« Passage des ombres » – (Trilogie des ombres – T.3) – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Eric Boury

« Les policiers firent venir un serrurier plutôt que de défoncer la porte. Quelques minutes de plus ou de moins ne changeaient pas grand -chose.

Au lieu d’appeler la Centrale d’Urgence, la voisine s’était directement adressée au commissariat principal. Le standard l’avait mise en relation avec un policier à qui elle avait expliqué qu’elle n’avait pas vu l’homme qui occupait le logement à côté de chez elle depuis plusieurs jours. »

Incontestablement Indridason est un grand écrivain et c’est à regret que j’ai fermé cette rencontre en 3 volumes avec Flovent et Thorson, les deux enquêteurs des Ombres. Car il est bien question d’ombres dans cette trilogie – mais n’en est-il pas question dans toute l’œuvre de l’auteur ? Ainsi l’ombre du frère disparu d’Erlendur? -. Ces ombres qui pèsent sur le pays, son histoire, sa politique, sa géographie, celles qui pèsent sur les hommes, et surtout sur les femmes, l’ombre des disparues, l’ombre du père de Konrad et ici même les ombres des elfes, oui, des elfes. Ces ombres que le grand Arnaldur sait traquer dans ses romans comme personne, ces ombres qui ont donc aussi un quartier dans Reykjavik.

Dans ce dernier volume le corps violé et sans vie de Rosamunda, est découvert dans le quartier des Ombres, dans un recoin obscur près du Théâtre National, parmi des cartons. Une autre jeune fille a disparu elle complètement, et il parait que ce sont les elfes qui l’ont enlevée car on n’a jamais retrouvé son corps. Soixante ans plus tard, un vieil homme est retrouvé mort chez lui, étouffé par un oreiller. Et cet homme, c’est Thorson – Stefan Thordarson – qui mena l’enquête en 1944 sur le meurtre de Rosamunda, avec son collègue et ami Flovent. Voyez comme en peu de mots, sobrement Indridason fait monter l’émotion, comme on voit Rosamunda, si jeune et morte, dans le vent glacé du passage :

« Elle avança et découvrit le corps de la jeune femme que quelqu’un avait tenté de cacher sous des cartons et d’autres déchets provenant de l’entrepôt. Elle se fit immédiatement la remarque que la gamine n’était pas habillée pour la saison, elle ne portait qu’une petite robe.

Le vent hurlait dans le passage.

La jeune femme était jolie jusque dans la mort. Son regard éteint fixait la paroi noire et inquiétante comme si son âme avait disparu dans un des renfoncements de basalte qui parcouraient le mur du Théâtre national. »

Sveinn Björnsson – Premier Président de l’Islande

Avec l’habileté qui caractérise la construction des romans du grand Indridason, on va passer d’un temps à l’autre, de l’enquête initiale à celle que va mener Konrad – bien qu’à la retraite Konrad assiste encore la police sur certaines scènes de crimes –  un va-et-vient entre l’enquête des deux policiers en 1944, alors que « la situation » est à l’œuvre dans la capitale et que va naître la toute jeune République d’Islande et le présent. Konrad sera taraudé par le même doute que Thorson quant au coupable des meurtres, ce doute qui fit que Thorson poursuivit ses recherches bien que l’affaire fut bouclée.

« Thorson en connaissait un rayon sur ce que tout le monde appelait la situation. la police militaire avait dû traiter un certain nombre d’affaires ayant trait aux relations entre les soldats et les Islandaises.[…] Parfois des bagarres éclataient entre les soldats et les gens du cru, nées le plus souvent de rivalités amoureuses. Il arrivait également que des femmes portent plainte pour violences. Beaucoup découvraient que leur soldat était marié en Amérique, leur occasionnant remords et regrets. »

Néanmoins, Indridason ne manque pas de glisser le fait que cette présence américaine libéra certaines femmes:

« Les blanchisseuses qui travaillaient pour l’armée devenaient chefs d’entreprise et gagnaient plusieurs fois le salaire d’une ouvrière. Elles n’étaient plus sous la coupe de leur mari ni contraintes de trouver un époux sorti d’une ferme en tourbe: tout à coup, elles avaient la possibilité de parcourir le monde et d’aller dans des pays lointains au bras d’un étranger. Leur désir d’aventure s’éveillait. Pour couronner le tout, les soldats étaient en général polis et séduisants, bien plus que les Islandais. »

Sur les lieux de ce qui s’avère être le meurtre de Stefan Thorson, Konrad va trouver des lettres, des coupures de presse, des notes qui le mèneront à remonter le temps et reprendre l’enquête sur le meurtre de Rosamunda et la disparition de l’autre fille, y voyant également le moyen de comprendre pourquoi on aurait supprimé Thorson si longtemps après et qui aurait pu le faire; le lien entre cette ancienne affaire et la mort de Stefan lui semble évident. Mais ce sera bien plus compliqué qu’il ne le pense, le temps a passé, les témoins ont vieilli, les mémoires aussi.

« Konrad emmena la photo dans le salon et s’installa sur la chaise devant le bureau du vieil homme. Il regardait à tour de rôle les articles de presse qu’il avait à la main, le livre ouvert sur le bureau et le cliché posé devant lui en pensant à son père, à la jeune fille assassinée, à l’occupation militaire, aux séances de spiritisme, aux âmes torturées des défunts et à ce vieux célibataire allongé dans sa chambre, qui semblait endormi alors qu’on l’avait étouffé. »

En 1944, les jeunes femmes sont aisément séduites par les soldats américains basés à Reykjavik, car elles rêvent d’ailleurs et d’hommes plus raffinés que les Islandais. C’est donc la piste que suivront Thorson et Flovent au début car ce quartier des Ombres, plein de coins sombres et de ruelles, se prête aux flirts et plus encore.

Konrad est flanqué d’une jeunesse auprès d’un père escroc qui avec un acolyte organisait des séances de spiritisme, usant et abusant de la crédulité de gens naïfs, emplis des légendes locales. Parcourant le dossier de l’enquête il lit cette phrase: « Tu diras que c’était les elfes. »  Et voici une piste qui s’ouvre .

 » Flovent expliqua à Thorson qu’il existait en Islande une tradition foisonnante de contes populaires transmis oralement depuis des siècles, les longues nuits d’hiver. D’après ces contes, chaque bruit porté par le vent pouvait être un revenant au corps entaillé de plaies béantes, chaque colline pouvait abriter des elfes et chaque rocher, un palais de contes de fées. […] Ces étranges récits étaient nés de la confrontation de l’homme à une nature hostile, de la difficulté à survivre dans ce pays désolé et des peurs qu’engendraila longue nuit hivernale. À cela venait s’ajouter le plaisir de raconter des histoires et une imagination fertile qui avaient donné naissance à des univers merveilleux, tout aussi réels que le réel lui-même pour un certain nombre de gens. »

Tâtonnant, se rendant chez les gens pour recueillir des témoignages, on le suit remontant le temps, réinterprétant les faits… bref, l’enquête qui laissa Flovent et Thorson insatisfaits quant au résultat trouvera ici sa résolution.

Toujours autant de plaisir pour moi à la lecture de ce tome 3 grâce à la finesse et l’intelligence d’Indridason pour traiter ses thèmes de prédilection, en particulier la violence faite aux femmes, sujet récurrent chez lui, l’amitié ambiguë entre Flavent et Thorson – ici on apprend clairement l’homosexualité de ce dernier – le genre étant aussi à mon avis un des jeux que préfère l’auteur dans son écriture, l’histoire compliquée de son île et enfin il ne manque pas non plus d’épingler les puissants et leurs abus de pouvoir en tous genres.

Du grand, du très grand Indridason servi par une traduction au cordeau d’Éric Boury.

Le dernier court chapitre du roman est magnifique et nous fait d’autant plus regretter que ce soit la fin. Coup de cœur incontestable pour moi, la trilogie au complet et ce tome 3 superbe.

Cadeau : le trailer !

« La femme de l’ombre » ( Trilogie des ombres – T.2) – Arnaldur Indridason – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Il rentra chez lui par des chemins détournés. Lorsqu’il arriva place Kongens Nytorv, il avait toujours cette impression persistante d’être suivi. Il scruta les alentours sans rien remarquer d’anormal, tout le monde rentrait simplement du travail. Il avait aperçu des soldats allemands dans la rue Strøget et s’était arrangé pour les éviter. Il traversa rapidement la place où un tramway s’arrêtait et laissait descendre ses passagers avant de repartir en cliquetant sur ses rails. Sa peur avait grandi au fil de la journée. Il avait appris que les Allemands avaient arrêté Christian. Il n’en avait pas eu confirmation, mais plusieurs étudiants le murmuraient à la bibliothèque universitaire. Il s’était efforcé de se comporter comme si de rien n’était. Comme si tout cela ne le concernait pas. Deux étudiants en médecine avaient affirmé que la Gestapo était venue chercher Christian chez lui à l’aube. »

Et voici en quelques phrases seulement un décor, une époque, un personnage, une situation, et des questions. Et ça s’appelle le talent.

C’était avec grande impatience que j’attendais le tome deux de cette trilogie, et le grand maître islandais est là et bien là, avec ce roman policier absolument impeccable, qui se dévore en une bouchée, car tout ça est bien mené, très bien écrit ( il n’est pas inutile de saluer une fois encore le beau travail de traduction d’Éric Boury ). Il règne comme dans le premier volume une ambiance pleine de ce que j’aime tant chez cet écrivain : l’hésitation, le doute, l’ambiguïté, et une vue sur l’histoire de l’Islande et sur les Islandais, par petites touches légères avec le talent d’Indridason, c’est à dire sans trop de mots, mais choisis avec soin. Ainsi il parvient à semer le trouble chez le lecteur, comme il le sème chez ses personnages. Il faut dire que l’époque est elle aussi fort trouble et se prête on ne peut mieux à la plume d’Indridason.

J’avais déjà beaucoup aimé le tome 1 (Dans l’ombre ), mais celui-ci a été encore plus agréable à lire, sûrement parce que les bases historiques sont posées et ça rend la lecture plus fluide, toute dédiée à l’intrigue et à l’approfondissement des personnages principaux.

1943, dans l’Islande occupée par les troupes américaines on retrouve un noyé mystérieux, une jeune femme a disparu, un jeune homme a été sauvagement agressé…Du pain sur la planche pour Thorson et Flovent, nos deux jeunes enquêteurs. Et ce ne sera pas simple, car l’époque ne l’est pas. Il y a le « choc culturel » entre les Islandais et les soldats américains – qui séduisent les jeunes femmes locales avec leur sourire plein de dents blanches ! -, les petits trafics, commerces, arrangements que la situation troublée génère, le visible et le caché; ainsi au Picadilly , bar où les soldats vont se détendre, boire et flirter, dans les camps militaires un peu à l’écart où les secrets sont jusqu’à présent plutôt bien cachés. Et dans les familles islandaises, aussi. Un lieu rassemble Islandais et Américains, le Picadilly:

« Klemensina y allait régulièrement. Le Picadilly se trouvait à deux pas des Polarnir et la clientèle était constituée de gens comme elle. Il y avait là des ouvriers, de simples soldats et des petits gradés qui s’amusaient avec les Islandaise et leur offraient des verres de brennivín. La pratique courante de l’anglais n’était pas nécessaire, on n’avait pas besoin de mots pour comprendre ce qui se passait dans ce genre d’endroits. »

*Les Polarnir sont alors un quartier populaire pauvre de Reykjavik.

Mais Indridason est grand et instille l’air de rien dans ses personnages de policiers juste ce qu’il faut de particularité pour les rendre bien plus intéressants et bien moins conventionnels qu’il n’y parait. Thorson s’aperçoit que Flovent le trouble. Ce sujet à peine effleuré dans le tome 1, sans être très appuyé non plus, s’affirme ici plus précisément. Cela peut sembler un détail sans importance, mais lectrice de tous les romans d’Indridason, je pense pouvoir dire sans me tromper qu’il aime à jouer avec les genres avec peut-être parfois la complicité malicieuse de son traducteur, les deux langues ne fonctionnant pas de la même façon sur le genre; j’ai interrogé il y a un bon moment déjà Eric Boury sur son blog à propos du sexe de Marion Briem (qui pour moi est une femme, je n’en démords pas ! ) et qui a répondu  par une pirouette : donc je n’ai rien su de plus. J’ai trouvé ICI une excellente interview de l’auteur où la question lui est posée sur ce personnage, je vous laisse le soin de lire vous-même ce qu’Indridason répond ! ( par ailleurs, vous pouvez consulter l’excellent site consacré au polar des glaces et cette page en particulier).

Mais revenons à Thorson homosexuel, cette attirance qu’il ressent pour Flovent et qui le perturbe un peu ne semble rien changer à l’intrigue, toutefois le jeune homme assassiné est lui aussi homosexuel. Il faut replacer ce fait dans l’époque et dans le lieu pour comprendre que ce n’est pas si simple pour ces hommes. Thorson est quand même parfois mal à l’aise à cause de ce qu’il entend sur le sujet.

 Flovent n’est pas aussi lisse qu’il parait non plus; il vit avec son vieux père qu’il aime énormément, sa mère et sa sœur ont été emportées par l’épidémie de grippe espagnole qui sévit en Islande 25 ans plus tôt et lui y a survécu.

« Cette époque était encore vivante dans la tête de Flovent, elle l’accompagnait à chaque instant. Un de ses souvenirs les plus affreux était le moment où sa sœur était venue au monde mort-née tandis que sa mère hurlait de douleur. Le lendemain l’accouchée était mise en bière.[…]. La maladie avait épargné son père qui l’avait soigné. Ils avaient toujours été très proches et vivaient encore ensemble, seuls tous les deux, dans leur vieille maison.

Flovent ne ressentait pas le besoin d’une autre compagnie. »

Finalement ces deux hommes, l’Américain et l’Islandais, s’entendent très bien peut-être à cause de leur solitude, de ce qu’ils ont de particulier. En tous cas, ils forment un duo très intéressant et très efficace. Ensuite une galerie de femmes un peu cruelle mais qui respire l’authenticité ( rassurez-vous, les hommes ne sont pas bien plus charmants ) :

« Elly allait d’une gargote à l’autre. Parfois, elle commençait sa soirée au Ramona ou au White Star et la terminait au Picadilly. Elle s’entendait bien avec les militaires, s’arrangeait pour qu’ils lui offrent à boire et dansait avec eux. Il arrivait aussi qu’elle les accompagne dans l’arrière-cour. Ils revenaient alors les joues rouges, et elle avec quelques couronnes de plus dans son porte-monnaie. »

L’enquête va avancer jusqu’à son terme, on va croiser les femmes des quartiers pauvres qui se frottent les joues avec l’emballage rouge d’un exhausteur de goût ( il déteint ), qui se vendent pour gagner quelques sous, on va observer la faune soldatesque américaine qui cherche à se distraire au Picadilly, et au final, c’est un vrai portrait de Reykjavik à cette époque, très fin et précis que nous propose l’auteur, toujours sans en faire des tonnes, et je suis totalement admirative de ce talent.

Mais mais mais ! Il y a aussi de l’action, des retournements de situation, de l’ambiguïté à souhait, ce roman est un vrai bon polar, un suspense jusqu’au bout et un dosage très équilibré d’action, de noirceur, de psychologie, d’histoire, de sociologie, un peu d’amour et pas de leçon de morale.

Pour moi un des meilleurs romans policiers de cet auteur que j’aime toujours autant. Comme pour le précédent volume, Métailié nous met l’eau à la bouche avec la fin de ce roman qui annonce le tome 3, « Passage des ombres », qui sortira au printemps 2018, et dont deux chapitres nous sont offerts. Autant vous dire que je l’attends avec impatience,  je saurai alors quel sort ce diable d’Indridason réserve à Thorson et Flovent et je ne doute pas que la surprise sera au rendez-vous.

« Dès qu’ils l’eurent débarrassé du varech, leurs craintes se vérifièrent. C’était un corps de femme ramené par les vagues jusqu’à la barrière. Sa robe était toute déchirée et le roulis l’avait défigurée. Son corps était parsemé de blessures et d’hématomes, mais ceux-ci n’avaient rien à voir avec son séjour dans l’eau. elle avait une corde attachée au poignet. Un des matelots se détourna pour vomir.

L’équipage regardait le corps. On n’entendait plus que le bruit du moteur, à bord du navire. Après un long silence, un matelot déclara avoir entendu parler d’une Islandaise disparue à Flacon Point, introuvable depuis des semaines. »

« Dans l’ombre » ( Trilogie des ombres, T.1) – Arnaldur Indridason – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

dans-lombre-hd-1-300x460« Le Sudin contourna soigneusement les frégates et les torpilleurs avant d’accoster au port de Reykjavik. Quelques instants plus tard, les passagers descendirent du ferry. Titubants, certains étaient très soulagés de retrouver la terre ferme. Pendant qu’ils traversaient le golfe de Faxafloi, le vent avait subitement forci et avait tourné au sud-ouest, il s’était mis à pleuvoir et, après une navigation plutôt calme, le bateau avait beaucoup tangué. La plupart des passagers étaient restés à l’abri dans les cabines exiguës à l’air saturé d’humidité du fait de leurs vêtements mouillés. Quelques-uns, parmi lesquels Eyvindur, avaient souffert du mal de mer sur la dernière partie du trajet. »

Été 1941, Reykjavik est une base des armées britanniques et américaines. Le parti nazi islandais a été dissous mais l’idéologie rampe encore souterrainement, les plus convaincus tentent de démontrer la « pureté aryenne » des habitants de l’île et ont gardé des contacts avec l’Allemagne .

Eyvindur, petit représentant de commerce, est assassiné à son retour de tournée, une balle de Colt en pleine tête et un « SS » de sang dessiné sur le front. Flovent, jeune enquêteur de la police criminelle et ex-stagiaire à Scotland Yard sera épaulé par Thorson, Islandais né au Canada et délégué par la police militaire, parce qu’il est bilingue, pour mener cette enquête.

ibc_us_army_troops_arriving_in_reykjavik_january_1942L’île vit une période nommée « la Situation », terme qui désigne le trouble semé par tous ces soldats auprès des femmes qui alors s’émancipent, et l’Islande est en phase de profond changement.

C’est un roman que j’ai trouvé vraiment passionnant que nous offre Indridason dont le talent n’est plus à démontrer. Fan de la première heure, avec la lecture de « La femme en vert » j’avais découvert cette période de l’histoire en Islande, puisque l’enquête de notre Erlendur faisait remonter le temps de l’enquête jusqu’à cette même époque. Ici nous voici en immersion. Les personnages prennent peu à peu chair et esprit avec une plume qui prend son temps, traçant ces portraits d’abord en montrant les actes, actions, modes de vie, finalement assez peu le physique, puis doucement entrant dans les pensées des hommes et des femmes que nous allons suivre. L’enquête va s’avérer complexe et pleine de rebondissements, mais ce qui m’a le plus intéressée, la grande réussite de ce roman c’est ce que l’auteur parvient à incarner dans ses personnages. J’ai été très admirative par exemple du portrait de Vera. Indridason n’est jamais manichéen, ne caricature jamais et fait toujours preuve d’un retrait qui laisse le lecteur se faire son opinion seul, il n’intervient pas, laissant toute la place aux protagonistes de l’histoire et à nous lecteurs. Je pense donc à Vera en particulier, cette femme qui va donner du fil à retordre aux enquêteurs tant elle est complexe. Le cœur de l’enquête autour de la famille Lunden va s’étendre en ramifications inattendues, et à chaque fois l’auteur en profite pour nous donner à voir ces Islandais d’alors, en ville et à la campagne (comme cette vieille femme qui va raconter ce que fut Vera plus jeune ), et on ne cesse jamais de rencontrer une histoire, un peuple, une culture si étroitement en osmose avec l’île, sa géographie et son climat.

img_0599Enfin, l’ombre d’un grand homme se profile pour une éventuelle visite ce qui complique encore les choses. Plusieurs intrigues s’imbriquent, emmenant le lecteur dans un véritable labyrinthe.

Comme toujours malin et quelque peu farceur – malgré son air un peu sévère – l’auteur glisse ici et là quelques bribes qui instillent un doute, une question comme ici parlant de Thorston :

« Il avait cherché une expression pour exprimer son sentiment, mais n’en avait trouvé aucune. Or si quelqu’un jouait double jeu, c’était justement lui.

Mais cela, il n’en souffla pas mot. »

Et c’est tout ! Débrouille-toi avec ça, lecteur ! Il s’agit d’une trilogie, et je m’attends à retrouver Thorson dans le second tome ( parution en Octobre 2017 ) et plus de réponses.

Plus globalement, je ressens chez Indridason une bienveillance pour les femmes de son île ( et pour les femmes en général, je suppose, non ? ) qui il faut bien le dire ont mené à travers les époques des existences très dures ( on les rencontre dans la littérature islandaise travaillant dans les usines de poisson pendant que les maris sont en mer pour des mois, élevant les enfants et accomplissant toutes les tâches nécessaires à la survie de la collectivité, confrontées à l’alcoolisme, aux coups, à la solitude, comme « La femme en vert » ). Je me trompe peut-être, mais je ressens toujours cette empathie de l’auteur avec ces femmes qui si elles ne sont pas exemptes de défaut reçoivent néanmoins un regard indulgent de sa part. Et j’aime ça, bien sûr !

islandePour finir, j’attends la suite avec grande impatience tant le suspense est bien mené, soutenu en permanence par une écriture et une construction remarquables et grâce à des personnages auxquels on s’attache, Flovent et Thorston. Sans parler de la fin, comme ça:

« Une jeune femme d’environ vingt ans qui remonte le quartier de Skuggahverfi en pressant le pas apparaît à l’angle de la rue Klapparstigur.[…]La jeune femme s’enhardit et pose un pied sur la chaussée, tenant l’enfant qu’elle a dans les bras de manière à ce qu’il ne perde pas une miette du spectacle et, lorsque le cortège passe devant eux, elle aperçoit dans l’une des voitures un homme imposant au visage lunaire qui, sa casquette sur la tête, se penche en avant sur son siège.Elle fait un grand sourire et le salue d’un signe de la main, il agite la sienne en retour, leurs regards se croisent. Puis le cortège s’éloigne et continue de descendre la rue Laugavegur avant de disparaître. »

Le tome 2 est titré : « La femme de l’ombre ». Si ça ne s’appelle pas « faire languir le lecteur », ça ! Il va sans dire que la traduction est impeccable comme toujours avec Eric Boury et donc pour moi : coup de cœur !

Ici un article sur « La femme en vert », bien documenté sur cette époque de l’histoire islandaise. Tout le site consacré au polar islandais est intéressant, Polar des glaces.

 

« Les nuits de Reykjavik » – Arnaldur Indridason – Points Policier, traduit par Eric Boury

indridason« Il se demandait si ce n’était pas sa passion pour les destins tragiques qui l’avait conduit à s’engager dans la police. »

Retour aux débuts dans la police islandaise d’ Erlendur, ce flic mélancolique obsédé par les disparitions.

Rares sont les romans dits policiers qui racontent le quotidien d’un flic ordinaire, comme Erlendur à ses débuts. Le grand Indridason, épaulé par la toujours impeccable traduction d’Eric Boury, nous fait ici le portrait de son célèbre personnage, jeune homme déjà taciturne, solitaire, peu démonstratif, maladroit dans les relations amoureuses, mais néanmoins sensible et intelligent, amateur de littérature et de poésie. Un peu rêveur sans doute, mais avec les deux pieds quand même bien ancrés sur sa terre islandaise et un cerveau qui fonctionne bien. Portrait aussi de Reykjavik et de la vie des presque invisibles, pauvres gens vivant dans les sous-sols, sous les pipelines, dans des foyers ou dans la rue, tous alcooliques ( ils boivent de l’alcool à 70°…), tous cassés par une histoire de vie tordue; les coups, les trahisons, les abandons et les disparitions. Mais Erlendur, lui, voit ces gens-là .

Quand il découvre la mort d’Hannibal, clochard qui lui était familier, une mort vite classée comme un accident, son obsession de l’explication, celle qui fera de lui le talentueux policier que nous connaissons et aimons, ce besoin d’expliquer le lance dans une enquête quelque peu parallèle à ses fonctions de simple flic. Plutôt chargé des tapages nocturnes, petits voleurs et gent avinée, il va déployer ici, et pour la première fois son grand talent d’enquêteur. 

Et toujours, la belle plume d’Indridason:

« Sentant le sommeil le gagner, il reposa son livre. Il pensait aux nuits de Reykjavik, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales. Nuit après nuit, ils sillonnaient la ville à bord d’une voiture de police et voyaient ce qui était caché aux autres: ils voyaient ceux que la nuit agitait et attirait, ceux qu’elle blessait et terrifiait. Lui-même n’était pas un oiseau nocturne, il lui avait fallu du temps pour consentir à quitter le jour et à entrer dans la nuit, mais maintenant qu’il avait franchi cette frontière, il ne s’en trouvait pas plus mal. C’était plutôt la nuit que la ville lui plaisait. Quand, dans les rues enfin désertes et silencieuses, on n’entendait plus qu ele vent et le moteur de la voiture. »

J’ai découvert Indridason avec « La femme en vert », un vrai choc de lecture, autant sur le style que sur le sujet (et ce livre reste d’ailleurs mon préféré de la série). Les femmes battues et l’alcoolisme y étaient déjà présents, comme des fléaux de l’Islande. La fin du roman nous met en contact avec Marion Briem, supérieure du jeune Erlendur, et dont la finesse capte tout de suite le potentiel du jeune policier. Je me demande encore si Marion est une femme…J’en étais convaincue après avoir lu « Le duel », et ici j’ai des doutes…Ma petite copine Mary de Littéraventures, elle, en demeure certaine, (oui, nous nous interrogeons toutes deux depuis longtemps sur le sexe de ce personnage…). 

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Alors, après cet opus rétroactif dans la vie nocturne de Reykjavik que nous réserve Indridason? En Mars, sortie d’un nouveau roman dans la série des enquêtes d’Erlendur aux éditions Métailié : « Le lagon noir »…Très impatiente.

Je vous invite à visiter deux sites, Toute l’Islande, dans mes liens depuis que j’ai rencontré la littérature islandaise : et un nouveau, découvert grâce au premier Vivre en Islande.

Pendant que j’y suis, si ce n’est pas fait, allez voir le film « Béliers » réalisé par Grímur Hákonarson 

 Bon voyage !

« Le duel » de Arnaldur Indridason, Métailié Noir, traduit par Eric Boury

Layout 1C’est toujours un grand plaisir de retrouver l’écriture du non moins grand Indridason. Après une échappée dans un autre univers avec « Le livre du roi », retour dans la police de Reykjavik. Comme dans les précédents épisodes, où l’auteur approfondissait  ses personnages – Sigurdur Oli  dans   » La muraille de lave » et Elinborg dans « La rivière noire » – Indridason raconte Marion Briem,  qui formera Erlendur et restera sa référence, professionnelle en tous cas.

Sur fond de guerre froide, l’action se déroule à Reykjavik en 1972, envahie de touristes et de journalistes, en raison des championnats du monde d’échecs qui opposèrent l’Américain Fischer au Russe Spassky .

Un jeune homme un peu simple  est assassiné dans un cinéma, et le magnétophone sur lequel il enregistrait les films a été volé. L’enquête tourne très vite au roman d’espionnage, ce qui donne un intérêt historique particulier à cette lecture ( ce n’est pas la première fois chez Indridason ) . Le tournoi d’échecs et l’enquête prennent alors une dimension politique et stratégique qui va bien au-delà du jeu et de la simple résolution d’un meurtre. 

WEB_FEATUREEt puis, comme Indridason aime et sait donner de l’épaisseur à ses personnages , il confronte Marion à ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, quand la tuberculose sévissait. Une description éprouvante montre  la vie des sanatoriums et surtout des traitements terribles, mais indispensables à cette époque, infligés aux malades.

. » En tous cas, les images familières d’un sanatorium au Danemark restaient gravées dans son esprit: les draps de lin d’un blanc immaculé séchant au vent sec de l’été, la rangée de patients qu’on avait installés sur la grande véranda en arc de cercle, certains dans un état grave, les tables d’instruments des médecins, les longues seringues utilisées pour les insufflations, la douleur aiguë au côté lorsque le praticien vous les enfonçait dans la cage thoracique. »

Marion et sa solitude rendent soudain l’histoire plus humaine, et on comprend mieux le caractère de ce personnage, pour le moins complexe. Bon : comme d’habitude, tout ça ne prête pas trop à rire…Mais quand même un poil d’humour, comme ça :

« Les quelques météorologues du Bureau islandais chargés de présenter le bulletin quotidien à la télévision étaient désormais des visages connus. Ces quadragénaires ne brillaient pas par leur sens de l’humour, du reste le climat islandais ne prêtait pas franchement à rire. »

Quant à moi, je suis et reste admirative du talent de cet écrivain, je ne me lasse pas de son écriture, de la richesse des thèmes qu’il est capable d’évoquer, et à chaque livre j’attends le prochain, curieuse de ce qu’il va faire. La série des enquêtes d’Erlendur a pris des chemins de traverse sur trois épisodes, la fin de ce livre-ci le fait apparaître, jeune et en tenue, sur les 23 lignes finales…Alors ? Que nous réserve notre Arnaldur ? Il faudra attendre pour le savoir…

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