« Prologue
Des cinq policiers affectés à l’enquête sur le meurtre de Dolores Murgia, je suis la seule encore en vie. J’ai perdu quatre collègues, quatre amis. Certains disaient que cette affaire était maudite. Qu’on aurait tous mieux fait de l’oublier, de la classer. À force de creuser, nous avions réveillé sas animas malas, les esprits malfaisants, et la noirceur s’était emparée de nous, l’un après l’autre. Comme une malédiction. »
Voici la Sardaigne. Rude, sauvage, belle aussi…sans compter ses habitants, ceux du cœur de l’île. Voici Mara Rais, inspectrice en chef et Eva Croce nouvellement arrivée, mutées aux crimes non élucidés à Cagliari. Voici deux femmes qui vont parvenir, au prix de beaucoup d’efforts, à travailler de concert. Ici, l’auteur je crois , se fait plaisir en vacheries, exemples :
« À la mer? C’est bien, tu es allée prendre le soleil. Tu as bien fait, parce que sans vouloir te vexer, ton teint cadavérique me soulève le cœur. D’accord, tu viens de la section homicides, mais j’ai l’impression que tu t’es un peu trop identifié au rôle. Déjà que tu as le handicap d’être milanaise, si en plus… »
ou encore:
« – Tu es aussi sympa que l’arrivée des règles un premier jour de vacances à la mer (Rais à Eva) »
Et il leur faudra compter avec toute la rudesse du pays et de ses gens, de ses traditions, de sa mythologie. Le premier chapitre retourne en 1961
« Vallée d’Aratu, montagnes de la Barbagia, Sardaigne, 1961
Le chien flaira l’odeur du sang à des centaines de mètres de distance. L’humidité de la nuit exaltait les parfums du maquis méditerranéen, créant une explosion de fragrances: myrte, ciste, arbousier, genêt, serpolet… Et pourtant, sous le mélanges d’essences typiques des montagnes, charrié par le vent à travers un carreau brisé, la bête décela un effluve âcre sans équivoque, acidulé et ferreux: du sang humain. Elle dressa les oreilles et se campa sur ses pattes à quelques centimètres du lit de l’enfant, émettant un grondement sourd . […] « L’eau pour naître doit se repaître de sang. »
Voici l’ambiance de l’île, hier, et sans tant de changement en 2016, où commence l’enquête, avec nos deux femmes et Moreno Barrali, inspecteur en chef de la Police d’Etat, chez son oncologue. L’homme est malade et n’en a pas pour des années. Avant cela, il accompagnera les deux inspectrices, qui parviendront à s’entendre et à travailler sans trop de heurts.
« Le policier lui tendit une vieille photo en noir et blanc. Prise dans un environnement rural, elle représentait un enfant d’à peine dix ans et un chien.
– Il s’est passé un bon bout de temps, mais c’est moi, là…Le chien s’appelait Angheleddu, un jeune bâtard intelligent et très protecteur avec moi. Le pauvre… C’est un peu difficile, parce que cette histoire-là, à part ma femme, je ne l’ai raconté à personne. J’ai gardé ce secret pour moi pendant trop longtemps, mais c’est bien que tu saches avant que la mémoire m’abandonne…
– Que je sache quoi ? demanda Eva, perplexe.
– Le genre de malédiction que je trimballe.
– Je ne comprends pas…
– Je voulais que tu saches que la nuit du 2 novembre 1961, dans la vallée d’Aratu, en Barbagia, j’ai été le témoin oculaire d’un meurtre rituel, quasi identique à ceux de 1975 et 1986… Et j’ai même vu l’assassin. »
Cette présentation faite : quelle histoire ! L’écriture de cet auteur donne dès le début la sensation qu’un danger imminent est là, tapi dans la montagne rude, sauvage, où règnent encore les mythologies du lieu. Et c’est en effet presque archaïque ( je pourrais enlever le « presque »…), on a du mal à croire que des gens avec ces croyances, traditions, appelez ça comme vous voulez ( civilisation?) puissent encore vivre dans cette île européenne. Mais oui. Je crois à ce que nous décrit ici Piergiorgio Pulixi. Il connait son sujet. Et c’est bien là un formidable décor, cadre, pour une enquête aussi tordue que les protagonistes du meurtre.
« La Barbagia est une île dans l’île. Un royaume à part entière, avec ses lois ataviques, ses codes, ses usages et ses comportements qu’on ne retrouve dans aucune autre région de Sardaigne. Des gens qui n’aiment pas s’immiscer dans les affaires des autres. »
Bref, des meurtres sauvages sont connus sur l’île depuis fort longtemps, et Rais et Croce sont envoyées aux « crimes non élucidés », une sacrée tâche donc, d’autant que travailler ensemble ne leur sera pas facile – caractères bien trempés -, mais cette enquête va les tenir jour et nuit, occupant tout leur esprit.
Mon post est court, quelques extraits, mais l’auteur nous décrit ici maintenant, une île, des cultes, des traditions, et une famille de paysans qui m’a parue hors du temps, et surtout hors des lois. Des gens chez eux, avec leurs croyances, leur caractère sauvage. On peine à croire que subsistent encore de tels croyances, rites.
Un des personnages des plus attachants, pour moi, est le commissaire Barrali. Je n’ai pas envie d’en dire plus que ça, mais croyez qu’on n’a pas une minute de répit, que la beauté sauvage de l’île est envoûtante, que l’enquête et la vie du commissariat, comme celle des gens de la montagne sont bien complexes, souvent ambigües, parfois conflictuelles. La page du premier chapitre met en exergue un poème de Marcello Fois ( auteur sarde également romancier que j’ai adoré lire , « Les hordes du vent » par exemple ) .
« A furia di scavare avevamo ris vegliato sas animas malas, gli spiriti malvagi, e il buio ci aveva investiti tutti, uno dopo l’altro. Come una maledizione. »
Je reconnais volontiers que je m’y suis prise à deux fois avant d’arriver à m’immerger dans cette histoire, une vraie enquête de police mais aussi une approche culturelle de cette mythologie sarde, de cette civilisation, une analyse aussi très fine de la psychologie des personnages. Une très belle traduction, qui rend le mystère, la violence qu’elle soit souterraine ou directe, la complexité humaine – car même chez les policiers, les caractères sont ambigus -. Bref, je pense bien relire Piergiorgio Pulixi, rencontré l’an dernier aux Quais du Polar, pour une soirée proposée par les éditions Gallmeister à son lectorat assidu et ce fut un moment passionnant et très agréable.
Ecoutez Piergiorgio vous proposer son roman





J’ai aimé ce roman, son intrigue, la Sardaigne, et Barrali aussi, par contre, beaucoup moins les deux enquêtrices… je n’aime pas la vulgarité gratuite…
Oui, tu n’as pas tort, peut être que dans cette Sardaigne, italienne, ça aide ces nanas à s’affirmer, peut être doivent elles en passer par ce côté rentre dedans.
Ce roman, le premier paru du l’écrivain en français est pour moi son meilleur. Peut-être parce que l’intégralité de l’histoire se passe en Sardaigne. A la différence de Sandrine, j’aime les deux policières. Bonne soirée.
Je l’ai beaucoup aimé, et aussi les deux policières.