« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie

« La famille Ruck » – Katja Schönherr, éditions ZOE, traduit par Barbara Fontaine ( allemand )

La famille Ruck par Schönherr« Bien qu’elle monte et descende l’escalier de sa maison plusieurs fois par jour depuis plus de quatre-vingts ans, bien qu’elle connaisse cet escalier par cœur, cette fois-ci, en descendant, Inge Ruck a commencé à réfléchir au nombre de marches restantes. Encore cinq ou six? s’est-elle demandé.

Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée. »

Je retrouve avec plaisir la plume affûtée de Katja Schönherr, acide et si proche de l’humanité dont elle parle. Vous souvenez-vous  de « Marta et Arthur »?  Eh bien, cette autrice sévit à nouveau, élargissant le couple à une famille, enfin ce qu’il en reste, ce qui en subsiste, ce qui persévère. Une vieille dame, Inge, veuve de Richard, ses deux fils dont un absent – Jens -, sa petite fille Lissa. La voisine Ulrike, une femme sympathique, serviable, intelligente, et puis il y aura plus tard Lilo l’infirmière.

« Chaque famille a son odeur propre. Même si cela fait des années que sa mère habite la maison toute seule, l’odeur que Carsten a perçue en ouvrant la porte hier, en fin d’après-midi, était encore la même. Celle de toujours. Ce mélange d’Inge, Richard, Jens et Carsten. Âcre, lourd, un peu renfermé et épaissi par la laque d’Inge. L’odeur colle aux tapis et aux murs, elle suinte des plinthes et des joints, de toutes les couvertures, serviettes et vêtements. Et des oreillers, surtout des oreillers. Carsten n’aurait pas été surpris de voir son père descendre soudain l’escalier. »

Avec le même humour assez noir que celui du précédent livre, l’autrice dépeint avec vivacité et ironie les tiraillements intergénérationnels de cette famille Ruck. La vieille mère chute dans les escaliers et c’est une sorte de réaction en chaîne qui se déclenche. Le fils a le devoir d’arriver au plus vite pour aider sa mère et ensuite de trouver des solutions pour qu’il puisse repartir, éventuellement. Il arrive donc avec son ado de fille, Lissa – pour moi, elle est l’œil qui observe, celle qui réfléchit, celle qui sans aucun doute apporte le plus d’affection à la grand-mère, celle qui a le plus de finesse dans l’analyse de sa famille. Elle repeint le banc de sa grand-mère et rêve d’une formation artisanale:

« Lissa est en train de songer à une formation artisanale. D’ébéniste ou de peintre. Ou encore plus fou: de plombière. L’inconvénient, c’est que Sabine serait tout le temps tentée de l’embrigader dans son stupide projet de maison. Mais l’avantage, c’est que ses parents seraient choqués. Certes, autrefois ils regardaient avec elle des albums sur les conducteurs de pelleteuses, les ouvriers du bâtiment, les éboueurs et les maçons – rien que des hommes; les seules femmes présentes dans ces albums étaient des mères et des infirmières. Mais, comme pour tous les parents qui se respectent, ce n’était bien sûr que du folklore enfantin. La dernière chose qu’ils espèrent pour leur fille, c’est qu’elle doive se salir les mains pour gagner sa vie. Pour Sabine et pour son père, c’est pratiquement une évidence que Lissa va faire des études. « 

Quant au second fils, c’est l’homme invisible, sans doute en rupture avec ceux qui furent « les siens ». D’ailleurs la relation d’enfance des frères est égrenée ici et là au fil des pages et on comprend bien que ça a toujours été conflictuel. Sans qu’on sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Quelque chose de l’ordre du dominant et du dominé, du fils préféré aussi…

L’histoire est ainsi emplie de ruptures qui redistribuent les cartes de la vie quotidienne d’Inge, de Lissa, de Carsten. L’écriture, assez factuelle prend pourtant un ton un peu acide, un poil moqueur, un rien « méchant ». On n’atteint pas les sommets cruels de « Marta et Arthur », mais on les frise. Et c’est ce que j’aime, à nouveau, chez cette autrice. Cette distance avec ses personnages, et son rapprochement de ceux qui pourraient être ses amis, comme Lissa et Ulrike. 

C’est un peu une tragi-comédie, et comme dans le premier roman de Katja Schönherr, comme une marque de fabrique renouvelée, une capacité à parler des petits dessous pas nets des personnages, de leurs défauts et de leurs faiblesses. Lissa s’en tire haut la main à mon avis, avec son acuité affectueuse mais lucide envers sa famille. Ah! J’oubliais: le chat s’appelle Zorro, et il a le mot de la fin.

La porte d’entrée est à peine entrouverte. Inge prend sa canne et l’ouvre grand. À ce moment-là, Zorro se faufile entre ses jambes pour entrer dans la maison; sa douce fourrure contre son collant. Il n’a jamais fait ça. Zorro est un chat d’extérieur, il n’est encore jamais entré. Sans hésiter un instant, comme s’il s’y connaissait, il monte l’escalier à toute vitesse. Avec le bruit d’une petite balle en caoutchouc qui tombe vers le haut, comme si c’était possible. Marche après marche, douze marches étroites, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap.

Le chat s’arrête en haut de l’escalier. Il se retourne, regarde Inge et miaule. Il l’invite à le suivre. »

Bref, j’ai beaucoup aimé ! Je n’y connais absolument rien en musique allemande, mais j’aime bien cette chanson, et comme j’aime bien finir en musique…voilà ! 

« Ces féroces soldats  » – Joël Egloff, éditions Buchet-Chastel

« En mémoire de mon père,

Pour ma mère,

Pour Daniel,

Pour Léo et Sacha

Je voudrais retrouver cette lettre. Elle doit être quelque part dans la maison, c’est sûr.  Où pourrait-elle être, sinon?

Je l’ai eue entre les mains, pourtant, cela fait des années, et c’est moi qui l’ai rangée, je ne sais où. Elle était à la cave, auparavant, dans une vieille boîte à chaussures sans couvercle, au-dessus de l’armoire à conserves. C’est là qu’elle se trouvait depuis trop longtemps, livrée aux araignées. Je l’avais lue, puis l’avais remontée à l’étage, pour la mettre à l’abri de la poussière. »

Je n’ai lu qu’un roman de Joël Egloff, « L’étourdissement », un roman incroyable qui reçut le prix du Livre Inter, une histoire que j’avais adorée et beaucoup conseillée. Ici, l’auteur nous raconte l’histoire de sa famille. Cette famille de Moselle qui fut une zone annexée durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est particulièrement l’histoire de son père à laquelle il s’attache. Car celui-ci sera incorporé de force dans l’armée nazie, à 17 ans, et envoyé au front contre les siens. De cette histoire tragique, Joël Egloff écrit un livre extrêmement bouleversant, sur une histoire que je ne connaissais pas. Une histoire si trouble pour lui aussi, si bien qu’il cherche ici à savoir.

« Après la guerre, bien plus tard, lorsque j’étais enfant et que je t’avais demandé, un jour, je ne sais plus quel détail de je ne sais plus quelle bataille, tu m’avais répondu que tu ne savais plus, mais que tu étais sûr d’une chose, en tous cas, et tu me l’avais dit avec solennité et insistance, parce que tu voulais que je te croie, c’était que durant cette guerre, tu n’avais jamais tué personne.

Et comment tu as fait pour l’éviter? t’avais – je demandé, pensant, justement, que c’était inévitable. Je tirais à côté, m’avais-tu répondu, parce qu’il fallait une réponse simple et limpide qu’un enfant puisse comprendre.

Longtemps, elle m’a suffi, et je t’imaginais sur ces champs de bataille t’efforcer de manquer ta cible. »

Je n’ai pas l’intention de résumer ni d’en dire plus, mais cette lecture ne se lâche pas, elle se lit comme un roman , elle nous pousse dans un monde en guerre où les meneurs du jeu, sans états d’âme, utilisent sans vergogne le petit monde impuissant, avec grand cynisme et grand mépris. C’est à la cave que l’auteur retrouvera ce qu’il cherchait; à cause du doute, du soupçon sur la position de son père alors, il veut des réponses aux questions obsédantes qui remplissent sa tête. Son père a fait partie de ceux qu’on nomme les « Malgré nous ».

Minolta DSC

« Après la guerre, longtemps après – tu avais presque soixante ans déjà -, pour ce que les Malgré nous avaient enduré, pour le préjudice moral qui était le leur, l’Allemagne a indemnisé la France.

Alors tu as perçu la coquette somme de 7500 francs, soit 1143,37 euros.

Il y eut encore, ai-je lu, en 1989, le versement d’un petit reliquat de 1600 francs, soit 243,92 euros. Mais de cela, Maman ne se souvient même pas. »

Joël Egloff questionne, veut comprendre, il interroge un passé qui lui semble confus. Et finalement raconte une enfance dans un monde en guerre, les déplacements nombreux, le doute obsédant sur l’histoire familiale, et enfin les réponses. J’ai beaucoup aimé et j’ai été très touchée par ce pan d’histoire, où l’enfance reste l’enfance, même en temps de guerre, très touchée par ce sujet que je ne connaissais pas. 

« Trop humain »- Anne Delaflotte Mehdevi, éditions Buchet-Chastel

Trop humain par Delaflotte Mehdevi« AVE

Suzie étend sa lessive dans le jardin qui donne sur la ruelle derrière, distraite par le manège que mènent une pie et un geai perchés sur le sapin bleu. Sur leur branche, là-haut, le geai a beau se grossir, la pie avance. Un peu inquiète, Suzie va s’en mêler, quand elle distingue la voix de monsieur Peck qui vient de tourner au coin, il vient vers elle.

C’est l’heure de sa promenade, l’homme est ponctuel. »

Un roman plein de charme qui aborde un sujet très intéressant. Qui accompagne le vieux Mr Peck ce jour-là dans sa promenade ? Eh bien c’est son AVE, Tchap.  AVE pour Assistant de Vie Electronique. Tchap est charmant, c’est un humanoïde à visage et corps humain, Tchap est beau ! Et Tchap va faire basculer la vie du paisible, mais un peu mort village de Tharcy. On jase au passage de Tchap, on jase à propos de Mr Peck, mais aussi à propos de Suzie qui passe de plus en plus de temps avec Tchap, trouvant en lui une oreille attentive et sans aucun préjugé.

 » Mais à la fin, c’est à se demander ce qu’on craint, la comparaison? Qui a esclavagisé et esclavagise encore le monde à la première occasion? Qui viole, détruit et pille? Les AVE? Mais le pillage et l’abus, mes enfants, mais c’est à nous qu’il vient comme le goût du miel à l’abeille! Un miel qu’elle produit, et qu’on pille, comme de bien entendu! Toutes ces sociétés fondées sur l’abus, c’est les robots peut-être? Tchap? Un gentleman à côté, je vous dis! Bon, j’arrête là, sinon je vais faire monter ma tension. »

Très intéressant sujet dans l’air du temps mais à Tharcy, avec Suzie et l’oreille attentive de Tchap, on va repartir à rebours du temps. Suzie, cette femme sans âge qui tient le seul café, ex hôtel- restaurant du village, café nommé « Le Bal ». Suzie va trouver en Tchap une écoute – puisqu’il enregistre tout, pour construire sa base de données en quelque sorte-. Le roman, sans négliger l’environnement, intégrant peu à peu des personnages – comme ces jeunes gens qui viennent repeupler un peu le village, rêvant d’une autre vie et d’un autre monde –  le livre donc est prétexte pour Suzie à dire l’histoire de sa famille et plus précisément celle de sa mère à la Libération; les ignominies commises, couvrant de honte, par la suite, ceux qui les commirent . Tchap va devenir pour Suzie une sorte de confident à l’oreille toute neuve, au « jugement » tout neuf aussi, Tchap qui lui sert du « chère Suzie » et nous devient très sympathique par sa vraie capacité d’attention. Mais surtout il pose des questions inédites qui peu à peu amènent Suzie à entrer dans le détail. On lira ainsi l’histoire de cette femme pleine de colère envers certaines personnes, mais qui continue sa vie sans faire de bruit.

« Derrière le comptoir, la vieille essuie les verres. Quelque chose dit à Marius que c’est elle qui se coupe les cheveux. C’est plutôt pas mal, c’est juste que comme les tartes Tatin, ça sent le fait maison.

Elle vient de servir un porto à ce Monsieur Peck. Et rien à « l’autre ». Tchap le marin ne boit pas? C’est en le dévisageant attentivement que Marius comprend. C’est un assistant de vie électronique! Dans ce bled paumé! Ils sont déjà là? C’est pas vrai… »

Un des personnages les plus importants, selon moi, est Marius, ce jeune homme qui quitte l’université où un doublon administratif lui rend la vie impossible – enfin, surtout à la secrétaire de l’établissement –  et Marius est vraiment un chouette garçon qui va s’installer à Tharcy .

« Marius Berthelot en vrai laisse la place à Marius Bertelot en faux. Tout ça pour ça. Un malheureux « h », et muet encore. Ça me fait rire. C’est nerveux. Il veut la place? Qu’il la prenne. La numérisation est à l’administration ce que la guerre est à la politique: son paroxysme. Tu vois, j’en peux plus, maman. C’était la fois de trop. »

Mais Le Bal? Oui, autrefois, une salle adjacente au café était salle de bal pour les gens du village. Vous en saurez plus à la fin de votre lecture. Mais c’est réellement Tchap qui va peu à peu semer un certain mais nécessaire désordre jusqu’à la fin. Moi j’ai aimé ce Tchap, et puis forcément Suzie, une femme forte, qui ne se déstabilise pas aisément, qui ne renonce à rien, pas non plus à sa mémoire des faits qui la blessèrent . La salle de bal ouvre à nouveau ses portes:

« La pièce mesure dans les quinze mètres de long, sept de large. Trois mètres cinquante sous plafond. À intervalles réguliers, six panneaux étroits de papier peint couleur chocolat, barrent verticalement les murs bleu paon. Ces panneaux imitent des piliers, chapeautés « pour de vrai » d’appliques en opaline bleue, qui renvoient la lumière vers le plafond cuivré. Le lustre central , de la même opaline, clignote, crépite, envoie comme un appel, réfléchi sur le parquet de bois noir. Noir fossile. Lac sacré. Suzie, éblouie, est un peu sonnée de se retrouver au seuil de cette pièce dans laquelle elle n’a pas pénétré depuis longtemps. »

Le village sous l’impulsion de cette sorte de « nettoyage » des mémoires, sous le coup de vent frais amené par la jeunesse qualifiée de néorurale, de bobo et même encore parfois hippie ( mais oui mais oui ! )  qui va doucement trouver sa place en amenant du sang neuf, Tharcy, qui en a grand besoin, va sinon renaître au moins vivre encore.

C’est un très joli roman, qui rend justice à une femme, qui recadre également certains préjugés .

Si le fond du livre semble être Tchap et l’intelligence artificielle, la mémoire et ce qu’on en fait en est le cœur, avec ce que livre Suzie peu à peu.

J’ai beaucoup aimé cette lecture aisée, fine, qui bien que parfois vraiment très drôle, garde un fond grave, dans un bel équilibre . Un bon moment de lecture intelligent et jamais ennuyeux. Vous découvrirez avec plaisir la vie de Mr Peck, celle de Suzie, tout ce qui va secouer Tharcy, une jolie écriture, et la mémoire, toujours, en fil conducteur; un beau sujet. Un livre qui plaira à beaucoup. Et cet épilogue de l’autrice, très émouvant:

« Que reste-t-il de cette histoire puisque la mémoire de Suzie est perdue? À moins que les ingénieurs…

Que me reste-t-il à moi, sinon cette fiction, sinon d’avoir considéré le temps d’un roman la tension insoluble qui nous constitue, nous autres, qui vivons un pied sur terre, avides de déchiffrer ce monde physique que nous ne savons pas habiter autrement qu’en fabriquant des outils pour entrer en contact avec lui, le dominer, le façonner, nous arrimer à la réalité, et l’autre pied, ailleurs, un ailleurs fait de représentations, de subjectivité, de fantasmes et d’illusion.

« Pas étonnant que ça marche mal. »

Il me reste le personnage de Suzie, son excentricité, sa lucidité, et d’avoir ressuscité cette salle de bal plongée dans la pénombre, où ma tante, épicière et tenancière du café du village, entreposait ses cagettes de fruits parfumés. Un bal où je n’ai jamais dansé. »

Vous pouvez écouter l’autrice. Elle dit ce que je n’ai pas écrit ici, sans trop dévoiler, et j’aime cette voix:

« Tant de neige et si peu de pain » – Béatrice Wilmos, éditions du Rouergue/ la brune

« Samedi saint, 28 mars 1920. Veille de Pâques. Marina note la date sur son carnet. La fenêtre dans le toit est ouverte. Déjà le soleil réchauffe le bois de la table sur laquelle elle écrit. Alia dort encore. Irina aurait eu trois ans le 13 avril prochain.

Elle a très peu pensé à elle ces derniers jours. Vivante, elle était si souvent absente que cette absence-là, celle de la mort, inéluctable, définitive, ne lui semble pas si différente. Qu’Irina fût là, dans le palais-grenier, ou à Bykovo, dans la maison de campagne de Lilia, ne changeait rien. Elle ne fut jamais une réalité. En fait, elle n’a même jamais cru qu’elle grandirait. Elle ne pensait pas à sa mort. Elle n’imaginait pas qu’elle mourrait dans l’enfance. Ce n’était pas cela, non. Simplement, c’était une créature sans avenir. Elle l’avait toujours su. Elle ne l’avait jamais aimée au présent, toujours en rêve. Elle ne la connaissait pas ni ne la comprenait. »

Ce livre et cette histoire débutent sur le regard de Marina Tsvetaeva sur sa  fille Irina, pauvre petite née handicapée, et ce début dit très long sur ce que sera ce roman. C’est un bon roman, au cours duquel, sans arrêt, j’ai pensé à Irina, la malheureuse petite et je me dis que l’autrice, comme moi a été bouleversée par le sort d’Irina. Et un peu perplexe – me concernant c’est plus que ça – devant Marina, la grande poète et sa fille adorée , Alia, brillante comme sa mère.

Sur fond de révolution bolchévique, dans Moscou glacial et misérable, Marina Tsvetaeva vit donc dans ce qu’elle nomme son palais-grenier, un petit logement sous les toits, palais par le goût de cette femme qui a su l’arranger autant que possible. Elle vit là, toute vouée à la poésie et à sa fille Alia, sa semblable en talent et en intelligence, tandis que la petite Irina pleure ou chantonne « Pipeau zoue, Pipeau zoue, Pipeau fus’lé Pipeau doré… ». 

« La naissance d’Irina fut une mise au monde dans le chaos, un jour de neige fondue, sans soleil. La guerre, les premiers soubresauts de la Révolution, les rumeurs de massacres et de pillage, l’armée en déroute, l’abdication du tsar. Mais le pire: Serioja au loin, parti combattre, et dont Marina ne sait rien. Les hôpitaux sont pleins de blessés, la maternité est installée dans un orphelinat. Par la fenêtre, elle aperçoit une cour noire, un préau couvert de tôle, des bassins de pierre emplis de détritus et des dizaines de petits aux cheveux rasés, engoncés dans des vestes toutes identiques, taillées dans des manteaux de l’armée. « 

C’est un beau livre, dur par le temps du pays, temps politique et temps climatique. Temps de la misère, du rationnement, temps de guerre. Et au milieu de ça, une femme poète, sa fille lumineuse et parfaite, écrivent de la poésie tandis que la petite et chétive Irina geint, pleure et chantonne. Je ne cache pas que j’ai ressenti une grande peine pour cette enfant, dont la mère, cette immense poète dit qu’elle ne l’aime pas, ne parvient pas à l’aimer, toute tournée vers Alia. En quatrième de couverture, on lit « Marina Tsvetaeva nous bouleverse ». Elle n’est pas parvenue à me bouleverser, parce que j’ai été bouleversée plutôt par le sort d’Irina, sa fille qu’elle va abandonner dans un orphelinat. Bon. Orphelinat en Russie bolchevique et en guerre, imaginez ce sort bien peu enviable. Car Irina mourra de faim. L’autrice est honnête qui fait souvent dire à la mère:  » Je n’arrive pas à l’aimer ». Pourtant, elle a de beaux grands yeux gris Irina. Mais pour l’aimer ça ne suffit pas. 

« Oh! Mais pourquoi poser encore et encore la courte vie de ses filles dans la balance puisque le plateau penche toujours du côté d’Alia ! À deux ans et demi, elle dictait des lettres pour Serojia. À trois ans, elle récitait par cœur des vers de Lermontov – « Je languis, je suis triste…À qui tendre la main/ Quand l’âme est en proie à l’orage? « . Elle chantait sans se tromper les paroles de Maroussia s’est empoisonnée, accompagnée par l’orgue de barbarie. »

Il y a de l’orgueil chez cette femme, et c’est ce qui va assurer sa survie, sa capacité à trouver ce qu’il lui faut pour écrire, ce qu’il lui faut pour se nourrir; écrire c’est vivre. Alia comme elle sera bercée de poésie, un réconfort, celui de pouvoir exprimer des émotions et des sentiments, encore et malgré tout. Tandis qu’Irina végète sous l’œil de sa mère et de sa sœur. 

Alors pour moi le livre est réussi non pas pour l’admiration qu’on pourrait éprouver pour cette grande poétesse, non pas pour la force qu’on perçoit chez cette femme dans son objectif  créatif, et dans sa capacité à trouver de quoi survivre. Pour moi, le livre est réussi parce qu’il a suscité en moi envers cette femme une grande colère. On a beau aimer la littérature et la poésie, on est un piètre être humain quand on cache ce qui n’est pas réussi, parfait, acceptable, adapté, bref, c’est Irina qui a accroché ma lecture. Et sa souffrance, sa pauvre petite vie de rien du tout. Il n’y a que Lilia, sa tante ( du côté du père, soldat des armées du tsar ) qui prendra soin d’elle, qui s’en occupera quand la mère en aura besoin. 

Mais l’hiver et cette gosse chétive, mentalement atteinte, sont l’ombre au tableau poétique, quelles que soient les poussées de remords, Irina mourra de faim dans un sinistre orphelinat. Et ça, ça m’a bouleversée. D’autant plus que la relation de cette mère avec sa fille Alia est tellement différente, illuminée par le talent et l’amour, cette admiration réciproque…Irina est la mouche du coche qui gêne par sa présence malvenue. 

Bref. Si le tableau d’une ville, à une époque donnée est formidablement peint, dans toute sa misère et sa dureté, si la créativité de Marina Tsvetaeva et son lien intense avec Alia sont magnifiquement décrits, il reste Irina, et l’abandon. 

« Ne pleurez pas Irina, vous ne la connaissiez pas du tout, pensez que vous avez rêvé.

Ne l’avait-elle pas rêvée elle-même? Quelle réalité peut avoir une petite fille si tôt disparue, qui ne parlait pas, ne manifestait rien, ne faisait que crier, vous arrachait presque la nourriture des mains quand on s’approchait d’elle? Donn’pomm’de terre, donn’pomm’ de terre… »

Beau livre, qui saisira chacun selon sa sensibilité propre. 

Et néanmoins, oui, Marina Tsvetaeva est une grande poète.