« Le graveur » – Bronwyn Law-Viljoen – éditions Zoé/ Ecrits d’ailleurs, traduit par Elisabeth Gilles

« Décembre 2005

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans la maison, au jardin, ou en route pour faire des courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film. »

Une lecture à des lieues de ce que j’ai lu précédemment, par une auteure sud-africaine. Chez Zoé, j’avais lu déjà « La voisine », par une femme sud-africaine elle aussi, et j’avais beaucoup aimé.

Surprise, intéressée et séduite par ce roman choral et touchée par ce personnage lunaire, un grand homme mince, maigre même, distrait souvent, et qui vit intérieurement de façon intense. Le récit se déroule sur 40 ans, par bonds en avant ou en arrière et March Halberg, lui, fait du taï -chi en pyjama dans le jardin de sa maison à Johannesburg. Dit comme ça, ça parait drôle; ça ne l’est pas. Mais c’est émouvant. Si ce personnage qui passe le plus clair de son temps dans son atelier de graveur amène un sourire sur les lèvres avec ses étourderies, c’est un sourire plus affectueux et compassionnel qu’autre chose. Car au fil des pages et des voix, on va comprendre qui est March, rêveur peut-être, oui, mais pour moi, c’est un homme empli d’un profond chagrin amoureux, un homme qui vit plus dans son monde que dans le monde. Sa distraction est un retrait, dans cette société encore sous le règne de la ségrégation, March vit dans une résidence fermée, et c’est toute une affaire pour laisser passer Stephen, son jardinier. Sa vie est essentiellement emplie de femmes qui à tour de rôle vont nous apprendre plus sur l’histoire de March. Il y a Ann, sa mère, Théa, une véritable amie mais aussi l’amour inaccompli de sa vie, source de son chagrin, c’est Théa qui va prendre soin de March, veillant sur lui et sur son œuvre, sur lui si distrait, un amour chaste mais intense, infini.

« Mon Dieu, je me comporte comme un adolescent amoureux! Troublé à la pensée de la femme que je connais depuis trente- quatre ans, qui ne me réserve plus aucune surprise mais dont la présence agite la mare quasi stagnante de ma vie comme une grosse pierre qui projette ses éclaboussures. Qui fait lentement remonter à la surface tout ce qui se décompose au fond et finit par former un nuage dense où je me débats en crachotant. Comme si je venais juste de comprendre que je pouvais respirer. »

 

Il y a Helena, galeriste ( j’aime beaucoup Helena et puis Stephen, professeur de lettres exilé du Zimbabwe, et qui sera le jardinier de March et finalement un peu plus que ça, un début d’ami pour cet homme solitaire. Stephen, séparé de son épouse Jestina.

« Je pensais à Jestina aussi, dans notre petite maison, et au feu dans le poêle, qui en ce moment devait brûler au ralenti. J’étais parti si loin d’elle pour me retrouver dans un lieu où j’attendais un seul mot qui changerait ma situation. À quoi en étais-je réduis. La colère me portait un peu et certains jours je l’entretenais comme la flamme d’une chandelle, la protégeais mentalement de la main et la regardais vaciller et crépiter. Mais elle était menaçante aussi et je la maintenais à distance autant que je le pouvais. pour pouvoir continuer et trouver le moyen de rentrer. »

Une autre femme intervient dans l’histoire, c’est Jane, la sœur morte jeune et brutalement, aimée tendrement par son frère.

Donc March est graveur. C’est l’occasion de nombreuses pages merveilleuses sur cet art; j’ai appris beaucoup de choses sur les procédés, mais jamais on n’est là dans la pure description technique, parce que c’est March qui opère et March n’est pas un homme ordinaire. March est un artiste prolifique, qui grave, imprime, grave et imprime encore, cherchant la perfection. Et sa maison est absolument débordante de ces gravures, des épais papiers où l’imaginaire et les obsessions de March s’affichent , une pléthore d’œuvres.

Théa, à la mort de March, va entreprendre le grand tri et le grand référencement de l’œuvre de son cher ami. Elle se fera aider par Helena qui va ainsi entrer avec une certaine stupéfaction dans cette œuvre incalculable, signée ou pas, dans l’univers mental de March et de ses personnages à l’allure de grands oiseaux – comme lui – ses femmes à chapeau, longue, élancée, de toutes ces créatures qui on le comprend ont hanté l’artiste.

« Cela la rongeait, ce sentiment de responsabilité ou peut-être le fait de se sentir obligée de rester dans cette maison vide pour y trier les choses accumulées par quelqu’un d’autre au cours de sa vie. Les promesses faites aux morts.C’était ce qu’elle avait reçu en héritage, elle y faisait face comme un boxeur qui crache son sang mêlé d’eau, refusant de s’effondrer, et elle se demandait s’il se trouvait quelqu’un dans son coin du ring. »

Mais c’est Helena qui devra porter cette œuvre au public; alors elle observe, après la mort de March qu’elle n’a pas connu, l’atelier dans ses moindres détails, elle refait l’histoire de cette somme d’heures, d’années à dessiner, graver, encrer, imprimer. En véritable connaisseuse, elle envisage March à travers son atelier, et ses outils et les traces de son travail:

« March a passé sa vie seul dans l’atelier, sans personne à ses côtés lorsqu’il ôtait une gravure de la presse. Il était artiste et graveur. Je n’avais pas encore regardé ses images de près, j’ignorais donc quel type de graveur il était – minutieux ou indifférent -, ce qui lui importait dans le résultat final, comment il traitait le papier, s’il visait à la reproduction parfaite d’un tirage à l’autre pour une même édition. Ses outils étaient usés mais il en avait pris soin, j’imagine que c’était un signe. »

Bien difficile d’écrire là-dessus. L’écriture est belle, bien rythmée et rend à merveille les ambiances. Dans les retours vers le passé, on assiste à des funérailles, avec Stephen on revient dans le monde réel du contrôle des papiers, des laisser-passer et de l’exil, avec Théa et son tempérament vif, on comprend l’amour que March lui porte sa vie durant…et on comprend quels furent les chagrins de March, on comprend mieux les relations de cet homme aux femmes de sa vie, et le cœur de sa vie, la gravure. Peut-être aussi que Stephen aura été un changement dans la vie de March, buvant le thé et discutant poésie; March semble à ces moments se réveiller de ses brumes, et ce sont de très beaux passages ( chapitre 22 – juillet 2006, Stephen ).

J’insiste tout de même sur l’univers de cet atelier de gravure, impressionnant par son côté très technique, mais par là même le talent de l’auteure à rendre la poésie de ce travail sans nous ennuyer. La technique est alors partie de la magie et personnellement je suis admirative des savoir-faire manuels, artisanaux. En cela ce livre m’a enchantée. 

« Les actes nécessaires à l’apparition de mon dessin n’ont rien d’original. Ils sont répétition, habitude et mémoire corporelle de comment se fait une gravure. Chaque matin, lorsque j’entre à l’atelier, j’en reviens à cette série de petites actions qui m’absorbent. Elles me trahissent rarement. Seul un faux mouvement de la main, un excès d’essuyage ici ou là, ou le fait d’oublier de régler la pression sur le plateau peut conduire à un ratage quelconque mais rien qui ne puisse être arrangé avec un deuxième essai. Je jette une gravure trop pâle, je recommence et, tout en appliquant l’encre sur la plaque, je prends ma respiration et dans cette respiration il y a l’excitation de ce qui va advenir. »

Enchantée par la lumière qui émane de ce livre, la beauté et l’amour de l’art, la délicatesse de l’écriture, la tendresse qu’on perçoit de l’auteure pour ses personnages. Comme le dit la 4ème de couverture, « des pages lumineuses sur l’art de la gravure », mais je dirais aussi que si on sait peu ou rien de cet art et qu’on est un peu curieux on a tout à gagner ici.

Les illustrations ici sont des œuvres et des artistes dont il est question dans le roman.

Ce fut une belle lecture apaisante, douce et poétique.

« La voisine » – Yewande Omotoso – ZOE/Écrits d’ailleurs, traduit par Christine Rague

« Hortensia prit l’habitude de marcher quand Peter tomba malade. Non pas au début, mais plus tard, quand son état s’aggrava, qu’il fut cloué au lit. C’était un mercredi. Elle s’en souvenait, parce que Bassey, le cuisinier, ne venait pas le mercredi, et qu’il y avait des médaillons d’agneau dans un tupperware au frigo, à faire réchauffer au four à convection et à manger avec des légumes- racines rôtis, arrosés d’huile d’olive. Mais elle n’avait pas faim. La maison lui paraissait petite, ce qui semblait impossible pour un logement de six chambres. pourtant c’était le cas.

« Je sors », avait hurlé Hortensia depuis l’escalier. »

Voici un roman qui m’a beaucoup plu, une lecture qui a été très différente des romans noirs précédents. Souvent drôle, c’est l’histoire de deux vieilles dames au caractère bien trempé.

Mais ce serait un peu léger si cette histoire ne se déroulait pas au Cap en Afrique du Sud, dans un quartier très chic, dans Katterijn Avenue.

Je vous présente Marion, blanche et architecte brillante. Elle habite au n°12 de l’avenue et a conçu la maison voisine de la sienne, au n° 10. C’est là que ça se gâte, car au 10 vit Hortensia, noire et connue jusqu’au Danemark pour ses talents dans le design en particulier de tissus.

Et donc, bien que noire elle vit dans cette maison luxueuse, immense. Elle est la seule femme noire résidente du quartier. Toutes les autres y font office de domestiques et en sortent leurs tâches accomplies. Hortensia vit ici car elle a épousé un blanc, Peter, rencontré alors qu’elle faisait ses études à Londres. Voici en résumé le départ de ce roman qui sous des airs légers dit bien des choses ; d’une part sur les femmes en général, sur les différences selon que l’on soit blanche ou noire, riche ou pauvre,…et en Afrique du Sud, ou l’histoire rôde partout, vieilles rancœurs mal éteintes, vieux litiges perdurant, et mentalités encore sclérosées.

« Après leur arrivée en Afrique du Sud, Hortensia s’était tournée vers Peter pour lui dire: cet endroit ne va pas bien. Le pays? avait-il demandé et elle avait confirmé de la tête. Et les gens. Les meilleurs savent qu’ils sont malades et ils essaient divers remèdes. Certains savent, mais n’agissent pas. Et le spires pensent qu’ils vont bien, qu’ils n’ont besoin de rien.

Bien entendu, elle-même n’était pas bien depuis des années. Et elle n’avait eu ni la force, ni le désir, ni le moindre sens des responsabilités pour engager un processus de guérison en elle-même ou chez les autres. Pas à l’époque et pas maintenant. »

Ici pas de discours, mais un affrontement entre deux fortes têtes. Quoi que…Il s’avère que Marion a beaucoup de « principes » et de choses qui la choquent, mais pas si mauvais caractère que ça. Par contre Hortensia est réellement une femme avec un caractère coriace -ce qu’on peut tout à fait bien comprendre, en découvrant la vie de sa famille évidemment. En tous cas, c’est bien vu de ne pas faire de la blanche la plus détestable. L’écriture fait en sorte qu’on reste en retrait côté sentiments, on lit avec amusement plutôt, on ne prend pas parti ( sauf en ce qui me concerne avec Agnes ) et se déroulent les vies, les voyages, les exils, les pertes, les chagrins, finalement pas tant de joies ou de grand bonheurs que ça. L’histoire de l’Afrique du Sud défile elle aussi à travers ces deux maisons et ces deux femmes.

Au fil des pages, après que Max, l’époux de Marion, décède en lui laissant des dettes phénoménales, on va donc découvrir les vies respectives de ces vieilles héroïnes. C’est intéressant parce qu’on peine à croire qu’elles aient passé les 80 ans, l’auteure nous fait entrer plutôt dans leur cerveau et leurs idées que dans leur corps. Ceci avec vraiment beaucoup de finesse arrivera au fur et à mesure que les relations entre Marion et Hortensia vont évoluer. Car d’une haine cordiale, elles vont passer à une sorte de tolérance rouspéteuse, en particulier pour Hortensia qui des deux est la plus « mal léchée », puis à une cohabitation par la force des choses et un événement dont Hortensia se sent responsable. Elle fera donc preuve de mansuétude en proposant à Marion une chambre chez elle. On pourrait réduire Marion à une bourgeoise coincée, rigide et stupide en lisant ça :

« Marion se réveilla un matin face à une Noire, aux cheveux courts grisonnants, pratiquement sans poitrine et maigrichonne, en train de diriger un orchestre de déménageurs avec des mouvements de mains complexes. Un commando, voilà le mot qui lui vint à l’esprit par cette matinée fraîche tandis qu’elle observait cette femme derrière ses portes-fenêtres qui donnaient sur sa véranda exposée au nord. C’était une insulte, une Noire faisant subitement son apparition dans une maison que Marion rêvait de posséder depuis des dizaines d’années; non, une maison qui était de droit la sienne, que d’autres personnes ne cessaient de s’approprier. »

Mais encore une fois, ce roman n’est pas simpliste et Marion n’est pas si lisse.

Deux autres personnages sont à mon sens très importants pour le côté le plus profond de cette histoire, ce sont Agnes, domestique chez Marion et Bassey, homme à tout faire chez Hortensia, tous deux sont noirs. Tous deux sont intelligents, efficaces. La différence est qu’Agnes travaille pour une blanche, elle. Et Marion la traite comme une domestique noire, c’est à dire que je vous donne pour seul exemple celui-ci:

« Pourquoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office, Agnes? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans le studio.

-Non, Patronne.

-Quoi?

Agnes avait rarement l’occasion d’utiliser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappeler une seule fois où elle l’avait entendue l’employer.

« Celui-ci ,’est pas mon papier toilette, Patronne. Le mien, je l’achète moi-même.

-Pourquoi achètes-tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel changement avait bien pu se produire? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’années et connaissait les règles.

Agnes, qui était en train d’essuyer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.

« J’avais besoin du quelque chose de meilleure qualité, Patronne. »

Un jour, peu après cette conversation, alors qu’ Agnes était occupée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspecter la salle de bains. Là se trouvait le papier toilette en cause. Triple épaisseur. »

Car Marion prenait du simple épaisseur pour Agnes, du double pour elle…

Bassey, lui, a été engagé par Hortensia qui a été séduite par son côté hautain et distant:

« Il y avait quelque chose d’éternellement ordonné chez Bassey, de contenu. Cela se manifestait sous la forme d’un léger dédain envers Peter et elle-même, elle l’avait toujours senti. Pas de l’antipathie pourtant, quelque chose d’autre – pas de la pitié non plus. Elle l’avait remarqué ce tout premier jour, quand il était assis en face d’elle. Une lassitude discrète dans les yeux, comme un roi fatigué. Et même si Hortensia avait été déconcertée par la majesté de Bassey, sa superbe, elle l’aimait aussi pour cela. Il s’exprimait comme si ses mots étaient précieux et qu’il savait que la personne à qui ils s’adressaient n’était pas vraiment digne de les recevoir. Son visage laissait apparaître des signes d’indulgence- la longue et silencieuse souffrance de ceux qui sont au service des autres. »

Et si Hortensia garde la distance de l’employeuse envers l’employé, il y a entre eux deux une forme de complicité et de compréhension tacite.

Ce passage est aussi un exemple de la très belle écriture de ce roman ( et sans aucun doute un excellent travail de traduction aussi ).

Je pourrais vous résumer le parcours de chacune de ces deux femmes, mais il est plus intéressant que vous découvriez ces deux vies par vous-mêmes, deux vies que personnellement je ne trouve pas très heureuses. Marion va renoncer à sa profession pour élever ses enfants, avec à la fin de sa vie une seule fille qui lui parle encore, quant à Hortensia, elle ne sera jamais mère à son grand chagrin, et surtout elle sera une femme trompée durant de très nombreuses années. Pourtant elle doit à celui qui fut son mari  – blanc –  de vivre dans cette maison au n° 10 de ce quartier chic.

« En arrivant dans leur nouvelle maison, Hortensia s’était rendu compte qu’elle serait la seule propriétaire noire de Katterijn. Elle avait éprouvé du dégoût envers son environnement, envers la haute bourgeoisie blanche bien protégée du voisinage et, pendant ses mélancoliques moments d’intimité, elle éprouvait aussi du dégoût envers elle-même. »

La maison du n° 10 a elle aussi un grand rôle dans ce qui va se dérouler au cours de ce roman plein de finesse, drôle et grave pourtant, elle est le point de crispation entre Marion et Hortensia. Il se passe beaucoup de choses, il y a des enfants, des petits-enfants, un testament embarrassant, un mari, une amante, un comité de « bonnes » dames blanches qui règlent des histoires de droit sur les terrains du quartier à leur façon, Hortensia qui va semer le désordre dans cette organisation convenue. C’est ici évoquée l’histoire sordide du sort des Noirs dans leur propre pays à travers la vie de Annamarie, et puis une jeune femme aveugle qui apparaît à la fin du livre, beau symbole pour l’aveuglement quand on a des yeux pour voir.

« Que vouliez-vous demander?

-Est-ce que vous êtes née comme ça?

-Vous voulez dire aveugle?

-Désolée. Oui , je voulais dire aveugle.

-Oui. Je crois que ça rend les choses plus faciles. Je n’ai jamais rien connu d’autre. »

Le récit des existences de ces deux femmes est foisonnant car ce ne sont pas des vies tranquilles quoi qu’il paraisse en regardant le confort des vieilles dames; ce ne sont pas les émotions qui submergent ici, mais le sourire souvent arrive, et la sensation d’être réellement en observation devant ces deux maisons voisines et ces femmes claudicantes et fatiguées. Je suis allée de la Barbade au Cap en passant par Londres et le Nigeria . On fait la connaissance des parents d’Hortensia et de leur périple, parents qui furent des gens aimants. La vie de Marion enfant, puis jeune femme fut plus triste, vraiment, et encore une fois le parti pris de ne pas faire de la femme noire une victime totale rend le livre bien plus intelligent et surtout moins manichéen, ce qu’on peut souvent craindre dans ce genre d’histoire aux nuances sensibles. J’ai aimé les descriptions de la colline Kopje où Hortensia va marcher

« Le sommet du Kopje était couvert de plantes grimpantes et de pins clairsemés. Un chemin traversait les hautes herbes et bien qu’il eût l’air entretenu, Hortensia ne pouvait s’empêcher de penser que le Kopje était un endroit tombé dans l’oubli. »

J’ai aimé les fleurs, les arbres, les parfums du Cap, j’ai aimé l’ambiance et la rivalité rageuse de l’architecte et de la designeuse qui se termine sur un match nul, j’ai aimé le message envoyé discrètement sur ce qui peut amener à réviser nos jugements, et j’ai aimé Esme, la jeune aveugle:

« -Oh non, Esme n’a absolument pas besoin de moi. C’est peut-être même l’inverse. Hortensia rit. Et quand elle est partie, je me suis demandé si je la reverrais un jour. Avec inquiétude. Elle m’a téléphoné quand elle est arrivée chez elle, vous vous rendez compte?

-Formidable.

-Être proche de quelqu’un comme elle. Je ne peux m’empêcher de penser: je suis une mauvaise personne, Marion. Je vais bientôt mourir et j’irai en enfer.

-Pour quelle raison?

-Parce que j’ai été méchante. Je sais que c’est simpliste, mais regardez-la, une personne qui a toutes les raisons de ne pas l’être et qui pourtant est si…gentille. »

 

Pour finir, j’ai beaucoup aimé ce livre pour ce qu’il dit, pour la qualité de l’écriture, le ton sans pesanteur, pour Hortensia, Marion, Agnes et Bassey…plus quelques autres tous intéressants ( sans doute Max et Peter ne sont pas les plus attachants du lot ! ) 

Il y a un peu de musique ici aussi, quand les deux vieilles dames à la fin, envisagent leurs funérailles, pour Hortensia:

« Brûlez-moi en secret, jetez mes cendres dans le caniveau. Pas une seule âme ne doit prononcer une parole devant ma dépouille…Pas. Une. Seule. Âme. Pas de rassemblements. Pas de chants. »

Quant à Marion:

« Seigneur ! Que d’austérité ! Quand je mourrai, je veux que mes enfants soient obligés de dire des choses gentilles.Je veux que Stefano transpire en racontant ne serait-ce qu’un mauvais souvenir, rien qu’une pensée aimable envers sa pauvre mère. »

Hortensia émit un pff de mépris..

-Je veux du Verdi, Nabucco.

-Mon Dieu ! »

J’ai choisi entre tous ce chœur multicolore

Bonne lecture !

« 7 jours » de Deon Meyer – Points Seuil / Policier, traduit par Estelle Roudet

livreUne lecture agréable avec ce policier sud-africain de Deon Meyer; j’ai lu « 13 heures » il y a quelques temps déjà. De facture plutôt classique, mais avec un bon rythme, de nombreux rebondissements, l’intrigue est bien menée.

Dans la ville du Cap, Benny Griessel et ses collègues ont affaire avec des messages menaçants à connotation biblique et vengeresse. Hanneke Sloet, avocate d’affaires qui grimpait en flèche dans son environnement professionnel a été assassinée deux mois plus tôt et l’enquête n’a pas été fructueuse. Mettant ses menaces à exécution, l’inconnu blesse deux policiers, en tue un autre. Alors toutes les équipes vont se mettre sur la brèche pour dénicher ce sniper un peu dingue.

south-africa-653005_1280L’Afrique du Sud et ses conflits ne sont que peu évoqués, mais j’aime bien Cupido qui profite de l’enquête pour régler quelques comptes avec les riches Blancs.

« Cupido sortit son badge de sa poche, l’abattit sur le comptoir en disant :
– Lis et pleure.
L’homme se pencha prudemment en avant et lut.
– C’est quoi ton nom ? demanda Cupido.
– Affonso ? répondit-il avec une hésitation étrange, en courbant ses épaules étroites.
– Affonso qui ?
– Affonso Britos ?
– Tu me le demandes ou tu me le dis ?
– Je vous le dis ?
Cupido regarda l’homme d’un air sévère. Ça devait être la nervosité qui provoquait les points d’interrogation.
– Capitaine Vaughn Cupido. Tu connais la Direction des enquêtes criminelles prioritaires, Affonso Britos ?
– Désolé. Je ne suis pas sûr. (Ton d’excuse respectueux.)
– Les Hawks.
– Ouais. Je connais les Hawks.
– Génial, Affonso. Qu’est-ce que tu sais des Hawks ?
– Ils foutent la trouille ?
– C’est la bonne réponse. »

Ici il est question de la corruption du « monde des affaires », que ces affaires soient politiques, industrielles, financières – ce dernier vocable englobant avantageusement les autres ! -, Griessel fourre son nez partout et échoue.Si toutes ces fausses pistes permettent à Deon Meyer de nous faire un beau schéma du système qui régit notre pauvre monde, l’explication du meurtre de la belle Hanneke  est tout à fait ailleurs, et notre zinzin de la parabole biblique se fait attraper après avoir accompli sa vengeance.

On retrouve encore une fois – c’est assez récurrent dans le polar – des alcooliques plus ou moins abstinents, des surnoms imagés (le Chameau, La Girafe, Bones…), un petit poil d’humour et une écriture qui rend tout ça sinon mémorable du moins sympathique et agréable pour un moment de détente . J’ai bien aimé le caractère donné par l’auteur à Benny Griessel, bon flic, mais pas très assuré dans sa vie personnelle : 

« Pourquoi est-ce qu’il faisait toujours ça ? Pourquoi est-ce que sa vie n’était jamais simple? Jamais de jamais, putain. Il avait quarante-cinq ans, l’âge auquel on est censé atteindre le calme intérieur, la sagesse et la résignation, l’âge auquel on est censé avoir réglé tous les problèmes. Mais pas lui. Sa vie était un marasme constant. Un flot ininterrompu d’ennuis, une lutte sans fin pour y arriver. Il ne pouvait tout simplement pas gagner, les choses ne faisaient que s’accumuler. On ne pouvait jamais avancer. »

« Putain ! », c’est le mot de Benny, car

« Jurer est la béquille habituelle des handicapés de la conversation. »

Un bon moment de lecture sans complications !

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