeait de direction, à l’image d’une brise d’après-midi qui, de vent du sud, se mue peu à peu en vent d’ouest; les voix étaient alors celles de la réserve de Laguna Pueblo, et c’était oncle Josiah qui l’appelait, qui lui apportait un médicament contre la fièvre quand Tayo, il y avait bien longtemps, avait été malade. »

Ce roman publié une première fois en 1977 est ici dans une édition révisée avec un avant-propos que j’ai trouvé plutôt nécessaire et même indispensable pour mieux comprendre ce roman très dense. Si on ajoute une préface de Larry McMurtry, on a une idée de la qualité de ce livre. 

 Tayo, vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, rentre ravagé, avec ce si terrible syndrome post-traumatique qui affectera de nombreux hommes au retour de plusieurs guerres. Tayo appartient à une tribu du Nouveau -Mexique.

A son retour, en état de choc, donc, il s’aperçoit  que son peuple a à peu près tout perdu. 

Le roman est ici d’un terrible réalisme, qui décrit la déchéance, par l’alcool en particulier de ces communautés, la destruction de leurs territoires avec des exploitations minières par exemple. Bref, Tayo est malade, dévasté et ce sera par le retour à ses origines profondes qu’il accédera à la « guérison », ce retour passant par des rituels, de la poésie, des chants et des cérémonies. Ces Cérémonies qui chassent les démons et mauvais esprits, ces cérémonies qui apaisent et donnent du courage pour reconquérir pensée, vie, liberté.

Ainsi le livre va suivre les pas de ce jeune homme, qui après le constat des dégradations va vouloir se réparer, lui, pour être apte à sauver ce qu’il reste à sauver des siens. C’est donc une immersion dans laquelle la poésie, les contes, les forces naturelles et le courage sont majeurs. En lisant ce livre j’ai vite compris que c’était extrêmement difficile d’en parler, sans en ôter justement la poésie et la force. Un grand livre, c’est une évidence, dans une collection que j’aime énormément, justement pour de telles découvertes. Je m’en tiendrai donc à ça, quelques extraits et une vive recommandation, que ce soit pour celles et ceux qui s’intéressent au sujet des peuples premiers en Amérique, à leur histoire et à leur culture, qui comme on le constate ici, que ce soit par ce roman ou par ces auteurs qui ne cessent de nous enchanter et de nous apprendre, est une galaxie majeure de la littérature américaine

Pour conclure, je vous confie un court paragraphe de la préface du grand Larry Mc Murtry qui peut-être à lui seul suffira à vous convaincre mieux que je ne saurais le faire :

« Quand Leslie Marmon Silko a commencé à publier ses premiers textes au début des années 70, il est apparu clairement qu’une voix d’un éclat inhabituel venait d’apparaître sur la scène littéraire. Elle l’a très tôt confirmé avec la publication de son chef d’œuvre, l’envoûtant et déchirant « Cérémonie », un livre qui confine à la grandeur et peut aisément prétendre être l’un des deux ou trois meilleurs premiers romans de sa génération, un livre, enfin, qui a surpris et ému des centaines de milliers de lecteurs.

Ce roman n’a rien perdu de sa puissance depuis sa parution en 1977. C’est un livre si original et à la texture si riche que l’écrivain N. Scott Momaday  ( prix Pulitzer en 1969 pour « Une maison faite d’aube ») s’est demandé si on devait vraiment le qualifier de roman suggérant à la place le terme de récit, plus fidèle à l’oralité amérindienne. »