« Tant de neige et si peu de pain » – Béatrice Wilmos, éditions du Rouergue/ la brune

« Samedi saint, 28 mars 1920. Veille de Pâques. Marina note la date sur son carnet. La fenêtre dans le toit est ouverte. Déjà le soleil réchauffe le bois de la table sur laquelle elle écrit. Alia dort encore. Irina aurait eu trois ans le 13 avril prochain.

Elle a très peu pensé à elle ces derniers jours. Vivante, elle était si souvent absente que cette absence-là, celle de la mort, inéluctable, définitive, ne lui semble pas si différente. Qu’Irina fût là, dans le palais-grenier, ou à Bykovo, dans la maison de campagne de Lilia, ne changeait rien. Elle ne fut jamais une réalité. En fait, elle n’a même jamais cru qu’elle grandirait. Elle ne pensait pas à sa mort. Elle n’imaginait pas qu’elle mourrait dans l’enfance. Ce n’était pas cela, non. Simplement, c’était une créature sans avenir. Elle l’avait toujours su. Elle ne l’avait jamais aimée au présent, toujours en rêve. Elle ne la connaissait pas ni ne la comprenait. »

Ce livre et cette histoire débutent sur le regard de Marina Tsvetaeva sur sa  fille Irina, pauvre petite née handicapée, et ce début dit très long sur ce que sera ce roman. C’est un bon roman, au cours duquel, sans arrêt, j’ai pensé à Irina, la malheureuse petite et je me dis que l’autrice, comme moi a été bouleversée par le sort d’Irina. Et un peu perplexe – me concernant c’est plus que ça – devant Marina, la grande poète et sa fille adorée , Alia, brillante comme sa mère.

Sur fond de révolution bolchévique, dans Moscou glacial et misérable, Marina Tsvetaeva vit donc dans ce qu’elle nomme son palais-grenier, un petit logement sous les toits, palais par le goût de cette femme qui a su l’arranger autant que possible. Elle vit là, toute vouée à la poésie et à sa fille Alia, sa semblable en talent et en intelligence, tandis que la petite Irina pleure ou chantonne « Pipeau zoue, Pipeau zoue, Pipeau fus’lé Pipeau doré… ». 

« La naissance d’Irina fut une mise au monde dans le chaos, un jour de neige fondue, sans soleil. La guerre, les premiers soubresauts de la Révolution, les rumeurs de massacres et de pillage, l’armée en déroute, l’abdication du tsar. Mais le pire: Serioja au loin, parti combattre, et dont Marina ne sait rien. Les hôpitaux sont pleins de blessés, la maternité est installée dans un orphelinat. Par la fenêtre, elle aperçoit une cour noire, un préau couvert de tôle, des bassins de pierre emplis de détritus et des dizaines de petits aux cheveux rasés, engoncés dans des vestes toutes identiques, taillées dans des manteaux de l’armée. « 

C’est un beau livre, dur par le temps du pays, temps politique et temps climatique. Temps de la misère, du rationnement, temps de guerre. Et au milieu de ça, une femme poète, sa fille lumineuse et parfaite, écrivent de la poésie tandis que la petite et chétive Irina geint, pleure et chantonne. Je ne cache pas que j’ai ressenti une grande peine pour cette enfant, dont la mère, cette immense poète dit qu’elle ne l’aime pas, ne parvient pas à l’aimer, toute tournée vers Alia. En quatrième de couverture, on lit « Marina Tsvetaeva nous bouleverse ». Elle n’est pas parvenue à me bouleverser, parce que j’ai été bouleversée plutôt par le sort d’Irina, sa fille qu’elle va abandonner dans un orphelinat. Bon. Orphelinat en Russie bolchevique et en guerre, imaginez ce sort bien peu enviable. Car Irina mourra de faim. L’autrice est honnête qui fait souvent dire à la mère:  » Je n’arrive pas à l’aimer ». Pourtant, elle a de beaux grands yeux gris Irina. Mais pour l’aimer ça ne suffit pas. 

« Oh! Mais pourquoi poser encore et encore la courte vie de ses filles dans la balance puisque le plateau penche toujours du côté d’Alia ! À deux ans et demi, elle dictait des lettres pour Serojia. À trois ans, elle récitait par cœur des vers de Lermontov – « Je languis, je suis triste…À qui tendre la main/ Quand l’âme est en proie à l’orage? « . Elle chantait sans se tromper les paroles de Maroussia s’est empoisonnée, accompagnée par l’orgue de barbarie. »

Il y a de l’orgueil chez cette femme, et c’est ce qui va assurer sa survie, sa capacité à trouver ce qu’il lui faut pour écrire, ce qu’il lui faut pour se nourrir; écrire c’est vivre. Alia comme elle sera bercée de poésie, un réconfort, celui de pouvoir exprimer des émotions et des sentiments, encore et malgré tout. Tandis qu’Irina végète sous l’œil de sa mère et de sa sœur. 

Alors pour moi le livre est réussi non pas pour l’admiration qu’on pourrait éprouver pour cette grande poétesse, non pas pour la force qu’on perçoit chez cette femme dans son objectif  créatif, et dans sa capacité à trouver de quoi survivre. Pour moi, le livre est réussi parce qu’il a suscité en moi envers cette femme une grande colère. On a beau aimer la littérature et la poésie, on est un piètre être humain quand on cache ce qui n’est pas réussi, parfait, acceptable, adapté, bref, c’est Irina qui a accroché ma lecture. Et sa souffrance, sa pauvre petite vie de rien du tout. Il n’y a que Lilia, sa tante ( du côté du père, soldat des armées du tsar ) qui prendra soin d’elle, qui s’en occupera quand la mère en aura besoin. 

Mais l’hiver et cette gosse chétive, mentalement atteinte, sont l’ombre au tableau poétique, quelles que soient les poussées de remords, Irina mourra de faim dans un sinistre orphelinat. Et ça, ça m’a bouleversée. D’autant plus que la relation de cette mère avec sa fille Alia est tellement différente, illuminée par le talent et l’amour, cette admiration réciproque…Irina est la mouche du coche qui gêne par sa présence malvenue. 

Bref. Si le tableau d’une ville, à une époque donnée est formidablement peint, dans toute sa misère et sa dureté, si la créativité de Marina Tsvetaeva et son lien intense avec Alia sont magnifiquement décrits, il reste Irina, et l’abandon. 

« Ne pleurez pas Irina, vous ne la connaissiez pas du tout, pensez que vous avez rêvé.

Ne l’avait-elle pas rêvée elle-même? Quelle réalité peut avoir une petite fille si tôt disparue, qui ne parlait pas, ne manifestait rien, ne faisait que crier, vous arrachait presque la nourriture des mains quand on s’approchait d’elle? Donn’pomm’de terre, donn’pomm’ de terre… »

Beau livre, qui saisira chacun selon sa sensibilité propre. 

Et néanmoins, oui, Marina Tsvetaeva est une grande poète. 

« Marguerite et le Mont Blanc » – Michaël Sibony, éditions de L’Aube

Marguerite et le mont Blanc« Nous marchons dans le petit tunnel pentu percé dans la roche. Il fait sombre, nous distinguons à peine les aspérités de sa voûte de pierre. Seuls des reflets luisants sur les rails nous guident par intermittence. Le reste du temps, nous nous fions au brouhaha saccadé émis par le frottement de nos pas sur les cailloux du sol. Des petits cailloux gris, tranchants, mélangés à quelques pierres, plus grosses et polies. »

C’est un livre court qui d’une façon d’abord inattendue, mêle histoire familiale et histoire du Mont Blanc et de ses petits trains de montagne. En famille, un couple et le petit garçon, celui qui narre cette histoire, se promènent sur le Massif du Mont Blanc, et comme la maman est enceinte – de jumelles -, ils empruntent les petits trains qui emmènent les promeneurs à différents points du site.

Il y a trois locomotives de couleurs différentes, toutes ont un prénom féminin, et une se prénomme Marguerite. Ce n’est pas anecdotique car le petit garçon trouve ce prénom si joli qu’il demande à sa mère d’appeler une des deux fillettes Marguerite.

« Un barbu en uniforme, tenant dans ses mains des outils de mécanicien imprégnés de cambouis, surgit des flancs de la montagne. Il m’observe, attendri par l’enfant qui imite le train, puis il dit:

« Écoute. »

Je déraille et j’écoute.

« Sur la ligne du tramway du mont Blanc, dit-il, on a trois trains. Le patron leur a donné le prénom de ses trois filles: Jeanne, Anne et Marguerite. Ils ont tous une motrice et un wagon, mais ils sont peints de couleurs différentes.

-À la montée, notre train était rouge et crème. Il s’appelait comment?

-Ce devait être Marguerite.

-Marguerite?

Je cours vers le ventre arrondi de ma mère.

« Maman! On pourrait appeler une des deux jumelles Marguerite? C’est joli, Marguerite. »

Ma mère m’a laissé dire, amusée.

« Oui, c’est joli. »

L’histoire commence bien. Mais il n’en sera pas de même pour la suite. L’auteur va nous emmener loin, loin dans le temps, dans l’histoire, tout en nous attachant à ce massif, au glacier, à cette ambiance un peu inquiétante de la haute montagne et à une période sombre de l’histoire.

« Faut-il se priver de sauter d’un train en marche quand il nous embarque vers une mauvaise destination? »

Entre histoire du monde, histoire de famille, histoire géologique, ce livre pas toujours facile d’abord est très original par la façon de mêler plusieurs sujets qui finalement convergent, par l’écriture sensible pour un personnage qu’on voit grandir, hanté par la perte, par le massif du Mont Blanc sur lequel nous finissons avec lui, dans une lente et difficile ascension, un long et lent chemin avec Marguerite au cœur. Je ne m’attarde pas plus, c’est caractéristiquement un texte où tant de détails s’imbriquent, détails mais néanmoins essentiels pour l’architecture du récit, qu’il est pour moi trop compliqué d’en dire plus sans dévoiler trop. C’est un livre – un premier roman, à saluer –  que j’ai lu un peu hors du temps, emportée sur les montagnes, et dans le petit train rouge et crème. Sur fond de deuil.

C’est un beau livre, subtil et émouvant, qui m’a touchée. Un hommage aux sommets et à l’accomplissement qu’est leur ascension pour le personnage .

« Mes larmes sèchent au vent, ou bien gèlent-elles; j’ai du mal à savoir. Entre extase et supplice, les nuances sont absentes dans ce lieu de tous les superlatifs. Mon euphorie d’avoir été au bout de l’aventure se bat contre cette torture. Mon exaltation fugitive apparaît dérisoire face à ce calvaire.

Je suis ici, au sommet du mont Blanc et cela me suffit. Des désirs irrationnels m’inondent et prennent le dessus sur mon esprit et mon amour de la  vie. Redescendre m’importe peu. Je balaye cette idée non pas d’un revers de main, mais d’un revers de neurones obstinés à vouloir monter. Toujours monter. Même si nous sommes déjà au sommet. »

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.

« Malgré toute ma rage » – Jérémy Fel, éditions Rivages

Amazon.fr - Malgré toute ma rage - Fel, Jérémy - Livres« J’irradie au cœur d’une grosse bulle sombre.

Le monde qui bruisse et s’étire à l’extérieur de la cave est comme en attente, ne nous concerne plus, un monde où cette salope étendue à mes pieds n’aura bientôt plus aucune place.

Effacée par mon unique volonté.

Seul son cadavre rentrera en France.

Le pouvoir que j’ai entre les mains me brûle déjà les doigts, ce pouvoir qui jusqu’à présent n’était que fantasme. Légèrement ivre, je savoure, encore sous l’influence de la colère à peine apaisée, chaque seconde de cet instant de grâce.

Je garde la lampe torche braquée sur son visage déformé par les coups pour mieux déceler ce qui se joue de façon éphémère dans ses grands yeux de poupée. »

Je n’avais jamais lu Jérémy Fel. Chose faite avec ce roman glaçant, dur et cruel. Une histoire faite de jalousie, de haine, de rancune, une histoire d’une grande violence. 

Quatre jeunes filles en vacances, deux sont cousines, Thaïs et Manon; Juliette et Chloé se sont connues au collège et sont devenues amies de Thaïs et Manon au lycée. Juliette est la seule issue d’un milieu modeste, elle vit dans un logement social. Juliette me touche, sensible ( elle sera bouleversée en apprenant au téléphone le décès de son arrière grand-mère ) et tellement différente des autres.

« Juliette me rejoint une demi-heure plus tard, en larmes, le visage défait. La voix secouée de sanglots, elle m’annonce que sa mère vient de l’appeler pour lui apprendre la mort de son arrière- grand-mère. […]. Juliette hoquette et nous balance bêtement qu’elle veut rentrer en France. Je lui explique que son arrière-grand-mère préférerait au contraire qu’elle profite de ses vacances du mieux possible et se change les idées. Elle ne se rend pas compte du prix que ça coûterait à ses parents s’ils devaient lui payer un billet à la dernière minute. »

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Manon est la fille d’un éditeur parisien qui mène grand train, cet homme adore sa fille et beaucoup moins Arthur son fils, plus proche de sa mère Béatrice; Béatrice, femme trompée qui fait appel à de jeunes hommes payants pour combler ses manques. 

Chaque personnage va prendre la parole et peu à peu le réseau de l’histoire va se tisser. Le monde de l’édition incarné par Raphaël – et sa sœur jumelle Florence – est  ici décrit  parisien, bourgeois, et prétentieux. Raphaël est particulièrement détestable. Le chapitre où Wayde, le flic du Cap, raconte sa vie, sa femme, sa dérive, et l’enquête, est du même acabit. Alcool, grosse lassitude et violence. Mais l’enquête avant tout.

« La jeune Thaïs me demande ce qui s’est passé, et où Manon a été retrouvée. je tente de peser chaque mot, mais je ne peux leur cacher la vérité.

Un nuage d’orage a obscurci la pièce, l’air s’est raréfié. Personne n’a la force de parler. La sidération l’emporte.

Je brise le silence en leur demandant l’heure à laquelle atterrit l’avion des parents de Manon, la note dans mon carnet. A priori, ils ne savent encore rien. leur arrivée au pays signera pour eux la fin de tout espoir. Si j’en avais le pouvoir, je les maintiendrais dans le ciel le plus longtemps possible. »

Ces liens familiaux pour la plupart peu empreints d’affection – et encore moins d’amour –  sont parfaits pour une trame romanesque tissée avec de longs temps sous tension où on se demande ce qui va sortir de cette ambiance pesante. Qui sera pris au piège, qui trouvera grâce aux yeux des lectrices et lecteurs ?… C’est une histoire horrifique et sa grande victoire est de ne nous pas faire haïr totalement le personnage qui mène le sinistre bal de la vengeance…Car c’est de ça dont il s’agit.

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Au début on se dit qu’elles ont pas mal de chance, ces petites bourgeoises qui vont passer leurs vacances au Cap, dans une grande villa avec piscine, assez d’argent pour avoir une auto, sortir dans les boîtes, boire, manger, danser, prendre aussi quelques substances illicites et même  la compagnie d’Albert qui  leur tient lieu de chaperon. Les quatre filles n’ont cependant pas des caractères identiques, pas forcément les mêmes attentes de ce voyage. Ainsi, Manon, elle, est passionnée de photo et c’est équipée de son appareil qu’elle se promène avec ses amies. Manon aime son frère Arthur:

« De toutes mes photos, une de mes préférées est celle que j’ai prise de lui quand il était assis torse nu sur son lit face à la fenêtre ouverte, en train de chantonner sur un air de guitare. À chaque fois que je la regarde, j’entends à nouveau la mélodie qu’il jouait cet après-midi – là, celui de « Famous blue raincoat », de Leonard Cohen, la chanson favorite de notre mère, dont il lui a offert sa version le soir de son dernier anniversaire. »

Thaïs, définie comme la plus jolie, aime les boîtes et les excès, quant à Juliette et Chloé, elles suivent le mouvement.

Les filles vont partir visiter la ville et traverser le township où elles auront quelques accrocs avec la population locale, mais tout va sembler rentrer dans l’ordre. 

A Paris, quelques jours plus tard, Raphaël reçoit un coup de fil qui l’informe que sa fille a disparu. Manon, peut-être le seul être qu’aime cet homme. 

C’est là que commence vraiment le roman, les chapitres précédents posant les lieux, les décors, les caractères et surtout installant une forte tension souterraine qui nous dit que quelque chose d’épouvantable va se dérouler. Et ce sera le cas, et on apprendra, bribe après bribe de quoi, de qui il s’agit. La fin du roman est la voix de Thaïs. Et le déroulé de cette histoire monstrueuse trouve là son apothéose.

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Ce roman m’a mise très mal à l’aise; j’ai une vieille habitude des romans noirs, la violence en littérature ne me pose que rarement problème. Ici, c’est un malaise constant que j’ai ressenti. Ce qui en soi est peut-être une réussite. J’ai été perturbée par la froideur du récit. Je suis restée à distance des personnages. C’est sans doute une réussite encore de l’auteur qui évite les bons sentiments- pour le moins ! –  faisant en sorte que nous n’en ressentions pas non plus. Une lecture sous très haute tension et sans autre sensation qu’une forme d’anxiété, voire d’angoisse. Un livre qui me laisse perplexe quand même. Thaïs, en bombe humaine, est complexe à souhait. 

Sans aucun doute une prouesse d’écriture pour un livre impitoyable. Mais une lecture difficile pour moi à cause de tant de froideur je crois. J’ai bien aimé Manon, Arthur, Juliette – vous me direz, les gentils…ben oui ! – quant à Thaïs, le long récit qu’elle livre à la fin, bien que terrible, ne suffit pas à me faire ressentir quelque compassion. Je suppose que c’est le but de l’auteur, comme de nous faire ressentir une intense antipathie pour le petit monde bourgeois parisien, gangrené jusqu’à la moëlle.

Jérémy Fel, on le sent, a déroulé ici un sombre récit, où la colère, la jalousie, l’indifférence aussi tiennent les rênes. Des bulles d’amour se glissent parfois dans l’histoire, mais vous connaissez la chanson: « les histoires d’amour finissent mal en général. »

Je partage un peu des mots de remerciements de Jeremy Fel, en fin de livre, ses propos que je trouve lucides sur son travail. Je crois qu’il a réussi ce que lui, écrivain, voulait faire. Et c’est ce qui compte.

« […] Aux lecteurs et aux lectrices qui me feront encore le plaisir de se plonger dans mon cerveau légèrement malade.

À cette personne qui un jour m’a mis un livre entre les mains.

À l’imaginaire. À la joie de créer. À la nécessité de bousculer et de provoquer. À la liberté impérieuse d’écrire, cette nécessité.

Et que nous soit toujours donnée la possibilité de composer des histoires, et de les lire. »

Et une autre chanson dans le livre:

« Sa seule épouse » – Peace Adzo Medie, éditions de l’Aube, traduit pas Benoîte Dauvergne ( anglais, Ghana )

Sa seule épouse« Elikem m’épousa par procuration: il ne se présenta pas à notre mariage. La cérémonie eut lieu le troisième jeudi de janvier, dans la cour intérieure de la demeure de mon oncle Pious. Des logements de deux pièces encadraient cet espace rectangulaire, dont un côté était fermé par un portail en bois donnant sur un trottoir animé. Nos proches, tous aussi joyeux les uns que les autres – quoique pour des raisons différentes – , étaient assis face à face sur des chaises en plastique, louées pour l’occasion, qu’on avait soigneusement disposées en rangées d’un bout à l’autre de la cour. « 

Voici un roman plaisant mais aussi – surtout –  un peu amer, ou acide, c’est selon. Afi Tekple, qui vit seule avec sa mère est demandée en mariage par la riche famille d’Elikem Ganyo.

Comme on l’apprend dès le début, l’épousé n’est pas là pour la « cérémonie ». Je précise, car cette cérémonie ne donne pas lieu à un quelconque acte de mariage officiel, administratif. Il se valide par une fête, des accords plus ou moins clairs, quelques « marchandages ». Mais, se demande-t-on, pourquoi Eli épouse -t -elle  Afi ? Il est riche, sa mère n’approuve pas cette union, mais Eli épouse Afi quand même. Alors qu’il est de notoriété publique qu’il a une autre « épouse », dont il a aussi une petite fille.

« Depuis que ma mère m’avait appris qu’on allait me marier à Eli, j’avais l’impression de porter nos deux familles en équilibre sur la tête comme une bassine pleine à ras bord. Il est difficile d’être la clé du bonheur des autres, de leur victoire, l’instrument de légitimation de leurs actes. »

Afi est belle. Oui, mais elle est pauvre. Ce serait donc ici une histoire de Cendrillon. Et derrière le conte, il y a une femme qui va s’émanciper peu à peu, parfois avec peine, harcelée par sa famille qui y cherche des intérêts divers. De son rôle de « victime plus ou moins consentante », Afi va faire une arme, et même s’il faudra du temps, elle parviendra à être maîtresse de son existence.

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Un joli roman qui propose un regard critique mais non sans humour sur une culture différente de la nôtre, une de ces sociétés patriarcales dans lesquelles les femmes se chargent de tout ( les messieurs, eux, palabrent ) mais ne choisissent pas leur vie. Car ce qui est frappant, c’est bien ça dans ce roman. Les femmes remplissent toutes les fonctions, sauf souvent les plus plaisantes. Pourtant le jeune et riche Eli voudra soulager Afi des tâches de la maison; il est d’une nouvelle génération et d’un milieu très aisé. En fait ce sera souvent la famille d’Afi qui sera le grain de sable dans les rouages, quémandeurs et profiteurs.

On lira comment Afi va sortir de ce schéma archaïque et même si elle ne sera jamais  la seule épouse, elle y gagnera en indépendance, et grandement. Je ne raconte que la ligne de fond, les détails de cette mutation, je vous laisse les lire.

Pour résumer, Afi va surtout s’émanciper par son travail, bien plus que par ce mariage.  Afi a maintenant un fils, Selorm, et partage Eli avec Evelyn et moi je me dis qu’Afi peut-être va s’émanciper d’Eli …Enfin j’aimerais bien, même si comme le montrent ces dernières phrases, ce n’est pas tout à fait gagné ! 

 

« Tout ce qui compte, c’est Selorm.

Eli lui rend visite plusieurs fois par semaine. Je n’ai jamais essayé de l’empêcher de le voir. Selon l’accord que nous avons conclu, il

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peut passer aussi souvent qu’il le souhaite, tant que ce n’est pas à l’improviste. Je lui ai également demandé de tenir mon fils à distance de l’autre femme. Evelyn m’a appris qu’elle ne s’était pas réinstallée dans la maison. En effet, tantine aurait ordonné à Yaya d’y emménager afin de s’occuper d’Eli. Comme s’il n’avait pas assez de domestiques à son service! Elle le prend vraiment toujours pour un bébé. En général, ses visites ici sont brèves. Selorm et lui sortent à peine de la chambre ou du jardin. S’ils me prévient suffisamment tôt, j’essaie de trouver quelque chose à faire en ville. Il vaut mieux que je sorte car mon cœur s’emballe encore quand je le vois. Je continue à regretter qu’il ne soit pas venu à notre mariage, qu’il ne m’ait pas passé lui-même la bague au doigt et offert une bible, qu’il ne m’ait pas épousée à l’église, et qu’il n’ait pas voulu de moi comme épouse.

Comme seule épouse. »

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Ce roman aurait pu être triste, mais il ne l’est pas du tout, il est en tension. Sous ses airs tendres, doux et obéissants, Afi grandit, mûrit et trouve la liberté. Je dirais sans hésitation que c’est là un roman féministe, même si Afi a des regrets, elle a trouvé la force et le courage de rompre et j’ai aimé surtout cet aspect du livre !