« Les bonnes âmes de Sarah Court » – Craig Davidson – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Éric Fontaine

J’aurais aimé vous proposer le prologue entier. Trop long. Exceptionnellement je vous en livre la fin, pas le début. La fin de ce prologue est la parfaite introduction au déroulement de ce livre que je trouve assez inclassable, assez complexe et dingue. Pour moi, c’est un roman inconfortable, qui va creuser loin dans nos sentiments et les malmène, un roman d’une noirceur absolue – et j’adore ça car cette noirceur est lucidité, sincérité aussi, le genre humain y est mis en découpe sous une plume scalpel, impitoyable. Le titre en est la première phase, avec cette expression si ironique de « bonnes âmes » que l’on va découvrir ici.

« Le sang attire le sang de plusieurs façons. La progéniture suit les traces de son géniteur. Le réseau noueux de vaisseaux sanguins qui se ramifie dans votre corps devient le filet rouge qui vous emprisonne. Imaginez qu’on racle le fond de la mer avec un filet, ramassant au passage toute une faune effervescente: crabes, anguilles, requins, hippocampes et baleines pris dans une bouillonnante larme de vie. Des milliers de créatures tournoyantes, pressées, serrées, les unes contre les autres.

Vous êtes des tonneaux prêts à se fissurer. Pleins de fragilité, de beauté, de regret, de passion, de tristesse, d’envie, d’horreur, de culpabilité, d’espoir, de rage, d’amour et de douleur. Pleins de tout ce qui peut affliger des êtres de votre condition.

Alors, venez, laissez-vous convier par les bonnes âmes de Sarah Court. Et, de grâce, apprenez à les connaître. »

Quand j’avais lu « De rouille et d’os », ça avait été un choc – je n’ai pas vu le film – et avec tout ce temps écoulé entre ces deux livres, il me semble que la force est encore accrue, la rage même. Et ce n’est pas facile de parler de ce livre; il y a une histoire faite de plein d’histoires mais qui vise à une sorte d’universalité. Bienvenue dans le lotissement de Sarah Court, dans l’Ontario, près des chutes du Niagara. Bienvenue sous le microscope impitoyable de Craig Davidson. Il va falloir suivre des hommes – essentiellement des hommes – sur trois générations, mais tout en vrac, dans un désordre similaire à celui de ces vies, à celui des relations entre les pères et leur fils ( il n’y a qu’une fille, Abigail, Abby, qui fait de l’haltérophilie sous la houlette de son père). Désordre apparent, car il y a une logique – ou une fatalité ? – dans le déroulement des chapitres où le qualificatif « noir/e » ( l’eau, la poudre, la boîte, la carte et enfin la tache ) teinte le tout. Les histoires s’imbriquent, se rejoignent, se répondent, communiquent et l’idée du lotissement dans lequel les gens se croisent sans se connaître jusqu’au jour où…est une si parfaite métaphore du monde.

Mais une chose me fascine dans ce livre, c’est tout ce qui a trait au corps, à …je dirais la médecine ? la biologie, l’anatomie…Et puis en concordance la boxe, l’haltérophilie, les sports casse-cou à l’américaine, où on se précipite tassé dans un bidon du haut des chutes (référence à Evel Knievel déjà rencontré dans l’excellent « Good bye Loretta » de Shawn Vestal), et puis un peu la folie et le cerveau, non ? C’est un réseau tissé de façon imparfaite entre ces hommes, pères et fils et puis voisins, ce qu’on en voit, entend, ce qu’on en suppose et ce qu’il en est. Et en tous cas selon ma perception, ce lotissement est atteint des mêmes troubles qu’un corps. Que l’homme soit chirurgien et dont le fils dit:

« Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle. Un narcissique d’exception. »

ou batelier ( oh ! mais quelle image et quelle idée que ce batelier du premier chapitre !), quand l’un, l’autre, les autres, racontent leur père, leur fils, leur vie, leur réussite et leurs échecs – surtout leurs échecs d’ailleurs – on a toute la construction enchevêtrée de la vie, jamais linéaire, jamais sans chutes et même ce n’est qu’une longue chute. Pourtant quand le batelier parle de son fils Colin, ça donne ça :

« Mon fils n’a pas une once de méchanceté en lui. La seule créature qu’il ait jamais volontairement cherché à blesser, c’est lui-même.

Je le vois à cent mètres en amont, porté par le courant.Il salue la maigre foule avant de rentrer dans le baril qu’il a fait fabriquer – il avait réellement des gens qui y travaillaient – et la Terre s’arrête, hébétée, sur son axe. Je lance le moteur pour me frayer un chemin à travers l’eau mouchetée de flocons roses, en direction de l’endroit où d’habitude les corps ressortent, et la Terre se remet à tourner au moment où mon fils atteint le sommet de la cataracte et que je le vois là-dedans en position fœtale – je jure devant Dieu que je le vois ! -brillant au cœur d’un incendie qu’il a lui-même provoqué. Si brûlant que sa forme se fait l’écho de celle du soleil lui-même.

 » Tu vas l’avoir ! « . »

À Sarah Court, les hommes, les chiens et les écureuils cohabitent, s’apprivoisent et se combattent, et ça donne une satanée bizarre image de ce coin du monde, probablement au fond semblable à beaucoup d’autres.

Un peu « d’amour » parfois et c’est d’autant plus touchant que le reste est dur:

« Je vais maintenant vous parler de ma femme. Mon ex.

Ce qui me manque le plus, c’est ma main sur sa hanche.

En faisant la queue au cinéma ou lorsqu’on s’affairait dans la cuisine pour préparer un repas. Un de ces petits bonheurs sous-estimés de la vie à deux.

Ma main sur sa hanche, n’importe quand. 

Lors de notre premier baiser, elle avait de la sambuca sur la langue. Ça donnait l’impression de sucer une pastille à la réglisse. On s’embrassait dans la Camry de mon père alors que la radio diffusait ‘C’Mon and Ride It » des Quad City DJs. C’est un des nombreux événements de ma vie que je revivrais avec bonheur. Ces souvenirs dissociés que je traîne avec moi. Ces souvenirs, j’imagine, sont ceux avec lesquels je mourrai. »

Il y a ici aussi de la rouille et des os, et puis du sang, pas mal de sang, la boxe et puis des yeux dans des glacières pour des greffes, on a même droit en direct à la greffe de cornée…C’est dur, c’est cru et parcouru de belles éclaircies, de superbes explosions d’amour, c’est une montagne russe déroutante et captivante. Il y a même une créature venue d’on ne sait où :

« Votre imagination ne conçoit que de nouvelles configurations d’organismes qui existent déjà sur cette planète. Avez-vous une idée de la grandeur incommensurable de l’univers? Comprenez-vous qu’il est inévitable qu’il existe des formes de vie sans le moindre rapport avec celles que l’on trouve sur la Terre? Des créatures sans tête, ni yeux, ni viscères. Seul l’être humain est égocentrique au point de croire que tout ce qui vit dans l’univers lui ressemble. »

Alors je m’en tiens là, parce que ce livre dans lequel s’écrit la raillerie grinçante et brutale comme ici :

 « Derrière la caisse se tenait l’adolescent le plus disgracieux que j’aie jamais vu. Une expression d’étonnement se dessinait sur ses traits comme sur le visage d’un homme qu’on aurait réveillé à coups de pied. Sur sa tête, il y avait un chapeau en papier en forme de poule, tellement saturé de sueur et de graisse que le bec de ladite poule pendouillait sur le front de ce pauvre con ébahi.

« Bienvenue chez Chubby Chicken. »

Le gamin soufflait sur son chapeau comme sur une mèche rebelle pour se dégager les yeux. La tête de la poule se dressait un instant, puis retombait lui picorer le front. Nom de Dieu, ai-je pensé en observant l’horrible spectre de ce garçon, c’est à se tirer une balle. Je suis devenu trop émotif ces derniers temps, j’en conviens, mais, dans l’atmosphère asphyxiante de ce trou du cul du monde, la vue de ce grand flan mou aux yeux de vache sous son chapeau en papier ramolli a fait s’abattre sur moi une de ces tristesses quasi abstraites dans lesquelles le malaise spirituel prend racine. Enfin, inutile d’en faire tout un plat. »

 

et où à la page suivante on frémit d’horreur, ce livre chaotique est en fait extrêmement bien bâti, une écriture rude dans le ton mais raffinée dans le langage, l’assemblage et un épilogue aussi réussi que le prologue. Comme une boucle qui se ferme avec un certain apaisement mais pas tant d’optimisme que ça et grâce au sacré talent de Craig Davidson, un livre lucide intensément, inexorablement noir.

« Tous ceux que vous trouverez dans ces pages trouveront le bonheur. Vous y croyez, n’est-ce pas? À une échelle réduite, certes, mais cette échelle commence à diminuer à votre premier souffle. Vous, les vivants, êtes tellement pétris de défauts. Le pire d’entre eux est de chercher constamment à être heureux. Le bonheur est meilleur quand il se vit à petites doses et ne dure pas trop longtemps. Exiger davantage confine à la folie.

La plupart du temps, je crois que les débris stellaires à base de carbone que vous êtes ne forment pas une espèce viable.

Mais ô combien il est divertissant de vous voir vaquer à votre entreprise d’extinction.

À présent, les feux d’artifice explosent dans l’obscurité de l’été. Des ooooh et des aaaah s’élèvent. Pour le bouquet final arrive la plus belle création de Philip Nanavatti. Des globes de feu explosent, des parapluies flamboyants s’ouvrent dans le ciel, le lac prend toutes les teintes des couleurs de leur création.

Les spectateurs ferment les yeux. Elle est là. L’empreinte champignon.

Et alors les résidents de Sarah Court font un vœu. Chacun le sien. Même si les feux d’artifice servent rarement d’exutoire aux désirs.

Que voudriez-vous qu’ils souhaitent, au juste? Allez-y, je vous écoute.

Eh bien, ce sera ça dans ce cas. Pourquoi pas? C’est

vous qui décidez. »

 

Quelle fin, n’est-ce pas? Gros coup de cœur pour cette noirceur si intelligente, si juste et si désespérante. Un livre qui bouscule. 

« L’artiste » – Antonin Varenne – La manufacture de livres

« Paris grandit comme une vague nucléaire, poussant ses peurs vers l’extérieur. Elle se dilate, son centre se vide et les plantes du vide, la misère et la révolte, sont sa dernière enceinte. Les barricades, quand elles naissent sur les faubourgs, progressent vers le centre. Comme les ondes d’une bassine. L’écho de la périphérie. Qui ce jour-là soufflait un petit vent frais sur la nuque de la capitale. Un courant d’air humide, venu du nord, chassant au-dessus de Ménilmontant les nuages de la dernière averse. Des haubans de soleil balayaient les rues et les toits de zinc, faisaient briller les vitres des vieilles huisseries, et passèrent un instant sur un ancien immeuble de trois étages aux enduits fissurés. »

J’aurais pu poursuivre cet extrait jusqu’à la fin du roman. On en redemande d’une écriture comme celle-ci, et au-delà du sujet si bien travaillé, complexe, à facettes multiples, l’écriture est absolument merveilleuse. Complexe elle aussi, à plusieurs degrés, riche, belle quoi ! Donc, voici un roman qu’on peut dire « policier » sur sa trame majeure, mais aussi social, mais aussi psychologique…Un roman complet. De l’excellente littérature.

Enfin, c’est un livre qui est la réécriture par son auteur d’un autre paru en octobre 2006, « Le fruit de vos entrailles » ( éditions Toute latitude ) et que je n’ai pas lu; du coup je le regrette, car j’aimerais vraiment savoir ce qui pousse un auteur à retravailler un texte des années plus tard et lire « l’original » me permettrait peut-être d’en savoir plus. Mais c’est en tous cas une démarche intéressante dont j’aimerais connaître la raison.

L’histoire se déroule en 2001, à Paris où sévit un tueur d’artistes, mais la première apparition de Virgile est lors de la défenestration d’une femme avec son enfant dans les bras.

« Le flic se retourna, vit le lieutenant et sortit la queue entre les jambes. Heckmann prit sa place. Vue d’en haut, la terrasse semblait soufflée par une grenade. Il sentit sous ses mains le contact désagréable des gouttes froides, sur le zinc de l’appui de fenêtre, et essuya ses mains sur sa veste. Il ressortit et sur le palier questionna le flic gras du bide.

-Rien, inspecteur, aucune lettre. Elle a pas laissé d’explication. Tout ce qu’on a trouvé, c’est un peu de haschich. Certainement un acte de folie, inspecteur.

-Vous en savez quelque chose, vous, de la folie?

-Ben, ça fait vingt ans que je suis policier, inspecteur.

Vingt ans de carrière faisaient-ils d’un flic un connaisseur ou un fou? Heckmann ne prit pas la peine de relever l’ambiguïté du propos, ni le titre obsolète d’inspecteur que le vieux brigadier lui donnait. »

Un tueur qui s’applique à apporter sa touche personnelle à l’œuvre en cours chez l’artiste en question, qu’il soit peintre, sculpteur ou autre. Et à chaque nouveau meurtre, à chaque nouvelle création peut-on dire, l’horreur va crescendo. Perfectionniste, le tueur surnommé L’artiste – puisqu’il crée à partir du travail et du corps de sa victime sa propre œuvre –  va jusqu’à nettoyer, ranger et laisser à chaque fois son ouvrage dans un lieu propre. Peu après les attentats du 11 septembre, la première victime est Jules, amené sur la scène par une amorce affûtée, acide, décapante :

 » Des deux côtés d’un axe théorique, des intellectuels texans et islamistes repensaient le monde. La justice et la paix n’allaient pas tarder à régner sur Terre. Paris était en fête et comme toujours en province, régnait la morosité. Paris, elle, avait la culture pour égayer ses soirées. Robert Hossein préparait le procès de Ben Laden au palais des Congrès et place du Tertre à Montmartre, des artistes vous tiraient le portrait en trente minutes sur place ou d’après photo. Jules Armand était un de ces artistes que le monde entier nous envie. Il s’appelait en réalité David Kurzeja, mais trouvait le pseudonyme plus vendeur auprès des touristes américains qui voyageaient encore dans le monde laïc. pour cinquante euros seulement, il vous faisait un tableau des jours heureux assez ressemblant. Jules finissait sa journée, estimant qu’elle avait été de merde, avec en poche un traveller’s chèque American Express de cent dollars ( Jules ne rechignait pas à la petite escroquerie touristique ), une avance de trente euros et pour modèle la photo d’une adolescente qui lui avait demandé de ne pas peindre son appareil dentaire. »

C’est l’inspecteur Virgile Heckmann qui est chargé d’enquêter, Virgile qui n’est guère aimé dans son milieu professionnel, dandy médiatique, tiré à quatre épingles, il détonne un peu dans le commissariat.

Et puis il y a Max, ancien détective privé, Maximilien devenu laveur de vitres s’est associé à Laurent Osdez, dont l’entreprise AcroJob est aux couleurs de la Jamaïque tout comme leurs cigarettes en ont le parfum.

« Ils enfilèrent leurs combinaisons de travail – c’était Osdez qui en avait choisi les couleurs, manches rouges, torse jaune et jambes vertes -, puis les baudriers, descendeurs, jumars et mousquetons, toute la clique. Max regarda Laurent.

-Je m’y fais pas à ces combinaisons. Tu sais que la Jamaïque, c’est pas un paradis. C’est un mythe.

-Personne s’en est plaint. Et puis on se souvient de nous, pas vrai? »

Max va être père et vit une angoisse permanente, voire un déni à cette idée. J’ai beaucoup aimé son épouse Hélène, d’un stoïcisme à toute épreuve, touchante et pleine de ressources pour endurer Max et ses angoisses.

Max et Virgile vont se rencontrer, les meurtres vont se succéder, de plus en plus mis en scène dans Paris puis s’en éloignant. Simultanément, Virgile se dégrade, boit trop, se bagarre dans les troquets, tombe amoureux de Julie sans que l’histoire aboutisse, il se néglige et le dandy n’en aura plus l’aspect. Mais entre Max et Virgile surviendra une sorte d’amitié, nouée tout autant par leurs forces que par leurs faiblesses.

On va aussi rencontrer un vieux médecin avorteur mais bien plus que ça qui vit dans une sorte de cloaque malodorant, mais dont le cerveau fonctionne extrêmement bien. Il sera celui avec lequel le nœud va se défaire. Il adresse des lettres à Virgile qui se renseigne sur ce personnage hors du commun.

« […] Parques était soupçonné de trafic de drogues médicales, d’être juif, communiste, anarchiste, libertaire, d’avoir hébergé et caché des membres du FLN, d’avoir été l’un de leurs porteurs de valises, d’être homosexuel, bisexuel, monogame et sataniste.

Il fallut deux heures à Heckmann pour éplucher le dossier. Une fois le tri fait entre fantasmes policiers et réalité, entre ce qui constituait des crimes trente ans plus tôt, devenu légal aujourd’hui, restait un fouineur, un militant, un acharné, un vieux médecin qui avait aujourd’hui quatre-vingt- deux ans et qui écrivait des lettres pour occuper ses vieux jours. »

L’enquête est donc complexe et passionnante, mais ce qui m’a le plus accrochée, c’est l’état de ces personnages en situation de doute, presque d’impuissance. Pour Virgile qui se retrouve mis à nu, pour Max qui croule sous ses faiblesses, Antonin Varenne a tout le talent nécessaire à dépeindre sa défense qui tombe et l’avorteur en son royaume dégoûtant devient accoucheur:

« Max raconta.

Le vieux recousait, le vieux l’écoutait et tirait sur son cigare. Max raconta tout depuis le pompier de Bercy 2 jusqu’à Heckmann, en passant par Hélène et le gamin.

Virgile avait arrêté de s’agiter et dormait pour la première fois depuis longtemps.

La salle de bains: grand prix du festival d’Avoriaz. Max se nettoya un peu, en ressortit rafraîchi, un gros pansement sur la joue et certain cette fois d’avoir trouvé l’origine de l’infection. 

En passant par la cuisine, il révisa son jugement. »

Et puis il y a Paris. Pour celles et ceux qui connaissent Paris, il est simple de situer les lieux. Je préfère presque n’en pas connaître grand chose, parce que le tableau que nous en fait l’auteur maintient à mes yeux tout ce que j’ai pu bâtir en imagination, à partir des lectures, mais aussi du peu que j’ai vu de cette ville, peu, trop brièvement, me contentant d’imaginer ce qu’il y a derrière, plus loin, autour…Paris est un personnage à part entière, la cité est un décor parfait pour l’intrigue qui s’y déroule. Et la fin parfaite, à l’image du reste, la tristesse en plus.

 « Virgile regarde Paris, blotti contre le fer de la grande antenne à rêves. La nuit est orange et froide, l’hiver ne fait qu’empirer. Il se souvient du froid d’une autre nuit. Virgile regarde Paris depuis le premier étage de la tour Eiffel. Des fenêtres s’allument et s’éteignent. Une image stupide, qui le fait pleurer. Le vent traverse sa veste aux couleurs de la Jamaïque.

La Seine glisse sur elle-même, brûle les crêtes de ses remous aux lumières des quais. Virgile essaie de ne penser à rien. Il accomplit son rituel. Sa colère explose, il lance son poing gelé contre le métal. »

 

Je sais, je n’en dis pas grand chose, de cette intrigue; d’ailleurs je ne dis jamais bien plus que ce que j’ai aimé, et ici tout, alors… 

Grand talent d’écriture, bel esprit qui ne manque ni de savoirs de tous genres, ni d’humour ( très important, ça ), ni de flâneries langagières poétiques et philosophiques que j’adore. Qu’il fasse parler les personnages de la vie, d’art, de désobéissance ou de soumission, de courage ou de lâcheté, tout sonne juste Avec des expressions comme « sa solitude débraillée » ou « il ne dépareillait pas avec la clientèle. Il tournait à l’épave, il devenait attachant. », et plein d’autres de ce style Antonin Varenne écrit un roman plein de vigueur et d’émotions, et il sait absolument inoculer à la lectrice que je suis ce que ressentent ses personnages -les envies de meurtre ?…-.

Est-ce que je dois dire plus que simplement j’ai adoré ce livre ?

 

« Les roses de la nuit » – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Éric Boury

« Ils avaient découvert le corps sur la tombe de Jon Sigurdsson, le héraut de l’Indépendance, dans le vieux cimetière de la rue Sudurgata. Assise à califourchon sur le jeune homme, c’était elle qui l’avait vu en premier.

Ils avaient remonté Sudurgata en se tenant par la main après avoir quitté l’hôtel Borg. Il l’avait prise dans ses bras et l’avait embrassée. Elle lui avait rendu son baiser, d’abord tendrement, puis en y mettant plus de passion et en se laissant emporter par sa fougue. Ils étaient partis de l’hôtel Borg vers trois heures du matin et avaient traversé la foule qui envahissait le centre. Il faisait beau, c’était peu après le solstice d’été. »

Ce roman a été publié en Islande en 1998, il est en fait le second de la série Erlendur Sveinsson, avant « La cité des jarres » et mon préféré « La femme en vert ». Je ne sais pas trop pourquoi il n’arrive que maintenant chez nous, mais en tous cas, j’ai retrouvé le plaisir de lire les enquêtes de cet Erlendur âgé de 50 ans, plaisir qui s’était un peu émoussé au fil des livres, même si cette série m’a accrochée si bien que je l’ai suivie  avec une régularité sans faille.

Celui-ci est encore donc plein de la fraîcheur de l’écriture d’Indridason quasi débutant, les personnages, Elingborg et Sigurdur Oli, en sont encore à leurs débuts. Le seul petit problème, c’est qu’on sait déjà comment leur vie va évoluer; enfin un problème ou un avantage, selon comment on envisage la lecture. On  assiste à la rencontre de Sigurdur avec Bergthora et on connait la suite…Alors pour ceux qui n’ont pas lu la série, eh bien je n’en dis rien !

« -Ça vous plaît de faire ça dans les cimetières? demanda Erlendur.

-Et vous, ça vous plaît de poser ce genre de questions? rétorqua Bergthora.

-Nous essayons seulement de comprendre…

-Et je suis censée vous répondre quoi ? Que j’aime baiser au milieu des morts? Que j’aime faire des galipettes dans la nature et qu’après tout, un cimetière, c’est une oasis de verdure? Eh bien voilà ! C’est ça que vous avez envie d’entendre? En tous cas, ça n’a rien à voir avec la présence des tombes et des cadavres. C’est bien compris? Je tiens à ce que ce soit clair !

-Et don Juan a filé quand vous avez découvert le corps? poursuivit Erlendur, impassible. Sa fille lui avait raconté des histoires bien plus glauques que la jolie petite aventure nocturne de ces deux informaticiens.

Donc ce type l’a tringlée dans le cimetière, pensa Sigurdur Oli, imaginant la scène, ce qui lui fit perdre un instant sa concentration. Il était célibataire et il y avait un certain temps qu’il n’avait invité personne à passer la nuit chez lui. »

Une jeune femme est retrouvée morte sur la tombe d’un personnage important de l’histoire de l’Islande, Jon Sigurdsson.

Tandis qu’un couple s’ébat sur l’herbe à côté de la sépulture durant cette une nuit d’été sans fin, la femme entend un bruit et voit la jeune femme morte et la silhouette d’un homme quittant les lieux. Elle appelle la police tandis que son compagnon d’un soir file.

« Aucun ami n’avait signalé à la police la disparition d’une jeune fille brune portant un tatouage sur les fesses. Aucune mère n’était venue dire qu’elle s’inquiétait pour sa fille. Aucun père. Ni frère ni sœur. Il était peut-être trop tôt pour que ses proches se manifestent. Ou peut-être que personne ne se souciait d’elle. »

Erlendur et Sigurdur arrivent. La jeune fille, Birta, n’avait que 22 ans ( la 4ème de couverture indique 16, mais c’est bien 22 ans page 144) , se droguait et était originaire des fjords de l’Ouest, comme l’était Jon Sigurdsson. 

Ainsi va commencer une enquête qui pose pas mal de questions. Est-ce par hasard que le corps est déposé sur cette tombe particulière ou cela a-t-il un sens? L’homme qui a été vu quittant le cimetière, qui est-il et a-t-il un rapport avec l’affaire ? Et alors que des immeubles pussent comme des champignons à Reykjavik tandis que les fjords se vident, une question dans la bouche de la jeune femme qu’on a fait taire et que reprend Erlendur :

« […]Qui possède ces gigantesques temples de la consommation ? Qui sont les gens qui vont occuper tous les logements? D’où viennent-ils?

Erlendur marqua une pause.

-La seule chose qui manquait dan stout ça, c’était le paramètre humain, reprit-il. Les projets grandioses des entrepreneurs en bâtiment et des spéculateurs immobiliers ne pouvaient voir le jour que s’il y avait des gens pour emménager dans tous ces logements et faire leurs courses dans ces galeries commerçantes. D’où allaient venir ces personnes ? Qui allait emménager dans tous ces logements ? Voilà les deux questions que se posait une gamine complètement droguée qui passait son temps à errer dans les rues de Reykjavik. Vous ne trouvez pas ça étrange ? »

Eva Lind, la fille toxico du commissaire sera d’un grand secours pour ce qui concerne les milieux de la drogue à Reykjavik, et puis une phrase qui revient sans cesse va intriguer notre obsessionnel Erlendur. Et ça le mènera sur une piste inattendue, commençant ainsi par une pauvre gamine défoncée et morte. Avec un panorama de la pègre islandaise – milieux de la drogue, de la prostitution, de la corruption – et un regard sans concession sur ceux qui utilisent les failles des institutions et des lois pour faire de l’argent, Indridason livre là une enquête impeccable menée de main de maître par l’équipe d’Erlendur. On voit le commissaire et sa vie de famille ratée, on observe Sigurdur qui tombe amoureux, on va faire un tour dans les fjords de l’Ouest en train de se désertifier, et même, Erlendur avoir une aventure d’un soir avec une blonde plantureuse surnommée Gunna-ne-pense-qu’à-ça…! On a ici des passages dans lesquels Ernedur et Sigurdur débattent du monde et de l’Islande en particulier, échangent sur l’histoire, et les deux hommes n’ont pas vraiment la même vision des choses. Ainsi parle Sigurdur:

« Regarde-toi. Tu n’en as que pour les contes populaires, l’amour de l’Histoire de ton pays et des grands hommes disparus, Jon et Hannes Hafsteinn, mon Dieu, comme il était beau, et je ne sais quoi encore, comme disent les bonnes femmes. Et toi, tu t’accroches à ces trucs-là, tu passes ton temps à explorer le passé, à vivre dans un passé qui jamais ne reviendra et jamais ne changera.

Erlendur le regardait, abasourdi.

-Le pire, reprit Sigurdur Oli, c’est que ça te coupe les ailes. Ça contamine ta vie privée. Tu es coincé dans ton passé dont tu ne veux ni ne peux te détacher. Et c’est ça qui te prive de ton énergie. »

Un peu d’humour pince sans rire  – que j’aime beaucoup –  vient en contre-point à des passages glauques et sinistres. Quelques odieux personnages surgissent comme Herbert et Kalmann. 

« La cinquantaine, petit et maigre, le visage long et de grosses lèvres, Herbert était comme monté sur ressorts. Célibataire et sans enfant, il vivait seul dans sa grande maison. il avait la réputation d’être violent. plusieurs personnes avaient porté plainte contre lui pour agression, mais toutes s’étaient rétractées. Erlendur se souvenait qu’il avait été placé en détention provisoire vers 1980 dans le cadre d’une disparition qui n’avait jamais été élucidée. »

Puis on a une histoire d’amour et d’amitié entre Birta et Janus, deux jeunes des fjords de l’Ouest échoués dans la ville de Reykjavik et qui y laisseront leur jeunesse et leur vie, ou encore Dora. Des personnages touchants et un constat sur nos sociétés, pas très reluisant et vraiment triste.

« -Toi, tu t’es occupée de moi.

-Tu me ressemblais. Personne ne t’aimait.

-Mais je n’ai pas sombré dans la drogue. Je ne me suis pas prostitué.

-Ce n’est pas comme ça que ça commence. Je crois que personne n’a envie d’être dépendant. Je ne sais pas exactement comment ça se produit. Peu à peu, on arrête d’y penser. On disparaît dans une sorte de brouillard jusqu’au moment où on sursaute parce qu’on ne trouve plus la veine où planter l’aiguille. Qu’est-ce qui est arrivé ? Combien d’années ont passé ? J’ai fait quoi tout ce temps ? On y pense et on oublie aussitôt.

-Puis on attrape le sida.

-Puis on meurt. »

Il m’a plu de retrouver le ton des premières enquêtes d’Erlendur, une plume plus vive que dans les livres des dernières années, et une grande compassion pour ses jeunes personnages paumés. Bref, une lecture très agréable, en continu car l’histoire est prenante, j’ai beaucoup aimé . 

 

« Les Amazones » – Jim Fergus – Cherche-Midi, traduit par Jean-Luc Piningre

« Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear – Tome 3 de la trilogie « Mille femmes blanches »

 » 25 novembre 2018

Finalement, je préfère ne pas confier toute l’histoire à Jon W. Dodd. Elle m’appartient, à moi et à ma famille, au peuple cheyenne et plus encore aux Cœurs vaillants. Alors personne ne la racontera mieux que moi. Dois-je rappeler que les Blancs, après nous avoir envahis, avaient chargé leur armée de nous massacrer? Qu’ils nous ont confisqué nos terres, notre mode de vie, notre culture? Pour accélérer les choses, ils ont décimé notre frère le bison, qui était notre moyen d’existence et dont les troupeaux peuplaient jadis nos vastes prairies. Pratiquement exterminés, il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au parc de Yellowstone, contre trente millions au départ. Quant à nous, ceux qui ont survécu aux guerres, nous avons été parqués dans des réserves, avec interdiction d’en sortir. Les Blancs nous ont volé notre langue et nos enfants, qu’ils ont envoyés étudier dans leurs écoles religieuses après leur avoir rasé la tête »

Ainsi commence le dernier volume de cette belle trilogie. Une lecture facile, intelligente et intéressante et même si mon préféré des trois est « La vengeance des mères » – sans doute le plus noir des trois – on retrouve avec un intense plaisir la plume de Jim Fergus et son attachement à l’histoire tragique du peuple natif de son pays.

Sans angélisme, il aura su nous parler tout au long des pages de l’histoire de ces peuples, et en particulier les Cheyennes. Nous dépeindre leur cadre de vie, leur mode de vie, leur culture, leur richesse et leurs faiblesses, leurs défauts, ceux inhérents à l’espèce humaine dans son ensemble, ni plus ni moins. Sans doute il n’est pas facile pour un Blanc de parler ainsi de cette histoire avec autant de subtilité. Pari tenu.

Et puis bien sûr, sur ces trois livres il est question de femmes; et je sais gré à cet auteur d’avoir su si bien parler de ces mille femmes blanches et plus largement nous parler des femmes. Je ne révélerai rien en disant que l’échange des mille femmes blanches contre des chevaux à l’origine du roman est fictif, n’est-ce pas ? Bien que la rencontre entre Little Wolf et le président Grant et la proposition soient réels, l’échange, après avoir exploré plusieurs sources, semble ne pas avoir eu lieu.

Avec cette communauté aux multiples origines et aux tempéraments de toutes sortes, qu’on connait bien à présent et qu’on va quitter à regret, c’est un tendre et admiratif hommage aux femmes que nous offre Jim Fergus. C’est aussi une fresque sur une histoire de liens, d’amours possibles, de compréhension possible, de partage. Mais aussi évidemment l’histoire d’une dépossession totale, d’une extermination voulue, et de résistance. 

« -[…] Savais-tu que les trois-quarts des Indiens d’Amérique, l’Alaska y compris, vivent aujourd’hui dans des villes et non dans des réserves? Beaucoup de nos filles sont enlevées en pleine rue et tombent dans les griffes des réseaux de prostitution. Ils s’attaquent à nous puisqu’ils bénéficient d’une totale impunité. Ils profitent du racisme institutionnel de ce pays, du fait que l’État fédéral ne tient pas de base de données à jour des indigènes qui disparaissent chaque année. Portant les chiffres du FBI indiquent qu’elles sont deux fois plus nombreuses que les Blanches dans ce cas, alors que nous sommes un groupe de population moins important. »

On peut aisément dire et écrire pas mal de lieux communs sur le sujet, c’est pourquoi je vais ici mettre le focus sur un point abordé de façon assez brève mais qui me semble important – voire une entrée vers un autre roman ?  – , et sur une héroïne dont j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il adviendra d’elle : Molly Standing Bear, descendante de ces femmes, celle qui va porter l’histoire des siennes et des siens à la connaissance du plus grand nombre, par le biais des journaux de May Dodd, de Molly McGill et de Margaret Kelly dont elle a en quelque sorte la garde.

Ces carnets que nous lisons depuis 2013 à raison d’un tome tous les 3 ans. Le récit se clôt avec cette nouvelle Molly du XXème siècle, guerrière nomade à sa manière, au caractère qui n’a rien à envier à celui de ses ancêtres, et prête à livrer un combat d’actualité : les disparitions de femmes autochtones non élucidées. Le problème est le même au Canada d’ailleurs, et voici quelques articles qui m’ont semblé intéressants:

https://theconversation.com/femmes-amerindiennes-assassinees-ce-genocide-qui-embarrasse-lamerique-du-nord-118526

Et vous pouvez regarder le film Wind River, que j’avais vu à sa sortie au cinéma.

Où l’on comprend que le peuple blanc n’en a pas fini avec l’humiliation et la spoliation des peuples natifs, ni avec la violence qui leur est faite par un traitement inégalitaire, le mépris et un refus des droits essentiels.

Outre le fait que ce livre nous décrit le courage de ces femmes, blanches ou pas, la nécessaire solidarité qui fera leur force, leur ouverture d’esprit aussi, Jim Fergus dénonce encore, sans grandes envolées mais par des détails toujours choisis et bien placés l’abandon dans lequel elles sont face à la violence des hommes et comment elles survivent à ça, malgré tout. Aucunement manichéen, toujours pesé, dosé, le texte prend alors une vraie crédibilité. Quelques scènes bien « sauvages » avec l’infect Jules Séminole qui pour la énième fois attaque May et son amie Wind:

« -Mon bel amour, en voilà des méchancetés ! Il est donc temps de la refermer ta gueule de putain, a-t-il rétorqué en nouant à nouveau son immonde foulard sur mes lèvres. Pour que Jules et ses amis profitent de toi sans entendre les horreurs que tu profères. Mais voilà qui devrait te mettre du baume au cœur,; quand nous en aurons fini avec toi et que Cuts Women t’aura découpée, c’est Jules qui aura le plaisir de porter ta petite chatte à son poignet, en souvenir de nos ébats… »

Enfin, j’ai lu des pages magnifiques sur les paysages, sur l’amour, sur les jeux et les travaux des jours ordinaires de ces peuples qui ont habité mon enfance et ont sans aucun doute modelé mon imaginaire sur l’Amérique, cette même Amérique où l’on construit des murs et où on continue à tuer. Jim Fergus de sa plume douce amère sait dire tout ça, et nous remplit d’affection pour ces femmes, blanches ou pas. Et nous offre aussi des scènes comme celle-ci:

« Nous avançons de front, Phemie, Pretty Nose et moi, chacune sur notre cheval, moi entre elles deux. Martha nous suit sur son courageux petit âne, Dapple, puis ce sont Astrid, Maria et Carolyn, côte à côte derrière elle. C’est une belle journée d’été. Après une vague de chaleur, la brise nous rafraîchit, l’air est plus doux et le ciel dégagé d’un bleu profond. Nous traversons une prairie vallonnée que les Indiens appellent le pays des herbes courtes, riche en herbe aux bisons, où les jumelles ont sans doute coupé les quelques brins que j’ai trouvés dans leur sac-médecine. Comme il a beaucoup plu en ce début d’été, l’herbe et les fleurs sauvages ont poussé en abondance. Assez hautes, cependant, pour effleurer le ventre des chevaux, elles ondulent sous le vent comme une houle légère en exhalant leur doux parfum. À distance, un troupeau épars de bisons profite paisiblement de ces riches pâtures. »

Je préfère donc avant tout vous proposer quelques extraits choisis. J’ai écouté Jim Fergus il y a quelques années à Brive, à la veille de l’élection de Donald Trump. En l’écoutant, j’ai entendu un homme calme, posé et bienveillant. Il a raconté comment il est arrivé à s’intéresser aux peuples autochtones, quand enfant avec ses parents il partait en promenade en voiture et passait aux portes des réserves. Il regardait, s’interrogeait, puis il a cherché, puis il a compris et enfin devenu adulte et l’écrivain que nous savons, il nous a écrit ces trois merveilleux romans. On ne peut que l’en remercier. Et le lire, bien sûr !

Je termine avec un extrait de la lettre que Molly Standing Bear  – son histoire en résumé de la page 160 à la page 170 – laisse à son amoureux Jon, le journaliste chargé de publier les carnets.

« Mon cher Jon, donc, je te laisse mes carnets et tu as la permission de les reproduire par petits bouts dans ton magazine. En revanche, tu n’as pas celle de modifier quoi que ce soit dans les récits de May et de Molly. Que tu approuves ou pas la façon dont je les ai arrangés, je veux qu’ils paraissent exactement tels quels. Si je découvre le moindre changement, je serai forcée d’attacher ton scalp à ma ceinture…et je ne plaisante pas. Cela vaut aussi pour mes commentaires. Comme je parle cru, notamment de sexualité, tu seras sans doute gêné par certains. Tu feras avec, petit Blanc. Tu n’allais pas te cacher derrière ton bureau, déguisé en rédacteur en chef jusqu’à la fin de ta vie. Il faut bien que je te mouille (façon de parler ).

Nous nous sommes bien amusés, hein cow-boy? »

« Le graveur » – Bronwyn Law-Viljoen – éditions Zoé/ Ecrits d’ailleurs, traduit par Elisabeth Gilles

« Décembre 2005

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans la maison, au jardin, ou en route pour faire des courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film. »

Une lecture à des lieues de ce que j’ai lu précédemment, par une auteure sud-africaine. Chez Zoé, j’avais lu déjà « La voisine », par une femme sud-africaine elle aussi, et j’avais beaucoup aimé.

Surprise, intéressée et séduite par ce roman choral et touchée par ce personnage lunaire, un grand homme mince, maigre même, distrait souvent, et qui vit intérieurement de façon intense. Le récit se déroule sur 40 ans, par bonds en avant ou en arrière et March Halberg, lui, fait du taï -chi en pyjama dans le jardin de sa maison à Johannesburg. Dit comme ça, ça parait drôle; ça ne l’est pas. Mais c’est émouvant. Si ce personnage qui passe le plus clair de son temps dans son atelier de graveur amène un sourire sur les lèvres avec ses étourderies, c’est un sourire plus affectueux et compassionnel qu’autre chose. Car au fil des pages et des voix, on va comprendre qui est March, rêveur peut-être, oui, mais pour moi, c’est un homme empli d’un profond chagrin amoureux, un homme qui vit plus dans son monde que dans le monde. Sa distraction est un retrait, dans cette société encore sous le règne de la ségrégation, March vit dans une résidence fermée, et c’est toute une affaire pour laisser passer Stephen, son jardinier. Sa vie est essentiellement emplie de femmes qui à tour de rôle vont nous apprendre plus sur l’histoire de March. Il y a Ann, sa mère, Théa, une véritable amie mais aussi l’amour inaccompli de sa vie, source de son chagrin, c’est Théa qui va prendre soin de March, veillant sur lui et sur son œuvre, sur lui si distrait, un amour chaste mais intense, infini.

« Mon Dieu, je me comporte comme un adolescent amoureux! Troublé à la pensée de la femme que je connais depuis trente- quatre ans, qui ne me réserve plus aucune surprise mais dont la présence agite la mare quasi stagnante de ma vie comme une grosse pierre qui projette ses éclaboussures. Qui fait lentement remonter à la surface tout ce qui se décompose au fond et finit par former un nuage dense où je me débats en crachotant. Comme si je venais juste de comprendre que je pouvais respirer. »

 

Il y a Helena, galeriste ( j’aime beaucoup Helena et puis Stephen, professeur de lettres exilé du Zimbabwe, et qui sera le jardinier de March et finalement un peu plus que ça, un début d’ami pour cet homme solitaire. Stephen, séparé de son épouse Jestina.

« Je pensais à Jestina aussi, dans notre petite maison, et au feu dans le poêle, qui en ce moment devait brûler au ralenti. J’étais parti si loin d’elle pour me retrouver dans un lieu où j’attendais un seul mot qui changerait ma situation. À quoi en étais-je réduis. La colère me portait un peu et certains jours je l’entretenais comme la flamme d’une chandelle, la protégeais mentalement de la main et la regardais vaciller et crépiter. Mais elle était menaçante aussi et je la maintenais à distance autant que je le pouvais. pour pouvoir continuer et trouver le moyen de rentrer. »

Une autre femme intervient dans l’histoire, c’est Jane, la sœur morte jeune et brutalement, aimée tendrement par son frère.

Donc March est graveur. C’est l’occasion de nombreuses pages merveilleuses sur cet art; j’ai appris beaucoup de choses sur les procédés, mais jamais on n’est là dans la pure description technique, parce que c’est March qui opère et March n’est pas un homme ordinaire. March est un artiste prolifique, qui grave, imprime, grave et imprime encore, cherchant la perfection. Et sa maison est absolument débordante de ces gravures, des épais papiers où l’imaginaire et les obsessions de March s’affichent , une pléthore d’œuvres.

Théa, à la mort de March, va entreprendre le grand tri et le grand référencement de l’œuvre de son cher ami. Elle se fera aider par Helena qui va ainsi entrer avec une certaine stupéfaction dans cette œuvre incalculable, signée ou pas, dans l’univers mental de March et de ses personnages à l’allure de grands oiseaux – comme lui – ses femmes à chapeau, longues, élancées, de toutes ces créatures qui on le comprend ont hanté l’artiste.

« Cela la rongeait, ce sentiment de responsabilité ou peut-être le fait de se sentir obligée de rester dans cette maison vide pour y trier les choses accumulées par quelqu’un d’autre au cours de sa vie. Les promesses faites aux morts.C’était ce qu’elle avait reçu en héritage, elle y faisait face comme un boxeur qui crache son sang mêlé d’eau, refusant de s’effondrer, et elle se demandait s’il se trouvait quelqu’un dans son coin du ring. »

Mais c’est Helena qui devra porter cette œuvre au public; alors elle observe, après la mort de March qu’elle n’a pas connu, l’atelier dans ses moindres détails, elle refait l’histoire de cette somme d’heures, d’années à dessiner, graver, encrer, imprimer. En véritable connaisseuse, elle envisage March à travers son atelier, et ses outils et les traces de son travail:

« March a passé sa vie seul dans l’atelier, sans personne à ses côtés lorsqu’il ôtait une gravure de la presse. Il était artiste et graveur. Je n’avais pas encore regardé ses images de près, j’ignorais donc quel type de graveur il était – minutieux ou indifférent -, ce qui lui importait dans le résultat final, comment il traitait le papier, s’il visait à la reproduction parfaite d’un tirage à l’autre pour une même édition. Ses outils étaient usés mais il en avait pris soin, j’imagine que c’était un signe. »

Bien difficile d’écrire là-dessus. L’écriture est belle, bien rythmée et rend à merveille les ambiances. Dans les retours vers le passé, on assiste à des funérailles, avec Stephen on revient dans le monde réel du contrôle des papiers, des laisser-passer et de l’exil, avec Théa et son tempérament vif, on comprend l’amour que March lui porte sa vie durant…et on comprend quels furent les chagrins de March, on comprend mieux les relations de cet homme aux femmes de sa vie, et le cœur de sa vie, la gravure. Peut-être aussi que Stephen aura été un changement dans la vie de March, buvant le thé et discutant poésie; March semble à ces moments se réveiller de ses brumes, et ce sont de très beaux passages ( chapitre 22 – juillet 2006, Stephen ).

J’insiste tout de même sur l’univers de cet atelier de gravure, impressionnant par son côté très technique, mais par là même le talent de l’auteure à rendre la poésie de ce travail sans nous ennuyer. La technique est alors partie de la magie et personnellement je suis admirative des savoir-faire manuels, artisanaux. En cela ce livre m’a enchantée. 

« Les actes nécessaires à l’apparition de mon dessin n’ont rien d’original. Ils sont répétition, habitude et mémoire corporelle de comment se fait une gravure. Chaque matin, lorsque j’entre à l’atelier, j’en reviens à cette série de petites actions qui m’absorbent. Elles me trahissent rarement. Seul un faux mouvement de la main, un excès d’essuyage ici ou là, ou le fait d’oublier de régler la pression sur le plateau peut conduire à un ratage quelconque mais rien qui ne puisse être arrangé avec un deuxième essai. Je jette une gravure trop pâle, je recommence et, tout en appliquant l’encre sur la plaque, je prends ma respiration et dans cette respiration il y a l’excitation de ce qui va advenir. »

Enchantée par la lumière qui émane de ce livre, la beauté et l’amour de l’art, la délicatesse de l’écriture, la tendresse qu’on perçoit de l’auteure pour ses personnages. Comme le dit la 4ème de couverture, « des pages lumineuses sur l’art de la gravure », mais je dirais aussi que si on sait peu ou rien de cet art et qu’on est un peu curieux on a tout à gagner ici.

Les illustrations ici sont des œuvres et des artistes dont il est question dans le roman.

Ce fut une belle lecture apaisante, douce et poétique.