« Beaucoup n’auraient rien vu. Beaucoup auraient foulé cet humus-là sans marquer la moindre pause, pressés de retrouver la ville avant que n’arrive la nuit. Mais pas Tiburce qui, fusil en bandoulière et machette en main droite, s’accroupit au-dessus des feuilles, et lit le sol brun comme un registre éphémère, un ouvrage où dans une écriture d’avant l’écriture seraient consignés les plus récents mouvements des faunes. Tiburce, il dirait que c’est un truc que toutes les choses vivantes ont en commun, le fait de semer des signes, de léguer des traces à qui saura les déchiffrer. »
J’ai lu d’une traite, d’une seule, ce roman à la fois fascinant, inquiétant aussi et impossible à lâcher. Sans doute dois-je dire qu’il faut avoir lu le précédent, « Darwyne », pour comprendre cette histoire, une suite en quelque sorte, dans laquelle vient se glisser le petit Wallace.
« C’est de ma faute si tu es triste comme ça. Je suis désolé, tu sais…
-Mais non. Pas du tout.
-D’accord. Alors c’est à cause de la fille qui est morte, c’est ça?
Elle soupire, les doigts dans sa tignasse.
-C’est ça, oui…Mais oublie cette histoire, hein. Je n’aurais jamais dû t’en parler.
Wallace grimace: Maman lui a déjà dit qu’il était trop jeune pour entendre ce gent=re de choses, mais lui, il se trouve assez grand pour comprendre. Bientôt dix ans, ce n’est pas rien. Si elle lui a raconté, c’est parce qu’il a beaucoup insisté, paraît-il, demandé vingt fois Pourquoi tu fais cette tête , Maman? Il attire sa joue vers lui, y dépose un baiser qu’elle lui rend juste après. Un baiser plein de cet amour qu’elle a pour lui, de cet amour à l’infini, de cet amour grand comme l’Amazonie toute entière, elle a tellement de façons de lui dire qu’elle l’aime, Maman. «
Mathurine travaille pour la protection de l’enfance, vous vous en souvenez si vous avez lu le premier roman dans lequel elle rencontre l’étrange Darwyne, ce gosse négligé par une mère volage et peu intéressée par sa progéniture. Un enfant à la fois attachant et inquiétant, qui dans ce second roman devient bien plus inquiétant qu’autre chose. Mais j’ai été pourtant assez sidérée par sa connaissance de la forêt. Il en est en fait un élément à part entière, il connaît chaque creux, chaque plante, chaque créature, chaque bruit et son origine. Comme s’il en était un peu le maître. Dans ce second « épisode », va resurgir la fascination qu’exercent Darwyne et la forêt sur Mathurine.
Elle a un fils, Wallace, 9 ans, un gentil gamin qui adore sa mère; elle l’élève seule et il a déjà beaucoup de maturité. Wallace pourtant ne correspond pas aux attentes de sa mère, qui voudrait d’un enfant qui comme elle aime la forêt, alors que le gamin ne jure que par son jeu vidéo, Fortnite.
Darwyne va resurgir un jour et va exercer son pouvoir d’attraction sur la jeune femme. Alors Mathurine va le suivre sans penser à rien d’autre, à peine si l’image de Wallace l’effleure. Prise par un envoûtement total, ce sera une véritable dérive – enfin à mon sens – puisque Mathurine va suivre l’étrange créature et s’enfoncer avec elle toujours plus loin dans l’inquiétante et captivante forêt. Elle va se plonger avec lui dans l’inconnu, laissant seul Wallace à la maison.
« Il y a des moments où elle et Darwyne se séparent un peu. Lorsqu’au cours de leur odyssée il file et disparaît dans le sous-bois, ou bien se hisse en haut des cimes et qu’alors elle devine sa trajectoire aux mouvements dans les feuilles. La nuit, aussi, quand tirée de ses rêves par le cri rauque d’un ibijau ou par la chute d’un arbre dans les bois alentour, elle se réveille et se découvre seule, et imagine alors Darwyne en train de s’affairer dans le secteur, d’explorer elle ne sait quel recoin, d’imiter elle ne sait quelle espèce nocturne, chuintant, pépiant, trillant. Mais de ces absences elle ne s’inquiète pas, non, au contraire elle aime le savoir autonome, elle aime savoir qu’il se sent bien ici. Elle aime savoir qu’il ne craint pas ce que craindrait tout autre enfant. Et dans ces moments-là, elle pense: il est incroyable. »
Et puis il y a Tiburce, le père d’une adolescente décédée alors qu’elle était placée en famille d’accueil. Tiburce qui dit avoir vu d’étranges choses en forêt. Tiburce qui lit les traces, et qui parle du Taskilili, un enfant qui n’en est pas vraiment un, qui a les pieds à l’envers, et ça lui sert à perdre les gens en forêt…
Je ne vais pas en dire plus. On pourrait parler d’enfant et de sortilèges, de la peur et de la fascination que peut exercer la nature « sauvage », et sans doute se demander qui est vraiment Darwyne. Reste Wallace, un enfant « ordinaire » qui livré à lui-même ne dira rien, et attendra le retour de sa mère. Et j’ai beaucoup de compassion pour ce gosse. Un dernier extrait qui parle de Wallace; il part rechercher sa mère et ces mots disent bien cet amour infini du gamin pour elle, son chagrin aussi de ne pas être tout à fait comme elle le souhaiterait, et je trouve ça très très triste:
« Sous la pluie, la forêt prend des allures de caverne monumentale, où pour toucher l’humus l’eau emprunte mille détours, comme glissée dans les failles d’un granit fracturé. Lorsque l’averse observe des pauses dans le ciel invisible, on le devine au grondement qui tout là-haut faiblit, mais dans le sous-bois les gouttes continuent de s’abattre en bombes à eau imprévisibles, tombées des feuilles basculées sous le poids, échappées des cavités en trop-plein naturels. La nuit passée sans accalmie durable, l’humidité a gagné la bataille, plus rien n’échappe à la mouillure, plus aucun tronc, plus aucun sol. Et au matin, quand le jour est revenu timide, il a fait froid.
Habits trempés, Wallace frissonne. Des rivières sur le crâne, entre les berges de ses tresse effilochées. […]
Maman, elle ne voudrait pas que tu aies peur de la forêt. Elle voudrait un garçon aventureux et dégourdi, pas un premier de la classe qui ne s’intéresse qu’à sa console et qui ne veut jamais sortir de la maison.
Mais surtout, Wallace se dit:
Tu n’as pas peur parce que tu es tout aussi courageux que son Darwyne.
Et à cette dernière pensée, il serre les poings.
Et accélère le pas, plus déterminé encore. »
Sérieusement et pour parler clair, cette histoire est flippante. On retient souvent son souffle en s’enfonçant dans une nature inconnue, mystérieuse, fantasmagorique, où clairement l’être humain n’a pas sa place. Sauf peut-être Darwyne. Qui lui, me fait drôlement peur et dont je ne suis pas certaine qu’il soit humain. Sans omettre de parler aussi de ces enfants abandonnés et des problèmes de société que ça évoque, voici une histoire pour moi sombre, triste et effrayante.
Frissons de tous genres garantis, belle écriture comme toujours avec Colin Niel. J’ai lu peu de livres qui m’ont filé la chair de poule comme celui-ci…
Un peu de … musique?





Nous voici dans le bidonville de Bois-Sec, où vit Yolanda Massily dans un carbet – une hutte – avec son fils Darwyne et son nouvel amant, numéro 8, Johnson. Darwyne déteste ces hommes que Yolanda fait circuler dans le carbet.Yolanda est belle, très belle, et elle le sait. Darwyne le sait et il aime jalousement sa mère d’un amour indéfectible. Yolanda, quand Darwyne est né avec ses pieds tordus, a fait le maximum pour les faire redresser. Mais ça n’a pas vraiment marché. Et Yolanda n’a de cesse de rappeler au garçon tout ce qu’elle a fait pour lui, tout ce qu’elle fait, son orgueil est immense, et l’image de son fils, si imparfaite extérieurement, la blesse. Derrière une apparence de mère respectable, on découvre de quoi elle est capable, favorisant sa jolie fille Ladymia qui, elle, correspond à ses attentes.
Né avec cette déformation des pieds, il est tout bancal, Darwyne, il n’aime pas l’école, forcément; si différent, avec sa petite mine peu aimable, il est étrange Darwyne, beaucoup trop pour presque tout le monde. Darwyne, lui, ce qu’il aime, c’est la forêt, juste là, en lisière de Bois-Sec. La forêt, les animaux qui y vivent, les arbres, tout. Il aime sa mère, sa sœur – qui vit sa vie – mais par-dessus tout, il aime cette forêt inextricable – mais pas pour lui – parce qu’il y trouve sa place, parce qu’il ne lui est fait aucune violence dans cette forêt. Lui, si persuadé que sa mère a raison, qu’il n’est qu’un « sale petit pian* dégueulasse ». Les pages 204 et 205 sont particulièrement révoltantes:
C’est l’assistante sociale, Mathurine, jeune femme en mal d’enfant qui désespère après des FIV sans succès, c’est elle qui aime la nature, qui sait plutôt bien y circuler, c’est elle en intervenant auprès de Yolanda pour Darwyne, qui va percer la vraie personnalité de cet enfant inadapté à la vie sociale mais si à l’aise en forêt. Et ce n’est pas n’importe quelle forêt, c’est une jungle bruissante, mouvante, pleine de vies secrètes, comme celle de Darwyne. Mathurine va partir avec le garçon pour un parcours en pays de sortilèges. C’est cet endroit qui les lie, qui les réunit dans le même effort, dans le même goût de cette nature toute puissante face à eux. C’est ici qu’ils se ressemblent.
















« Les gens veulent un début. Ils s’imaginent que si une histoire commence quelque part, c’est qu’elle a aussi une fin. Que l’orage a cessé, qu’ils peuvent revenir à leur routine, épargnés qu’ils ont été. Ça se tient, je dis pas. Et puis ça rassure un peu. Il faut bien parce que ce qui s’est passé cette année-là, ça en a inquiété plus d’un. Ceux d’en bas dans la vallée, sur les marchés, dans les foires, ils la racontent encore, cette histoire. Ils inventent la moitié d’ailleurs, chacun a ses petits détails qu’il a rajoutés, qu’il peaufine les mois passant. À leur place je ferais pareil: ça fait des choses à dire, tout le monde cherche des choses à dire, sinon on n’existe pas. C’est humain. Bref. Lorsque les gens parlent de ça, leur début à eux, c’est celui de la télé. »
Le monde rural et en particulier ces endroits au relief difficile, aux routes rares et à l’habitat disséminé se prête parfaitement à l’intrigue proposée. Une femme disparaît, laissant sa voiture abandonnée au départ d’un chemin de randonnée en plein hiver, alors que la neige rend tout plus difficile. Nous allons alors écouter les personnes touchées de près par cet événement dont on ne sait si c’est une disparition ( une fuite ) , un accident ( le causse est plein d’avens profonds où on peut tomber ) ou encore un kidnapping, voire un meurtre…C’est Alice qui commence, Alice l’assistante sociale qui parcourt les montagnes de ferme en ferme pour apporter de l’aide aux paysans, pour la plupart seuls, célibataires, très isolés. Elle les aide pour leurs démarches administratives et est en même temps une visiteuse avec laquelle discuter un peu. Bon, il est vrai que nos fermiers sont peu loquaces ici. Elle rencontre en particulier Joseph, elle est mariée elle-même à un éleveur de vaches Aubrac, Michel; ces trois là vont prendre la parole et raconter leur histoire ainsi que Maribé, jeune femme qui vit autant de vies que d’histoires d’amour, mon personnage favori, touchante, fragile, et puis enfin Armand dont je ne vous dit rien. L’auteur trouve pour chacun la voix, le ton, le langage, le fonctionnement mental avec beaucoup de justesse. Il n’embellit rien, il évite le factice et comme le pays l’histoire est rude. Colin Niel a mis en scène des personnes hors normes, toutes pour une raison ou une autre.
solitaires, un regard sur des gens et des lieux d’accès difficile tout ça en évitant toute forme d’angélisme. Et c’est peut-être bien l’axe de ce formidable roman, la solitude, où qu’on vive…Colin Niel nous fait rencontrer dans de drôles de circonstances ces gens qu’on dit « de la France profonde », et j’ai été emballée par cette histoire vraiment insolite jusqu’au bout. Gros coup de cœur !