« Mon fils ne revint que sept jours » – David Clerson, éditions Héliotrope

« Le premier jour mon fils me confia avoir la sensation que son cerveau pourrissait. Quand il passait la main dans ses cheveux ceux-ci s’arrachaient par centaines. La peau de son crâne était sèche, squameuse. Pourtant l’intérieur lui semblait gonflé par l’humidité. Il croyait parfois qu’un liquide s’écoulait de sa boîte crânienne, lui tombait sur la langue et qu’il l’avalait. »

Vous en conviendrez, le début de ce livre très court, plutôt une nouvelle qu’un roman, est assez peu engageant. Si étrange…

Voici l’histoire: une femme dans un chalet en Mauricie, du côté de Shawinigan, voit un jour arriver son fils qu’elle n’a pas vu – et pas su où il était – depuis dix ans. Il fait à sa mère le récit de son errance et tous deux vont passer beaucoup de temps à marcher dans les tourbières locales, l’homme y retrouvant son enfance.

C’est une sorte d’envoûtement étrange que ce récit, enchanté par ce milieu très particulier que sont les tourbières. L’eau, les plantes, sphaignes et autres, les champignons, la décomposition en lente avancée, avec ses odeurs de tourbe, de pourriture…tout ça donne à ce court petit livre une étrangeté un peu malaisante parfois. Mais le fond du récit, c’est le symbole qu’est cette tourbière, à l’ image du cerveau de l’homme qui après s’être replongé là, repartira. Laissant sa mère, à nouveau. 

Il y a derrière une histoire familiale, juste frôlée, mais cette femme ne restera plus seule dans ce lieu hanté, en quelque sorte. Je pourrais bien sûr dire plus, mais c’est si court, ça n’aurait pas de sens. En tous cas c’est une écriture un peu hypnotique, pour un monde étrange, une histoire triste, mais qui sur la fin s’éclaire par la grâce des petits enfants. Néanmoins, du fils à la mère, on frôle les abords de la folie.   

Ce texte se lit sans peine, mais avec des frissons, pas seulement pour la tourbière – qui pour moi est un symbole autant qu’un milieu – mais aussi pour l’ambiance très spéciale rendue par l’écriture, une sorte de silence, des odeurs, des bruissements… 

Etrange .

« Wallace » – Colin Niel – éditions du Rouergue

Wallace par Niel« Beaucoup n’auraient rien vu. Beaucoup auraient foulé cet humus-là sans marquer la moindre pause, pressés de retrouver la ville avant que n’arrive  la nuit. Mais pas Tiburce qui, fusil en bandoulière et machette en main droite, s’accroupit au-dessus des feuilles, et lit le sol brun comme un registre éphémère, un ouvrage où dans une écriture d’avant l’écriture seraient consignés les plus récents mouvements des faunes. Tiburce, il dirait que c’est un truc que toutes les choses vivantes ont en commun, le fait de semer des signes, de léguer des traces à qui saura les déchiffrer. »

J’ai lu d’une traite, d’une seule, ce roman à la fois fascinant, inquiétant aussi et impossible à lâcher. Sans doute dois-je dire qu’il faut avoir lu le précédent, « Darwyne », pour comprendre cette histoire, une suite en quelque sorte, dans laquelle vient se glisser le petit Wallace.

« C’est de ma faute si tu es triste comme ça. Je suis désolé, tu sais…

-Mais non. Pas du tout.

-D’accord. Alors c’est à cause de la fille qui est morte, c’est ça?

Elle soupire, les doigts dans sa tignasse.

-C’est ça, oui…Mais oublie cette histoire, hein. Je n’aurais jamais dû t’en parler.

Wallace grimace: Maman lui a déjà dit qu’il était trop jeune pour entendre ce gent=re de choses, mais lui, il se trouve assez grand pour comprendre. Bientôt dix ans, ce n’est pas rien. Si elle lui a raconté, c’est parce qu’il a beaucoup insisté, paraît-il, demandé vingt fois Pourquoi tu fais cette tête , Maman? Il attire sa joue vers lui, y dépose un baiser qu’elle lui rend juste après. Un baiser plein de cet amour qu’elle a pour lui, de cet amour à l’infini, de cet amour grand comme l’Amazonie toute entière, elle a tellement de façons de lui dire qu’elle l’aime, Maman. « 

Mathurine travaille pour la protection de l’enfance, vous vous en souvenez si vous avez lu le premier roman dans lequel elle rencontre l’étrange Darwyne, ce gosse négligé par une mère volage et peu intéressée par sa progéniture. Un enfant à la fois attachant et inquiétant, qui dans ce second roman devient bien plus inquiétant qu’autre chose. Mais j’ai été pourtant assez sidérée par sa connaissance de la forêt. Il en est en fait un élément à part entière, il connaît chaque creux, chaque plante, chaque créature, chaque bruit et son origine. Comme s’il en était un peu le maître. Dans ce second « épisode », va resurgir la fascination qu’exercent Darwyne et la forêt sur Mathurine.

Elle a un fils, Wallace, 9 ans, un gentil gamin qui adore sa mère;  elle l’élève seule et il a déjà beaucoup de maturité. Wallace pourtant ne correspond pas aux attentes de sa mère, qui voudrait d’un enfant qui comme elle aime la forêt, alors que le gamin ne jure que par son jeu vidéo, Fortnite. 

Darwyne va resurgir un jour et va exercer son pouvoir d’attraction sur la jeune femme. Alors Mathurine va le suivre sans penser à rien d’autre, à peine si l’image de Wallace l’effleure. Prise par un envoûtement total, ce sera une véritable dérive – enfin à mon sens – puisque Mathurine va suivre l’étrange créature et s’enfoncer avec elle toujours plus loin dans l’inquiétante et captivante forêt. Elle va se plonger avec lui dans l’inconnu, laissant seul Wallace à la maison. 

« Il y a des moments où elle et Darwyne se séparent un peu. Lorsqu’au cours de leur odyssée il file et disparaît dans le sous-bois, ou bien se hisse en haut des cimes et qu’alors elle devine sa trajectoire aux mouvements dans les feuilles. La nuit, aussi, quand tirée de ses rêves par le cri rauque d’un ibijau ou par la chute d’un arbre dans les bois alentour, elle se réveille et se découvre seule, et imagine alors Darwyne en train de s’affairer dans le secteur, d’explorer elle ne sait quel recoin, d’imiter elle ne sait quelle espèce nocturne, chuintant, pépiant, trillant. Mais de ces absences elle ne s’inquiète pas, non, au contraire elle aime le savoir autonome, elle aime savoir qu’il se sent bien ici. Elle aime savoir qu’il ne craint pas ce que craindrait tout autre enfant. Et dans ces moments-là, elle pense: il est incroyable. »

Et puis il y a Tiburce, le père d’une adolescente décédée alors qu’elle était placée en famille d’accueil. Tiburce qui dit avoir vu d’étranges choses en forêt. Tiburce qui lit les traces, et qui parle du Taskilili, un enfant qui n’en est pas vraiment un, qui a les pieds à l’envers, et ça lui sert à perdre les gens en forêt…

Je ne vais pas en dire plus. On pourrait parler d’enfant et de sortilèges, de la peur et de la fascination que peut exercer la nature « sauvage », et sans doute se demander qui est vraiment Darwyne. Reste Wallace, un enfant « ordinaire » qui livré à lui-même ne dira rien, et attendra le retour de sa mère. Et j’ai beaucoup de compassion pour ce gosse. Un dernier extrait qui parle de Wallace; il part rechercher sa mère et ces mots disent bien cet amour infini du gamin pour elle, son chagrin aussi de ne pas être tout à fait comme elle le souhaiterait, et je trouve ça très très triste:

« Sous la pluie, la forêt prend des allures de caverne monumentale, où pour toucher l’humus l’eau emprunte mille détours, comme glissée dans les failles d’un granit fracturé. Lorsque l’averse observe des pauses dans le ciel invisible, on le devine au grondement qui tout là-haut faiblit, mais dans le sous-bois les gouttes continuent de s’abattre en bombes à eau imprévisibles, tombées des feuilles basculées sous le poids, échappées des cavités en trop-plein naturels. La nuit passée sans accalmie durable, l’humidité a gagné la bataille, plus rien n’échappe à la mouillure, plus aucun tronc, plus aucun sol. Et au matin, quand le jour est revenu timide, il a fait froid.

Habits trempés, Wallace frissonne. Des rivières sur le crâne, entre les berges de ses tresse effilochées. […]

Maman, elle ne voudrait pas que tu aies peur de la forêt. Elle voudrait un garçon aventureux et dégourdi, pas un premier de la classe qui ne s’intéresse qu’à sa console et qui ne veut jamais sortir de la maison.

Mais surtout, Wallace se dit:

Tu n’as pas peur parce que tu es tout aussi courageux que son Darwyne.

Et à cette dernière pensée, il serre les poings. 

Et accélère le pas, plus déterminé encore. »

Sérieusement et pour parler clair, cette histoire est flippante. On retient souvent son souffle en s’enfonçant dans une nature inconnue, mystérieuse, fantasmagorique, où clairement l’être humain n’a pas sa place. Sauf peut-être Darwyne. Qui lui, me fait drôlement peur et dont je ne suis pas certaine qu’il soit humain.  Sans omettre de parler aussi de ces enfants abandonnés et des problèmes de société que ça évoque, voici une histoire pour moi sombre, triste et effrayante.

Frissons de tous genres garantis, belle écriture comme toujours avec Colin Niel. J’ai lu peu de livres qui m’ont filé la chair de poule comme celui-ci…

Un peu de … musique?