« Entre fauves » – Colin Niel, Rouergue noir

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. »

Pour une fois, le premier extrait n’est pas le début du livre, le prologue, mais c’est le début du premier chapitre, « Identifier sa proie « . Voici un roman qui piège la lectrice et je n’ai pas mis longtemps à suivre les courses poursuites qui se déroulent ici.

Un roman qui piège son auditoire avec son histoire polyphonique, un roman dans lequel chacun des personnages est en chasse, chacun traque pour une raison différente et avec des moyens différents.

Il y a d’abord Charles, le premier à prendre la parole. Charles, c’est ce lion sur la couverture ( superbe, voyez comme il nous toise, ce fauve…), un vieux mâle chassé du groupe, Charles qui a faim, Charles qui est seul et qui rôde près des villages humains pour se nourrir. Il doit se nourrir sans l’aide du groupe, alors des animaux domestiques, vaches ou chèvres dans des enclos, c’est bien plus facile pour un vieil animal. Leurs propriétaires, même alarmés de perdre leur cheptel restent terrés chez eux pour échapper aux crocs encore affûtés de Charles ( j’aimerais bien savoir comment Colin Niel a choisi le prénom du lion…)

« Il était des chairs au goût particulier, qui entre langue et palais ravivaient les souvenirs, creusaient la nostalgie de temps qui jamais ne reviendraient; il y avait la viande des girafes hautes comme les makalanis, plus immenses encore une fois à terre, qui lui rappelait ainsi les temps de l’enfance, les lionceaux intégrés à la fierté de leur mère, ces tempe où il fallait surtout apprendre à vivre, la rigueur du désert qui les avait vus naître, à garder ses distances avec les autres lionnes, avec le mâle alpha qui d’un œil ombrageux les regardait grandir; il y avait la chair si singulière des poissons-chats, qui convoquaient en lui son émancipation, l’époque où adulte il avait quitté mère et frères, découvert en nomade l’étendue de ce monde déployé entre montagnes et océan, et appris à se saisir de ces étranges créatures sans pattes qui par magie venaient peupler les marécages quand l’eau s’emparait des rivières. »

Le second personnage, c’est Martin, garde au parc national des Pyrénées et chargé de la surveillance de l’ours. Martin a aimé et connu l’ourse Cannelle ( sa chienne s’appelle ainsi ) et il reste le petit ( façon de parler pour un ours ) Cannellito, que le garde tente de surveiller avec des appareils à déclencheur automatique, cachés dans les lieux supposés de passage de l’ours. Martin ne s’est jamais remis de la mort de l’ourse, il est d’ailleurs opposé à sa réintroduction dans les Pyrénées, vous lirez ses arguments dans le roman. Et c’est un homme en colère. Cette colère le caractérise vraiment, faisant son travail, amoureux de la nature et de ses créatures, il étouffe de rage devant les pertes d’espèces animales et participe à un groupe nommé # BanTrophyHunting, dont le « leader » se surnomme Jerem Nomorehunt. Ce groupe basé sur un réseau social échange des pistes pour traquer et dénoncer les chasseurs, surtout les adeptes du safari en Afrique. Martin est par rapport à son emploi, un peu à la limite de la légalité – il est capable de crever des pneus de 4×4 sans état d’âme. Martin, ardent amoureux défenseur de la nature:

« J’avançais à bon rythme, malgré la douleur et la fatigue que je sentais dans chacun de mes muscles. De diagonale en diagonale, les cuisses méchamment sollicitées pour soulever mes fixations, j’ai fini par atteindre le sommet du couloir, au-dessus duquel planait un grand corbeau. Par me retrouver sur ce col minuscule à deux mille deux cents mètres, encadré par les deux pics de roche sombre, dressés au-dessus des neiges en cathédrales vertigineuses, des monuments comme aucune humanité ne pourrait jamais en ériger. J’ai embrassé l’immense décor déployé sous mes skis, la vallée d’Aspe étirée du piémont jusqu’au col du Somport, tout là-bas, à la frontière espagnole. J’ai essayé d’imaginer ce qu’était cette vallée quelques siècles plus tôt, avec sa faune intacte, lorsque le lynx boréal fréquentait encore le massif et même tout le territoire français, lorsque les loups peuplaient ces montagnes par centaines, lorsqu’il existait encore le bouquetin des Pyrénées. »

La troisième voix est celle d’Apolline. C’est une jeune fille adorée de son riche papa, très riche et passionné de chasse. Sa fille tire à l’arc alors que ses deux frères ne pratiquent pas, n’aiment pas cette activité. Alors, pour son anniversaire, il lui offre un vieux lion comme cible, et un arc au top de la qualité et de la technologie. Apolline est jeune, solitaire, absente des réseaux sociaux, elle tire à l’arc et elle lit des récits de chasse. Son crétin de père va publier une photo sur les réseaux sociaux et la porter au regard du groupe anti-chasse de Martin:

« En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime.  Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. […] J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. »

La quatrième voix, ma préférée, est celle de Kondjima. C’est un jeune homme dont le père a perdu son troupeau de chèvres sous les dents du lion, c’est un jeune homme révolté contre son père qu’il trouve lâche, pleurnichard; et lui, fou amoureux de la belle Karieterwa, lui qui veut l’épouser à la place de celui que lui destine son père, lui veut tuer ce lion ravageur pour prouver qu’il est le plus courageux, le plus digne de la jeune femme.

« Karieterwa.

Karieterwa et les fesses rondes cachées sous sa jupe en peau de veau.

Depuis le matin je suivais ses mouvements dans le village: Karieterwa guidant les vaches de son père hors du kraal, Karieterwa secouant sa calebasse de lait pour en faire du caillé, Karieterwa enfilant des éclats d’œufs d’autruches pour créer des colliers à vendre aux rares touristes, Karieterwa broyant son ocre sur une pierre plate. Mon portable avait passé toute la journée perché en haut d’un mopane, disposé dans un plat en plastique accroché à une branche, le moyen le plus sûr de ne pas rater un message, faute de réseau. Dès que je parvenais à m’éclipser, je montais le décrocher pour écrire un message à Karieterwa, lui dire combien j’avais envie d’elle, à quel point elle m’avait manqué pendant ma transhumance avortée. Et elle me répondait qu’elle aussi elle avait envie de moi, mais que, Attention, Kondjima, il fallait que nous restions discrets sans quoi son père allait me tuer. Et à peine avais-je lu ses mots que déjà je me mettais à trembler tant j’étais pressé d’être ce soir. »

Je vous garantis que Colin Niel est doué pour nous emmener avec ses personnages sur la piste du lion, sur celle que Martin suit pour venger le lion – à sa manière si peu orthodoxe – et ce roman est absolument impossible à lâcher. On écoute Charles penser et se souvenir, on observe Kondjima qui lui observe son amoureuse, on suit avec consternation et curiosité Apolline et son père dans le désert de Namibie, et on est inquiet pour le devenir de Martin. L’écriture alterne des phases où la nature se dessine sous nos yeux, des phases de réflexion, les pensées de Charles et celles de chaque protagoniste, et l’action, scènes de chasse, scènes de vie au village namibien, la fin est extraordinaire, on est happé totalement par le suspense, très bien tenu par la plume talentueuse et maline de l’auteur.

 

Il est bien sûr ici question d’écologie, de la protection des espèces, et des déséquilibres flagrants qui s’accroissent. Mais l’auteur ne tombe pas dans la caricature grossière. On a des moments de totale détestation pour quelques uns des personnages, ou pour leurs actes. Martin « part en vrille » parce que tout ce en quoi il croit est mis à mal, tout son travail est amoché par des gens qui ne se sentent pas concernés par ce qui les entoure.

« Le 1er novembre 2004.

L’assassinat de Cannelle. 

Cannelle, c’était la dernière ourse de souche purement pyrénéenne, la mère de Cannellito, qu’elle avait eu avec Néré, un mâle slovène réintroduit qui depuis avait quitté le Béarn pour les Pyrénées centrales. L’histoire de sa mort, je la connaissais comme tout le monde dan sla vallée, comme les collègues. Ils étaient six. Six chasseurs de sangliers qui avaient été informés que l’ourse et son petit étaient dans le secteur depuis plusieurs jours, mais qui avaient décidé de s’en foutre, d’aller quand même la faire, leur battue. Évidemment, avec leurs chiens, ils l’avaient dénichée. Soi-disant que Cannelle avait chargé, que le type était en situation de légitime défense. Tu parles d’un bobard: tous ceux qui connaissent un peu les ours savent que ce qu’elle faisait, pour protéger son ourson, ça s’appelle une charge d’intimidation. […]

Et il lui avait tiré dessus , presque à bout portant, paraît-il. Le corps de la femelle avait été repêché par hélicoptère, au fond d’un ravin. L’ourson Cannellito, lui, s’était enfui, orphelin dans les montagnes, avec sa moitié de génome pyrénéen, ultime représentant d’une lignée déjà éteinte. À présent Cannelle était naturalisée, les Français se pressaient pour aller la voir dans les collections du Museum d’histoire naturelle, à Toulouse. »

J’ai beaucoup aimé Charles, il est le plus touchant, ce qu’il raconte est beau et triste. Il est celui qui par sa présence cristallise tous les actes des autres. J’ai passé un magnifique moment avec cette histoire sans temps mort, intelligente et pertinente. Terriblement triste, terriblement d’actualité, hélas…j’ai trouvé ÇA

Encore un beau coup de cœur !

 

« Sur le ciel effondré »- Colin Niel – Rouergue Noir

« Pirogue immobile, coincée dans un de ces lacets qui perçaient la jungle comme autant d’hameçons dans la cuirasse d’une sorte de monstre aquatique. Au-dessus des gendarmes, trois urubus tachaient la voûte de leurs ailes noires, planeurs fantômes déchirés entre ciel et canopée. Le plafond nuageux évoquait le reflet en noir et blanc du tapis infini des cimes amazoniennes, une autre terre en négatif où d’autres hommes s’essaieraient à d’autres vies. Autour des uniformes, les moustiques tiraient des bords en escadrons voraces, à l’assaut des peaux moites qui dépassaient des polos. »

Formidable roman, mais il est extrêmement difficile d’en parler car c’est un livre dense et touffu comme la forêt amazonienne où il se déroule.

C’est déjà pour ça que ça m’a intéressée. La Guyane j’en sais bien peu de choses, si ce n’est cette forêt amazonienne qui en occupe une partie, les moustiques et autres insectes voraces, la chaleur, les fusées qui décollent, une population mélangée…Et bien peu d’histoire, alors que cette terre est française. Je n’ai pas souvenir qu’on m’en ait touché quelques mots à l’école…Et en fait très heureuse de la découvrir à travers la littérature, et sous la plume de Colin Niel dont « Seules les bêtes » était déjà un coup de cœur.

Je ne le fais que très rarement, mais je vous mets ici la 4ème de couverture :

« En raison de sa conduite héroïque lors d’un attentat en métropole, l’adjudante Angélique Blakaman a obtenu un poste à Maripasoula, dans le Haut-Maroni, là où elle a grandi. Au bord du fleuve, il lui faut supporter de n’être plus la même, une femme que sa mère peine à reconnaître, de vivre aussi dans une ville qui a changé au voisinage des rives du Suriname, avec leurs commerces chinois, leurs dancings et leurs bordels, les filles dont rêvent les garimpeiros qui reviennent des placers aurifères. Et après les derniers spots de vie urbaine s’ouvre la forêt sans bornes vers les mythiques Tumuc-Humac, le territoire des Wayanas, ces Amérindiens qui peu à peu se détachent de leurs traditions, tandis que s’infiltrent partout les évangélistes. C’est là que vit Tapwili Maloko, le seul homme qui met un peu de chaleur dans son cœur de femme. Aussi, lorsque de sombres nouvelles arrivent de Wïlïpuk, son village à plusieurs heures de pirogue, hors de question qu’Angélique ne soit pas de la partie. Pour elle s’engage l’épreuve d’une enquête dans la zone interdite, ainsi qu’on l’appelle parfois. Et pour affronter le pire, son meilleur allié est le capitaine Anato, noir-marron comme elle, et pour elle prêt à enfreindre certaines règles. »

Tipoy Maloko, le fils adolescent du respecté Tapwili, a disparu lors d’une fête très arrosée de cachiri. Au même moment, en ville, des meurtres sont commis, et la gendarmerie enquête. Angélique Blakaman, sensible au charme étrange de Tapwili  et touchée par son désarroi va se lancer à la recherche du garçon.

« Coup de chaleur dans son cœur de femme.

Comme à chaque fois que surgissait en elle l’image du Wayana.

Les traits subtilement ronds de son visage, cette étrange manière de sourire en continu, comme pour mettre de la distance entre lui et le reste du monde. Ce qu’il dégageait quand Blakaman l’approchait, quelque chose de l’ordre de la majesté, la culture amérindienne dans ce qu’elle avait de plus beau, nichée dans chacune de ses paroles, dans chaque geste, dans chaque expression. »

Pas plus que ça, si ce n’est que nombres de choses seront révélées concernant les exploitations aurifères, les luttes larvées des pouvoirs, les rivalités entre les territoires dont les frontières, noyées dans les eaux du fleuve et de ses bras ainsi que dans la jungle, n’ont de frontières que le nom .

Par crainte de dire des sottises, je ne m’attarde pas à paraphraser tout ce que dit Colin Niel : c’est passionnant, j’ai appris des tas de choses, ignorante que je suis de ce territoire, concernant sa géographie, son histoire, ses mutations, ses habitants, ses cultures…On est infiniment triste à lire certaines pages, celles qui disent le résultat de l’avancée de notre modèle de société un peu partout et en particulier le sort des jeunes amérindiens qui doivent quitter leur village pour aller au lycée, leur isolement et le fait que tant de ces jeunes gens se suicident ( je vous invite à suivre ce lien pour en savoir plus sur ce drame, car c’est un drame ) .

Je choisis de vous parler de Blakaman, cette femme douloureuse en armure contre l’hostilité du monde, contre son reflet dans les miroirs. J’ai aimé cette femme comme une sœur. Elle est une guerrière, une héroïne infatigable et plus d’une fois on a envie de lui tenir la main avec tendresse. Et puis il y a Anato, qui lui souffre d’un mal étrange, sans explication et que les magies successives ne parviennent pas à chasser. Letitia, si touchante elle aussi avec son air bravache et dévergondé… Les moments forts de la vie de chaque personnage important sont racontés au fil des événements, creusant ainsi mieux le trait, rendant chacun plus précis, plus complexe aussi.

Surtout il y a l’Amazone, la forêt et ses sortilèges. Il y a l’eau, la canopée, les animaux, les éléments et les Indiens. Et nous lisons là des pages qui m’ont enchantée au sens propre du terme.

Car Colin Niel écrit formidablement et en particulier ces passages où les pirogues glissent en silence, où on aperçoit le temps d’une seconde les flèches rouges des aras qui cinglent le ciel si haut, l’atèle accroché à sa branche que ne voit que celui qui sait regarder, au milieu des bruits étranges comme ce chant de l’engoulevent:

« Et enfin Tapwili vit l’oiseau.

À l’orée forestière. Posé à terre, presque invisible sous des branchages chétifs. Ses teintes brunes jouant à cahce-cache avec la nature.

Un engoulevent.

Un oiseau de la nuit qui semblait observer le Wayana des ses yeux ronds, sa petite tête enfoncée entre les épaules. Fines moustaches au-dessus de son bec effilé. Il se figea alors que Tapwili le fixait à moins de trois mètres.

Long moment d’observation.

L’homme, l’animal. Et tous les ponts entre eux, ce qui restait des métamorphoses d’autrefois. »

Des rais de lumière qui se glissent dans l’épaisseur des branches. Et les légendes, les croyances, les mythologies de ces Wayanas, si fort en lien avec leur élément naturel, si en osmose avec la nature, celle qui protège mais peut aussi être menace, celle qu’il faut respecter ( ainsi les Wayanas refusent l’orpaillage sur leurs terres ), où chacun doit être à sa juste place…Tant de choses que nous avons tendance à beaucoup oublier. Ici, Tapwili tente désespérément de maintenir vivantes certaines coutumes, mais le combat est rude et inégal. En voie de disparition:

« -Si les chamanes disparaissent, ce n’est pas seulement à cause des religions ou de la médecine des Blancs…C’est que…C’est qu’aujourd’hui, aucun jeune n’accepterait les sacrifices qu’il faut faire pour en devenir un. C’est parce qu’aujourd’hui, les jeunes sont trop paresseux.[…]

Car chacun savait combien l’initiation d’un chamane était longue et éprouvante. On n’en connaissait pas les détails que les anciens gardaient comme un trésor, mais on savait les privations que cela impliquait. Les sacrifices, les interdits. »

Mes pages préférées du roman sont toutes celles qui se déroulent en forêt et sur l’eau, et en particulier vers la fin, quand Tapwili  va se lancer à la poursuite de son ancien ami Palitùikë devenu évangéliste, guide en forêt, et ici parti avec 4 randonneurs jusqu’au Tumuc-Humac, territoire mythique d’où sont originaires les Wayanas. On a là à travers les yeux éblouis et un peu inquiets des touristes une vision absolument ensorcelante de ce territoire gigantesque rempli de dieux étranges, cruels, et où l’homme n’est qu’un des éléments de l’ensemble. L’écriture de Colin Niel est sensuelle, pleine de force évocatrice au point de sentir les odeurs de cette végétation humide et tiède, au point en fermant les yeux d’entendre chaque bruissement et chaque cri, au point de sentir la fatigue de la marche, avançant pour la beauté finale au sommet.

La jungle:

« La lumière du ciel leur tombait dessus en taches éparses sur les feuilles et les racines emmêlées. partout il y avait des arbres et des lianes qui s’y accrochaient pour gagner les hauteurs. Des racines qui pendaient des branches en verticales jaunies. Des orchidées massées en touffes claires dans les fourches gorgées d’eau de pluie. Mais de présence humaine, aucune. Aucun vestige d’habitation. Les trois intrus avaient beau chercher, ils ne voyaient rien. »

La fin arrive sur une belle note d’espoir, dont je ne dis rien, ce serait dommage, mais pour finir, très très beau livre, très riche dans son propos, dans son écriture, encore un coup de cœur !

Evelyne Bienvenu, de l’or qui lui coule dans les veines, écoute Kassav

« Seules les bêtes » – Colin Niel – le Rouergue/Noir

seules« Les gens veulent un début. Ils s’imaginent que si une histoire commence quelque part, c’est qu’elle a aussi une fin. Que l’orage a cessé, qu’ils peuvent revenir à leur routine, épargnés qu’ils ont été. Ça se tient, je dis pas. Et puis ça rassure un peu. Il faut bien parce que ce qui s’est passé cette année-là, ça en a inquiété plus d’un. Ceux d’en bas dans la vallée, sur les marchés, dans les foires, ils la racontent encore, cette histoire. Ils inventent la moitié d’ailleurs, chacun a ses petits détails qu’il a rajoutés, qu’il peaufine les mois passant. À leur place je ferais pareil: ça fait des choses à dire, tout le monde cherche des choses à dire, sinon on n’existe pas. C’est humain. Bref. Lorsque les gens parlent de ça, leur début à eux, c’est celui de la télé. »

Découverte pour moi de Colin Niel avec ce formidable roman choral ( j’aime ça, le roman choral). Cinq  personnages racontent l’histoire d’un meurtre et leur implication dans celui-ci.

Ce livre m’a attiré d’abord pour le lieu où il se déroule, à savoir le Massif central, et connaissant un peu ces endroits je dirais les grands causses ( le Méjean ? ), le Mont Lozère et pour le gros bourg ( ou la petite ville, c’est selon ), Florac ( plutôt que Le Pont de Monvert, non ?).

En tous cas ce fut mon paysage pour cette lecture qui se finit dans un lieu insolite, une fin bien amenée et totalement inattendue.

« Il était pas bien tard, la lumière rasait les cheveux d’ange de mes parcelles, et ça faisait plein de petites vagues poilues au milieu de ce désert de ronces et de caillasses. Les vautours fauves rôdaient déjà là-haut, j’ai jamais trop aimé comme ils me regardent ceux-là. Je savais qu’il allait faire une chaleur à crever dans la journée et les brebis commençaient à chômer en se regroupant autour des pins. »

moutonsLe monde rural et en particulier ces endroits au relief difficile, aux routes rares et à l’habitat disséminé se prête parfaitement à l’intrigue proposée. Une femme  disparaît, laissant sa voiture abandonnée au départ d’un chemin de randonnée en plein hiver, alors que la neige rend tout plus difficile. Nous allons alors écouter les personnes touchées de près par cet événement dont on ne sait si c’est une disparition ( une fuite ) , un accident ( le causse est plein d’avens profonds où on peut tomber ) ou encore un kidnapping, voire un meurtre…C’est Alice qui commence, Alice l’assistante sociale qui parcourt les montagnes de ferme en ferme pour apporter de l’aide aux paysans, pour la plupart seuls, célibataires, très isolés. Elle les aide pour leurs démarches administratives et est en même temps une visiteuse avec laquelle discuter un peu. Bon, il est vrai que nos fermiers sont peu loquaces ici. Elle rencontre en particulier Joseph, elle est mariée elle-même à un éleveur de vaches Aubrac, Michel; ces trois là vont prendre la parole et raconter leur histoire ainsi que Maribé, jeune femme qui vit autant de vies que d’histoires d’amour, mon personnage favori, touchante, fragile, et puis enfin Armand dont je ne vous dit rien. L’auteur trouve pour chacun la voix, le ton, le langage, le fonctionnement mental avec beaucoup de justesse. Il n’embellit rien, il évite le factice et comme le pays l’histoire est rude. Colin Niel a mis en scène des personnes hors normes, toutes pour une raison ou une autre. 

Il serait plus qu’idiot de ma part de vous en dire plus, parce qu’il va falloir du temps pour arriver au bout…Et quelle fin ! 

Donc vous dire que je me suis régalée avec ce roman noir. Chaque personnage se dessine peu à peu à travers ce qu’il raconte, comme Joseph; un peu dérangé Joseph par tant de solitude. Il entend bouger son armoire Joseph, la nuit…Et il a de drôles de goûts en matière de compagnie. Mais je n’en dis pas plus !  Ce livre est formidable, je vous assure; bien écrit, bien campé dans ses paysages et ses figures, c’est aussi une vision des survivants de ces reliefs austères, sauvages et beaux mais siwinter-1205246_640 solitaires, un regard sur des gens et des lieux d’accès difficile tout ça en évitant toute forme d’angélisme. Et c’est peut-être bien l’axe de ce formidable roman, la solitude, où qu’on vive…Colin Niel nous fait rencontrer dans de drôles de circonstances ces gens qu’on dit « de la France profonde », et j’ai été emballée par cette histoire vraiment insolite jusqu’au bout. Gros coup de cœur !