« Grise Fiord » – Gilles Stassart – Rouergue Noir

« Guédalia, ton visage contre la congère, tes yeux scellés par la glace qui a pris sur tes cils, tu es résolu. Sous la barre des -35°C, frissons, vasoconstriction, baisse de la tension artérielle. Il disait. Tu laisses glisser ton corps vers l’engourdissement. Derrière tes paupières cousues, à travers les longues mèches de chien autour de ta capuche qui s’agitent dans le vent, tes pupilles prisonnières cherchent la lumière. Tu comprends mieux pourquoi maintenant. Comment, peu importe. Mais pourquoi on meurt de froid. La dernière lueur d’un ciel confit dans la grisaille. Cette dernière lueur, la dernière lueur de ton dernier jour, caresse ta rétine. Tu vas mourir. »

J’ai commencé ce livre, j’en ai lu la moitié par petits bouts alors que quelques soucis me taraudaient et je me suis dit non, ce n’est pas comme ça que je dois entrer dans un tel roman. Il lui faut, il mérite de la concentration, une immersion totale, et rien qui ne vienne parasiter le fil de cette écriture, de cette histoire, de ces histoires. Et une semaine plus tard je l’ai repris et terminé en deux jours, des heures de lecture qui m’ont laissée lessivée, mais une lectrice comblée.

Alors je ne vais pas jouer l’érudite ou celle qui connait le sujet sur le bout des doigts, non. Je sais ce que j’ai glané ici et là avec ma curiosité coutumière, mes colères et mes révoltes à certaines images, à certains propos. Je sais bien peu de choses sur le Grand Nord, sur l’Arctique, sur les Inuits et sur leur culture, je ne suis qu’une ignorante, je le sais. Mais par contre je crois savoir reconnaître un grand livre, je crois savoir identifier une écriture exceptionnelle et une histoire qui va rester en moi très longtemps.

Voici ce roman qui m’a laissée pleine de tristesse, de colère et hélas saturée d’un sentiment d’impuissance. Gilles Stassart ne ménage ni le lecteur ni ses personnages, ce qu’il décrit est implacable, et on se dit en fait qu’il n’y a plus rien à faire, que c’est fichu, mort…

Cependant par ces personnages et leurs batailles persiste la vie malgré tout. La vie, une sorte de vie, celle que le monde, blanc la plupart du temps et dit développé, dit moderne, impose au reste de la planète. Les femmes et les hommes dont parle Gilles Stassart, tellement mis à mal depuis si longtemps tentent de s’en accommoder, bien obligés, dans leur élément et leurs coutumes…ou bien est-ce l’inverse, nos modes de vie et de pensée transforment et ces peuples et leur milieu? Les deux évidemment, il y a des résistances heureusement, mais sont-elles à la hauteur des attaques? On perçoit bien que ce peuple Inuit pèse très très peu au regard des intérêts du commerce, de l’argent, du pouvoir… La Terre et sa multitude si riche, si variée, ne valent pas lourd une fois arrachées au sol les richesses qui peuvent gaver les puissants dont la poigne pèse sur tout.

« Ces trusts sont les trusts, ils sont les ogres, leur appétit ne connaît jamais la satiété. Le fait que nous nous détruisions ne les concerne pas, que nous crevions sur la pelouse de leur villa ne fait que gâcher le plaisir décoratif d’un jardin paysagé. Je ne leur reproche pas leur nature. Je sais qui ils sont. Je sais qui est Amarok, le loup noir, et Akhlut, le loup blanc. L’un protège la harde de caribous, sait la faire prospérer, l’autre la consomme pour sa seule satisfaction et détruit par répercussion le chasseur qui en dépend. L’un partage avec, l’autre possède contre. »

L’auteur fait preuve d’une grande finesse et de beaucoup de justesse, ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, n’utilise aucune des grosses ficelles qu’on peut parfois craindre dans ces sujets, mais il sait dire la fragilité et la complexité de ce qui lie les êtres vivants aux lieux, aux temps, aux autres, la complexité des gens eux-mêmes, souvent tiraillés entre diverses aspirations. Rien n’est simple.

L’histoire est celle d’une famille inuit qui vit à Amarok ( Amarok est le grand esprit du loup dans la mythologie inuit, et vous savez quoi ? Si vous tapez Amarok sur votre navigateur, ce qui sort en premier c’est une bagnole; déprimant…) ; cette famille descend de celles et ceux qui furent déportés de force par l’état canadien au Nord du Nord, à Grise Fiord ( j’ai pointé mon stylo sur ces confins glacés).

Les parents sont Jo et Maggie, leurs deux fils Jack et Guédalia. Les deux garçons ont grandi avec les légendes de leur peuple contées par Jo et Maggie; ils ont grandi sur la glace avec le traîneau et les chiens, avec la chasse, le harpon et l’arc. Ils ont mordu à belles dents dans le foie du phoque juste tué. Maggie leur a lu des histoires, et à travers elles leur a transmis une culture, un mode de vie et de pensée; elle et Jo ont voulu que leurs fils étudient et connaissent le reste du pays. Jack ira à Toronto étudier le droit et les sciences politiques, il veut défendre les droits des autochtones, quand son frère Guédalia va à Montréal étudier la biologie et l’anthropologie; lui veut « décortiquer »  les savoirs inuits par le biais des savoirs modernes, et puis il est brillant, il est plus brillant que Jack mais il n’en a pas la stabilité, et je pense même que c’est sa grande intelligence qui, confrontée à certains savoirs, va le faire déraper. Guédalia va sombrer dans l’alcool, la drogue, la violence, et va se retrouver dans la terrible prison d’Iqaluit. C’est à sa sortie qu’on le rencontre au début du roman, au magasin général où il a un travail de réinsertion.

Au fil des chapitres de la première partie, chaque personnage narre une partie de cette terrible histoire, celle de ce peuple au travers de celle de cette famille, de tous ces gens déplacés et devant alors s’adapter aux conditions toujours plus extrêmes, pour se nourrir d’une part et pour combattre la solitude et l’éloignement. Briser les liens entre les communautés par la distance, un moyen d’affaiblir les velléités de résistance.

On a alors un récit historique, politique – ce livre se déroule au Canada, et même si le Nunavut (« Notre terre ») est devenu un territoire du Canada, et le plus grand, il est aussi le moins peuplé tout en cumulant le chômage, la délinquance, l’alcoolisme et au final un taux de suicide des jeunes importants . Comme je ne veux pas mourir trop ignorante, j’ai lu cette page plutôt sage, mais avec des informations fiables pour les curieux.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas oublier que nous sommes à « Grise Fiord » en littérature et j’ai aimé, énormément aimé l’écriture de Gilles Stassart et les personnages. Cette famille qui va souffrir et parfois se déchirer au-delà du possible – je ne vous dis pas pourquoi – est pourtant emplie d’amour et de solidarité car autrement comment survivre dans ces lieux ? Et puis il y a là les animaux, les chiens de Jack pour les courses de traîneaux, les ours, les phoques, les orques…Et puis il y a Dalia, la vieille chamane venue du Groenland, personnage important qui constitue un axe, une colonne vertébrale dans l’histoire de la communauté et de cette famille.

Toutes et tous, chacun à leur tour, nous livrent les légendes, les croyances, et la vie ici au fil des époques et des épreuves; c’est poignant, et puis c’est beau, et puis c’est très très fort…

La seconde partie est le grand voyage que va entreprendre Guédalia avec Jo sur le traîneau, Dalia qui va se joindre à l’équipage et puis bien sûr les chiens. C’est dans cette seconde partie, dont chaque chapitre a pour titre un mot inuit qui parle de la neige – Nateq, le sol d’un igloo, Piqsiq, neige soulevée par le vent ou bien Qeoraliaq, neige brisée – que le désordre environnemental va se dérouler sous nos yeux inexorablement. Il y a la dureté du climat, le froid intense, la glace qui fouette le visage, toutes choses normales si haut, mais il y a aussi des crevasses élargies, les icebergs qui s’effondrent et qui font qu’on ne peut plus se fier aux cartes, qu’on ne sait plus trop comment procéder pour chasser – même les animaux sont désorientés, la glace qui se met à bouger, crouler partout.

Cette fonte des glaces réjouit les « commerçants » qui bientôt auront une voie royale pour leurs cargos, entre Atlantique et Pacifique; cette fonte des glaces, ce réchauffement ressenti intensément au pôle met des obstacles à la course des chiens et du traîneau, complique la route de Guédalia et de son équipage. Je ne vais pas développer le sujet, chacun comprendra bien en lisant cet exceptionnel roman qui jamais ne donne de leçon, chacun comprendra bien notre part dans ce désastre.

« Quelle chance et quelle catastrophe d’assister au spectacle extraordinaire et inconcevable de la fin d’un monde…Ce morceau de glace était solidaire, il y a à peine dix ans, à des milliers de kilomètres du continent dont il poursuivait la territorialité, participait à la topographie, contraignant les itinéraires des lièvres, des lemmings et aussi des loups, un repaire pour les oiseaux migrateurs et pour les chasseurs d’oiseaux que sont les renards isatis et l’Inuit.[…] Avec la disparition du manteau glacier, la terre est nue, elle a froid.

Chacun cherche l’autre. Les rendez-vous entre les  espèces sont manqués et la rapidité du phénomène fait que personne n’a le temps d’apprendre, d’assimiler, de s’adapter. Le nouveau maître du climat est pris dans un tempo endiablé, proies et prédateurs perdent leur danse. Le glacier me raconte ça avec le feuilletage de ses glaces.[…] Cet immense volume, dont le sommet culmine à une trentaine de mètres, est fragile, aussi fragile que notre culture et notre peuple qui y sont attachés. »

Mais je termine avec Guédalia qui reste le personnage majeur, porteur, passeur de sa nation dans cette histoire, un pont entre deux générations, deux modes de vie – celui des kabloonaks et celui des inuits –  et qui finalement aura su entendre Jo, Dalia, qui aura tiré leçon de l’unique gifle reçue de sa mère. Guédalia profondément attachant, jeune homme perdu, tiraillé, brillant mais ne sachant que faire de ça…et jeune homme plein de chagrin, de déception et de révolte.

Je n’oublierai pas la beauté des paysages, les sculptures naturelles des glaces, la lumière bleue dans l’igloo, les chiens heureux et excités de courir, l’impressionnant ours blanc et la légende de Siqiniq (ᓯᕿᓐᓂᖅ- en syllabaire inuktitut ) , la Femme-Soleil et de Taqqiq, son frère Lune, les règles du Nord:

« Ces règles sont inscrites dans l’histoire qui se transmet de bouche à oreille et nous raconte. La mémoire du premier mot est inscrite dans ceux que tu entends, Guédalia.  Écoute l’histoire. Avec elle, tu apprends non seulement ce qui s’est passé, mais aussi comment l’avenir se déroule. La légende raconte tout, c’est la clef. Si tu fais l’amour à ta sœur, si tu tues ton frère dans la force de son âge, tu blesses la communauté à mort. Tu la menaces. La voix de ton père, lorsque son fil était encore intact, te la racontait, cette histoire. Tu la connais par cœur. »

Je ne sais pas si je suis parvenue à dire à quel point ce roman se démarque, comme il est beau, fort, intelligent, comme on en sort avec un savoir en plus et de quoi se questionner, s’informer encore …Ce que je sais, c’est que c’est de ceux qu’on n’oublie pas, que je n’oublierai pas, un roman noir auquel se mêlent l’aventure, la nature et une communauté qui vaut qu’on la connaisse…Petite fille, j’avais des livres, des albums qui me parlaient d’eux, j’aimais ça.

En lisant, j’ai pensé à ces hommes inuits vus sur un trottoir de Montréal, échoués sur des couvertures, imbibés d’alcool et autres substances de destruction. Cette vision m’a marquée, une telle tristesse sur ce bout de trottoir, quand on vient de l’immensité blanche et froide, mais familière…Par ailleurs, la description dans le livre de ces femmes et de ces hommes sur leur propre territoire ou ailleurs est d’une grande tristesse, c’est une désolation impuissante.

« Abandonnés d’un Nord devenu cruel, avec des logements trop petits pour les nombreuses familles, consanguines, où l’on dort à tour de rôle car la place est comptée, où les hommes violentent les femmes. Où, sous le regard des vieux, les jeunes se jettent du haut des fjords, parce qu’ils ne savent pas à quoi destiner leurs corps pleins de ferveur vitale. On leur donne du phoque bouilli à ces Inuits, ils veulent du phoque cru. Et moi, je salivais à l’idée de frites et de mayonnaise…Cette nation de fantômes erre et peuple les parcs, les stations de métro, s’éthylise à l’occasion, en rêvant de rejoindre des familles hypothétiques, des paysages qui ne sont plus là, et se réfugie derrière l’excuse d’un ticket inaccessible qui l’empêcherait de rentrer. Rentrer pour quoi faire ? »

À écouter…

https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1086506/itinerance-autochtones-inuits-montreal-police-relation

J’aimerais bien que ce ne soit pas ce qu’il reste à voir de ce peuple que Gilles Stassart a dépeint dans toute la richesse de sa culture, de sa mythologie et de sa pensée. 

En ajout : je suis allée voir « La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, film réjouissant, un peu moins cynique que les précédents, très drôle, toujours assez cynique mais plus tendre aussi, et qui se termine gravement avec des visages d’Inuits et d’Amérindiens à Montréal, de ceux que j’ai vus si misérables. 

Le chant de gorge inuit, j’ai opté pour la jeune génération

J’ai marqué je crois bien une page sur trois de ce roman. J’ai eu du mal à choisir les extraits, c’est un très très beau roman, vraiment un gros coup de foudre.

Aller au Nunavut avant qu’il ne coule ? Même pas, évitons ça…

« Willnot »- James Sallis – Rivages/ Noir, traduit par Hubert Tézenas

« Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier. Tom Bales était en pleine partie de chasse matinale quand sa chienne Mattie avait lâché la caille qu’elle rapportait avant de galoper jusqu’à une étendue de terre remuée, d’où elle n’avait plus voulu bouger. Il l’appelait, elle faisait quelques pas vers lui puis rebroussait chemin et se remettait à aboyer et à tourner en rond. C’était l’odeur qui l’avait saisi lorsqu’il s’était enfin approché. De champignon, d’obscurité. De cave. »

C’est seulement le deuxième livre que je lis de cet auteur, le premier dont j’avais brièvement parlé – aux débuts du blog j’étais moins bavarde ! – était « Salt River ». Et je sais aussi que si j’en avais dit si peu, c’est parce que la voix unique de James Sallis n’est pas aisée à commenter. En tout cas, j’ai retrouvé ici cette atmosphère d’un temps suspendu, d’une sorte de calme; ce calme lourd d’avant l’orage, en réalité.

Et pour être claire j’ai adoré ce livre pour ça essentiellement, pour cette ambiance de temps arrêté, mais aussi pour les multiples réflexions sur la vie, la mort, la maladie, la guerre, la morale et la littérature. Le charnier découvert au début du roman est une métaphore de l’enfoui, du silence, de l’oubli et de toutes les horreurs qu’on cache et tait. Enfin je l’ai perçu comme ça en découvrant l’histoire, avec le personnage de Bobby en particulier, vétéran de la guerre en Irak qui réapparaît un jour, seconde mise au jour de l’horreur après celle du charnier. 

Il m’a semblé que tout ce texte tellement subtil est à double lecture, il faut bien sûr lire James Sallis en profondeur et c’est absolument merveilleux d’intelligence et de sensibilité. Il y a le pan roman policier – mais si atypique – et le reste. Pour moi, encore une fois, je ne peux classer ou cataloguer, ce livre est un beau roman.

En bref, nous voici à Willnot (ville fictive), un genre de prototype très intéressant :

« Il n’y a pas d’église à Willnot. Toute une flopée en dehors des limites de la ville mais aucune sur son territoire, par arrêté municipal. Pas de Walmart, pas de supermarché ni de pharmacie en franchise, pas de magasin discount ni de grande surface spécialisée. Pas de panneaux d’affichage, pas de publicité dans les rues, des vitrines sobres. « Je suis monté dans le car en 2002 et j’en suis descendu en 1970″, dit Richard en parlant de son arrivée ici. »

 

Richard est le compagnon de Lamar, le médecin narrateur de cette histoire. Et en matière de tolérance, Willnot se pose là aussi:

« Au fil des ans, à force de me trimballer de ville en ville et d’entendre mes amis me reprocher d’avoir à moi tout seul saccagé leur carnet d’adresses, j’ai progressivement pris conscience qu’aucun endroit où j’étais passé n’arrivait à la cheville de Willnot sur le plan de la tolérance envers sa population. Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »

Cet amour entre Richard ( prof au lycée de la ville ) et Lamar est un havre de paix et de répit pour Lamar en particulier; médecin des corps et des esprits qui voit, entend et du coup sait à peu près tout sur chacun; son intelligence tire les fils et va aux liens qui relient chacun à l’autre, dans l’embrouillamini de ces vies qui composent au final la pelote de la communauté. Lamar est donc un personnage important dans la ville, et il est évident que tous le respectent et l’apprécient. Il est fils d’un écrivain et d’une couturière.

Devenu adulte, voici ce qu’il dit – parlant de son père qui s’envisage lui-même ainsi  :

« Un homme du peuple. Un simple fabricant. Un marginal et un illusionniste de la littérature. Une pie chipant les œufs des autres. Il avait pourtant désiré en secret que je suive ses traces.

Les historiens bricolent des versions contrefaites du passé, réduisent des milliers de ruisseaux à quelques courants principaux et noient des vies réelles, les histoires de tous ces gens qui veulent avancer au sein d’un monde qu’ils connaissent par des récits truffés de grandes idées et de nobles motivations. Nos efforts pour comprendre les autres sont constitués des mêmes matériaux douteux. Nous nous préoccupons de quelques aspects choisis de la vie d’un individu, disons les dix traits dominants d’un boulanger, et nous nous brossons son portrait à partir d’eux. Alors que nous sommes tous des masses grouillantes de contradictions. Et de surprises. »

Remarquable analyse, non ? Et tout est de cet ordre dans ce court roman; ainsi Richard a un jeune élève de douze ans manifestement très précoce et très doué qui sert de vecteur à l’auteur pour développer quelques réflexions. Ce garçon, Nathan, a cité dans son devoir un historien marxiste des années soixante qui dit de cette époque:

« L’Amérique a refait ce qu’elle fait depuis toujours. Elle a absorbé la discorde, l’a liquéfiée; elle a mis la rébellion en bouteille et a ajouté de l’eau jusqu’à ce qu’elle devienne potable, inoffensive. »

Lamar, médecin donc et vétérinaire à l’occasion, a vécu un long coma dans son enfance, durant lequel il était « visité » par de nombreux personnages. Il est revenu mais les hantises sont toujours dans ses nuits et Richard est là pour lui tenir la main. Lamar comme les autres n’est pas lisse, et vraiment tout ce livre est exceptionnel par la densité des personnages, par la force qu’en quelques lignes James Sallis parvient à leur donner. Noir oui, mais pas violent, noir comme le cafard plutôt, noir comme la mort au coin du bois, noir comme l’inéluctabilité de la perte, noir comme la condition humaine souvent. Bobby sans doute est cet ange noir qui arrive avec la mort, la peur, l’horreur de la guerre.

Je trouve qu’un livre comme celui-ci est suffisamment rare pour le recommander absolument. Vous remarquerez aussi dans les courts extraits partagés avec vous que l’humour n’est pas absent et est de la même belle intelligence que le reste. Aucun mot de trop, aucun qui ne manque non plus pour dire à travers Willnot et sa population ce qu’est la vie. La phrase clé choisie en 4ème de couverture : « La vérité est que la vie ne peut en aucun cas être comprise. »

Roman existentiel qu’une enquête policière amorce et c’est un très joli choix pour descendre dans les esprits des habitants de Willnot ( le nom de la ville est pas mal non plus ). Je vous laisse découvrir les femmes et les hommes de Willnot, le shériff Hobbes et les autres, Dickens le chat du couple et une fin superbe.

Vrai coup de foudre pour tout ce qu’est ce roman et pour tout ce qu’il dit .

Comme son article est bien plus riche que le mien en connaissance de l’œuvre de James Sallis et qu’il complète assez bien le mien, lisez  chez Nyctalopes ce que dit Wollanup.

« -Il t’arrive de repenser à ton enfance, Lamar? À cette part essentielle de notre vie qui nous manque?

-Comme je te l’ai dit, je n’en ai jamais vu l’intérêt. Je n’en ai jamais eu envie. Je me suis construit sans éprouver ce besoin-là. S’il nous manque quelque chose? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres? Ça nous permet de nous faire une idée de ces vies qu’on ne peut pas vivre. »

Et pour finir:

« Une vieille chanson passait sur la bande FM, « Storms Never Last Do They Baby » et quand Richard grommela : « Tu parles, bien sûr que si », je mis un moment à comprendre qu’il s’adressait à la radio. »

« Elle se baissa pour ramasser son sac à bandoulière.

« Il paraît que votre ami et vous recueillez les animaux errants.

-Nous aussi, nous sommes des animaux errants. » »

Un livre qui reste en mémoire avec une grande force. 

« Un poisson sur la lune » – David Vann- Gallmeister/Americana, traduit par Laura Derajinski

« L’avion amorce sa descente mais San Francisco est invisible, rien que des nuages et de la pluie qui se referment sur l’aile, de la pluie et des centaines de kilomètres/heure, rien qu’un entité horizontale, qui ne tombe pas, qui n’a rien d’assez léger pour tomber. Une pression terrifiante, insistante, paniquée, qui disparaît et réapparaît, provenant d’une source terrible, le souffle d’un dieu en colère.

Jim attend et espère, mais quoi ? »

Un grand David Vann…Je m’étais arrêtée à « Impurs », assez horrifiée par l’angoisse contenue dans et provoquée par ce roman. J’ai donc attendu. Et me voici de retour dans le cerveau dérangé de Jim, père de David et de sa sœur Cheryl, ici encore enfants. Ils vivent chez leur mère Lorraine et vont retrouver leur papa chez l’oncle Doug ( frère cadet de Jim ) pour des vacances. Jim arrive d’Alaska où il vit le reste du temps. Il est dentiste ( vous vous souvenez de Sukkwan Island ? Si vous l’avez lu, forcément vous vous en souvenez ! ) mais n’exerce plus.

« Jim comprend alors que son fils pourrait sombrer dans la même dépression que lui, et dans les mêmes mouvements d’humeur, et dans ces cogitations sur l’existence, lancinantes et infinies, à toujours tout remettre en question. La maladie mentale, une malédiction qui se transmet à travers les générations. À quel moment cela a-t-il commencé, cela remonte-t-il à loin dans le passé? Et combien de générations en souffriront encore? »

Car Jim est malade, son cerveau est malade. Envahi d’idées de meurtres, obsédé par les armes à feu, attiré par le suicide, hanté par Jeannette, sa dernière compagne et le sexe. Bref, je retrouve ici l’histoire familiale, véritable charge de David Vann, charge mentale, affective, qu’il déroule, dénoue et décortique dans ses romans depuis le premier. Et c’est une plongée en apnée dans cette famille, et dans un cerveau malade. Je crois que c’est ce qui me touche si profondément chez cet auteur, qui parfois écrit des choses insoutenables. Ici il n’y a pas de violence physique, mais ce qui se passe, ce que Jim nous dit tout au long des pages est extrêmement perturbant. Pour la simple raison qu’on peut je crois tous y retrouver certains de nos états – passagers ou pas – , de nos perturbations mentales, de nos traumatismes ou de nos obsessions; et ça, forcément on n’est pas toujours prêt à le lire.

Avant la rencontre avec le psy, en voiture:

« -Le psy n’apporte pas grand-chose. S’il était présent lors de mes derniers instants, il prendrait des notes sur ma manière de tenir mon arme. Pourquoi fermez-vous un œil alors que vous braquez le canon sur votre tempe? Qu’est-ce que cela signifie? Avez-vous toujours éprouvé un sentiment d’insécurité? Quand cela a-t-il commencé? Quand avez-vous fermé cet œil pour la première fois?

-Arrête ! hurle Doug.

Le volume surprend Jim, la soudaineté aussi.

-Putain, OK. Pardon, petit frère.

Alors Jim essaie d’être un bon citoyen: il reste assis de son côté de la banquette et ne dit rien, il ne pense rien, il ne s’interroge ni sur la source, ni sur le sens.Impossible d’expliquer comment les pensées ont commencé, de toute façon, comment le désespoir a commencé, comment Jim en est arrivé là, maintenant. »

C’est ainsi que David Vann amène le sujet de la folie, parce qu’il faut bien nommer ce que vit Jim. Je pourrais dire « son père »( ? ) , mais il s’agit bien tout de même d’un roman, écrit avec un talent assez impressionnant.

L’autre symptôme de Jim est une sinusite extrêmement violente qui l’assaille à tout moment, comme dans cet extrait, qui montre aussi assez bien le mode de pensée et d’expression de Jim :

« Il a les genoux douloureux d’avoir dormi sur le tapis, et sa nuque lui fait mal malgré le petit coussin que lui a apporté Gary, mais la douleur des sinus est pire, toujours. Puissante, dès le réveil, de toute cette pression accumulée.

Il se lève, il cherche des mouchoirs et il en trouve une boîte sur le bureau. Il se mouche, c’est comme déplacer des rochers dans une carrière avec un éventail, le genre de truc pliant en bambou qu’une femme apporterait à l’opéra. Ça contre des rochers grands comme des maisons. Rien ne bouge. Il commence à croire qu’une intervention chirurgicale pourrait être sans risque. Allez-y, forez- moi un trou dans le front. Je me contrefous de l’air que ça me donnera, tant que tout s’écoule. »

On est comme sur une vague imprévisible au gré des humeurs de Jim, passant de l’euphorie à l’indifférence froide, du rire survolté à la colère menaçante, du rire hystérique aux larmes incontrôlables. Et on ne peut pas ne pas avoir une pensée compatissante, un flot de tendresse pour les deux enfants qui aiment leur père; on a le sentiment qu’ils n’ont aucune crainte face à lui, qu’ils l’ont toujours connu ainsi, c’est leur père, un point c’est tout.

Dans la voiture, avec Doug, ils chantent :

Quant au titre: séance chez le Dr Brown qui demande à Jim d’imaginer une grotte dans laquelle il entre, et de lui dire ce qu’il voit:

 

« […] et quand il y entre, elle est bien plus grande qu’elle n’y paraissait. Une voûte noire et des formes suspendues, un sol lisse comme la peau d’un flétan, tacheté de vert et de brun.

-Le sol est le dos d’un flétan, dit Jim. Je suis debout sur sa peau et la grotte est très froide, aussi froide que le fond de l’océan.

-Un flétan? Le poisson? 

Jim essaie d’ignorer Brown qui fait foirer sa vision. La caverne qu’il a trouvée semble sacrée, la demeure de son animal totem, et il trouvera peut-être une réponse ici. Il avance sur la chair glissante et observe le mouvement des branchies, la lente respiration. »

 

Je termine avec cet extrait qui dit comment Jim voit l’humanité:

« Croit-on vraiment qu’une vie humaine ait autant de valeur? Si on envisage notre existence, ne serait-ce qu’une seconde, ce n’est clairement pas le cas. Crises cardiaques, accidents de voiture, désastres climatiques, morts par balles, guerre: nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant. Nous n’avons aucune valeur, de toute évidence. »

En fait ce livre est bouleversant du début à la fin, même si par moments on déteste Jim, même s’il nous reste opaque, il y a une telle douleur en lui qu’on ne peut pas s’empêcher de le trouver quand même et  malgré tout attachant.

Une lecture difficile émotionnellement, mais magnifique.

« Je voudrais qu’on m’efface » – Anaïs Barbeau-Lavalette – Bibliothèque Québecoise

« Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde. »

Ce petit livre est un cadeau de ma fille. J’avais commencé sa lecture avant de repartir de Montréal. Difficile à trouver en France, alors j’ai eu ce petit roman pour Noël et c’est un magnifique cadeau pour qui aime lire et découvrir. Je ne sais pas vous, mais moi rien que le titre me donne des frissons. J’ai donc visité hier le quartier Hochelaga-Maisonneuve- en regardant le plan de la ville, j’y suis passée à pieds sans le savoir – , j’ai fait la connaissance de Mélissa, Roxane, Kevin, Kelly et Kathy, et puis Meg, Marc, Louise, Steve…

J’ai rencontré surtout donc trois enfants de douze ans aux vies d’adultes déjà, trois enfants livrés à eux-même ou presque, qui vivent dans le même bloc, chacun une vie impossible mais qu’ils affrontent avec un incroyable courage. En même temps, ils n’ont pas bien le choix. Je n’ai pas une once de honte à dire que j’ai pleuré du début à la fin, car si certains passages peuvent faire sourire, c’est par un bref retour à l’âge réel de ces gosses, mais ils sont toujours brutalement ramenés à la réalité. Et c’est : père alcoolique, mère toxico et prostituée, beau-père violent et mère alcoolique, papa catcheur et mécano qui perd son job puis perd son combat…La défaite est ce qui règne dans ce Bloc, la défaite, le renoncement, le désarroi, la survie, les addictions mais aussi la négligence. Seul Kevin a un papa qui tient encore un peu debout mais les deux petites…Voici deux fillettes formidables, mais pour lesquelles, on le sent bien, s’amorce le pire pour leur vie future. Pourtant ils rêvent encore, ces enfants, Roxane rêve de Russie et d’Anastasia en écoutant Chostakovith, Kevin de lutte et Mélissa…Mélissa n’a pas le temps de rêver, elle s’occupe de ses deux petits frères. Je ne raconterais rien de plus, ce livre compte 145 pages, juste quelques extraits significatifs. Et vous dire que c’est un merveilleux livre, vraiment.

Roxane va à l’école:

« L’autobus roule dans Hochelaga pis ramasse les détritus.

Roxane regarde dehors. Est pas débile, elle. Est pas pareille, mais est pas débile.

M.S.A. Mésadaptée-Socio-Affective. C’est ça son étiquette.

Y ont pas dit si ça se soignait, ni si c’était contagieux.

L’autobus freine devant l’école. Elle sort, vite. Toujours la première.

Elle traverse la rue vers le dépanneur. »

Et Roxane chez elle:

« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.

Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. […] Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »

Et Roxane, au concert de la chaise vide:

« Roxane se tient droite, le violon fixé sur l’épaule, le regard ancré dans la foule.

Anastasia est là – c’est correct, c’est correct – Roxane tient l’archet dans sa main pétrifiée.

C’est l’Hiver de Vivaldi, les deux chaises restées si vides au milieu d’une rangée pleine, l’Hiver auquel Roxane s’accroche comme à une dernière bouée. Y sont pas là. »

 

Cette version, nerveuse, comme le cœur de Roxane qui palpite et soudain s’arrête, entre chagrin et colère.

Mélissa :

« Ce soir, Mélissa déménage dans la chambre de sa mère. Parce qu’elle reviendra pas, reviendra plus. Elle a choisi la rue. Mélissa prie pour que l’hiver soit frette à mort. À mort.

Mélissa a douze ans, pis à partir de maintenant faut qu’a kicke la petite fille. Faut qu’a la batte, faut qu’a la tue. Faut qu’a soit plus adulte que les adultes, pis est capable en crisse.

Hier, le beau-père a sacré son camp. Pouvait pu fourrer, y est parti.

Parfait comme ça. Pas besoin d’lui ici.

Mélissa a douze ans pis est capable en crisse. Mieux que personne, même. »

Kevin et son père Steve:

« La porte de la chambre de Kevin s’ouvre doucement. Kevin en sort. La cape rouge sur ses épaules traîne à terre. La maison est silencieuse. Dans le salon, Steve s’est endormi. Kevin s’approche. Regarde son père. Kevin s’approche encore, doucement.

Lentement, il passe ses bras autour des épaules de Steve, monte sur lui. Puis se recroqueville en petite boule contre son torse, où il pose sa tête. Par-dessus leurs deux corps fatigués, il tire la cape rouge, comme une couverture. Et après s’être assuré que son père est bien abrité, Kevin s’endort à ses côtés.

Un temps.

Steve passe doucement son gros bras autour du corps frêle de son fils endormi. »

Je veux rajouter que cette langue québécoise est non seulement savoureuse, mais d’un infinie poésie, parfois brutale comme un coup de poing, avec des expressions si fortes…sans doute le talent d’Anaïs Barbeau- Lavalette y est pour quelque chose bien évidemment avec ce premier roman d’une tendresse infinie pour ces enfants à l’abandon. Et pourtant et pourtant…à lire jusqu’au bout, en succession de tendresse, de naïveté et de rudesse, de violence qui secouent très fort.

Quant à la difficulté de trouver des livres québécois en France, bien moins présents que les écrivains canadiens anglophones, je vous propose ce lien: https://www.librairieduquebec.fr/, qui vend en ligne ( libraires rencontrés à St Malo il y a deux ans) mais peut-être est-ce possible autrement, en tous cas pour les auteurs autres que très fameux ici et ramenés par de grosses maisons d’édition. Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, on trouve ce roman en e.book, un autre existe en Livre de poche (« La femme qui fuit » ). Par ailleurs ce livre-ci lui a inspiré un long métrage de fiction, « Le ring » où Kevin devient Jessie qui cumule un peu tout ce que vivent les trois enfants dans le roman.

Voici ce reportage pour mieux connaitre cette écrivaine réalisatrice et documentariste.

Grand grand talent et une empathie, une compréhension de l’adolescence assez rare. Je porte ces mômes dans mon cœur. Coup de foudre !

Bande-annonce du film 

 

« La transparence du temps »- Leonardo Padura – Métaillié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par Elena Zayas

« 4 septembre 2014 à

La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques;[…] Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser. »

Croyez-moi, c’est un sacré défi de parler des romans de Leonardo Padura. Celui-ci, comme « Hérétiques », car on a affaire à un grand bonhomme, vraiment un très grand écrivain. J’ai eu l’immense bonheur de l’écouter la semaine dernière à la librairie de Mâcon, Le cadran lunaire. Et j’ai eu les réponses aux questions que je me pose sur cet auteur depuis que je l’ai découvert ( je crois que je n’ai que 2 livres de retard, mais je les lirai, forcément ).

Avec simplement trois bonnes questions du libraire j’ai pu comprendre le père/le double de Mario Conde. Pourquoi il a toujours vécu à Cuba, à La Havane, comment il en est venu à l’écriture lui qui ne rêvait que de base-ball et d’être journaliste sur ce sport ! Et j’ai compris exactement je crois à quel point Conde est son double. Et puis quel homme drôle, clair dans son expression, capable de dire simplement une pensée pourtant complexe…

Bref, je suis repartie éblouie par cette intelligence sans pédanterie, réjouie d’avoir pu dire mon admiration et mon goût immodéré pour les repas de Mario avec ses amis de lycée, la cuisine de Josefina, le rhum et la verdeur persistante des émois de Mario face à Tamara !

« Josefina, avec son invincible vivacité octogénaire, interrompit la conversation en donnant l’ordre de se mettre à table, car il était déjà huit heures et demie et elle voulait regarder son feuilleton à la télé. Elle avait sorti sa meilleure nappe et ses assiettes les plus présentables. Manolo n’aurait qu’à se joindre à eux en arrivant. Cette femme savait encore très bien mener son troupeau rétif. […]

Les invités s’extasièrent devant le spectacle gastronomique offert par la soudaine prospérité financière de Conde: les poulets à la peau brillante, parfumés au feu de bois, les yuccas avec leurs intimités ouvertes et prometteuses et enfin le riz congrí bien détaché, odorant, attirant comme un puissant aimant. Durant trop d’années, ils avaient bien des fois mangé grâce aux arts occultes de Josefina mais ils n’avaient jamais tordu le cou à l’angoisse nutritive endémique qu’ils avaient enduré au cours de leurs vies, comme des millions de Cubains dont les estomacs avaient été surveillés pendant des décennies par le livret de ravitaillement – ou de rationnement ? – qui les empêchait de mourir de faim mais qui ne leur permettait pas de vivre sans souffrir de la faim. Aussi, une fois passé le moment esthétique, se lancèrent-ils à l’attaque. Pas de quartier ! »

Dans ce livre magistral, Mario Conde est sollicité par un vieil ami de lycée, qui n’est pourtant pas de sa bande. Avec Bobby, homosexuel, Padura aborde la condition homosexuelle à Cuba, et affirme son désir de ne pas victimiser systématiquement, dans une volonté de mettre chaque personne à égalité avec toute autre, des êtres parfois épatants et parfois pas du tout en passant par tout ce que peuvent être les gens. Bobby avait une vierge noire à la grande puissance qui lui a été dérobée, et il demande donc à Mario de l’aider à la retrouver.

On va partir ainsi explorer l’histoire de la Catalogne et de ses vierges noires, on partira en croisade, on traversera les Pyrénées en compagnie d’Antoni Barral et de sa vierge noire miraculeuse, et ce à rebours, en remontant le temps de 1989 à 1936, puis en remontant  les siècles pour arriver aux origines, 1291 et le siège de Saint- Jean d’Acre…avec le même Antoni Barral, et ses pieds.

« Il n’ira pas plus loin. Arrivé à cette échéance, il ouvre lentement les yeux et regarde ses pieds : c’est ce qu’il a de mieux à faire, peut-être est-ce la seule chose.À chaque fois qu’il s’est retrouvé dans une situation menaçant d’infléchir le cours de sa vie, il a regardé ses pieds, conscient ou non de ce qui l’incitait à le faire, poussé par un besoin impérieux et secret comme  s’il répondait à un appel supérieur.[…] Mais depuis son adolescence de montagnard, il a regardé ses pieds, dominé par une étrange attraction à laquelle se sont mêlées, à des degrés divers, les sensations d’appartenance et de dépossession, de proximité et d’éloignement. […] Ses pieds, ce sont les chemins parcourus : de l’innocence à la culpabilité, de l’ignorance à la connaissance, de la paix à la mort, de l’agréable promenade et du pénible charroi agreste à la fuite sans retour possible, talonné par l’angoisse et la peur, ce sont eux qui jadis l’avaient mis en marche et qui, finalement épuisés, le conduisent maintenant sur l’ultime sentier. »

Alors vous voyez bien que nous n’avons pas ici une lecture linéaire, facile, sans aspérités, bien sûr que non, l’écrivain nous fait travailler les neurones, nous accordant des pauses quand il nous ramène à La Havane, aux côtés de Mario Conde. Je vais partager quelques passages, mais tout le livre est absolument brillant, jamais ennuyeux, riche en surprises et en connaissances. Les thèmes de réflexion aussi abondent. On est sous le régime de Raul Castro, dans un certain – mais approximatif –  relâchement « libéral », Mario Conde regarde son pays muter, Mario continue à fumer, boire, baiser, et continue son chemin de perpétuelle nostalgie pour l’avant, sa jeunesse ( il fête ses 60 ans ) , il voit ses amis qui vont partir…

Padura avec son talent pour ne pas mettre grossièrement les pieds dans le plat, brode son texte autour de l’histoire de cette vierge noire magique, et c’est un régal de lire ça, et en avançant on comprend bien ce qu’il entend par ce titre si beau : La transparence du temps.

Ce que j’ai aimé, que j’ai toujours aimé chez cet auteur, ce qu’il répète sans cesse avec  force et sensibilité, c’est son amour de Cuba, de sa ville et de son quartier, son sens aigu de l’amitié et son attachement aux valeurs épicuriennes, vaille que vaille. On a chez Conde des accès de mélancolie, et ici plus fort que jamais une sorte de désenchantement auquel il résiste, désirant toujours croire que tout n’est pas foutu…Et d’ailleurs, avec malice il glisse dans la bouche de Bobby au détour d’une conversation le titre du recueil de nouvelles publié en 2016, « Ce qui désirait arriver »…si on réfléchit à ces 4 mots, ça peut mener loin.

Le morceau emblématique de Mario Conde – et de Leonardo Padura –  ( à égalité avec Yellow Submarine des Beatles )

Je n’aime jamais fermer un roman de Leonardo Padura, et dans sa rencontre avec les lecteurs, il nous a annoncé qu’il travaille sur « un roman qui le rend fou ! » , déclarant qu’il pourrait écrire des polars bien ficelés qui se vendraient comme des petits pains, mais qu’il est écrivain et qu’il se lance des défis, pour lui, mais aussi pour ses lecteurs des quatre coins du monde.

C’est tout à l’honneur de cet auteur d’exception de respecter ainsi l’intelligence de son public et de ne pas céder à la facilité.

Que dire de plus ? Ce livre ouvre les publications de 2019, anniversaire des 40 ans de cette maison d’édition de haute qualité. Un merveilleux roman une fois de plus, mi-roman policier, mi-roman historique, mais oublions le catalogage simplement un roman total. J’adore !

« Est-ce cela écrire ? Se transmuer en un autre ? Renoncer à soi au profit de la création ? Essayer de reconstruire ce qui ne peut être restauré ? Manipuler le mauvais spectacle de la vie, vécue sans possible plan préalable, pour en faire une création plus bienveillante et logique, d’une certaine façon moins humaine et pour cette raison plus satisfaisante ? Jouer à être libre ?  Et même être libre ? »