« Les enragés » – Paola Nicolas – éditions Globe.

Les Enragés par NicolasVoici l’histoire romancée de la recherche de Pasteur pour son vaccin contre la rage. Romancée seulement sur la forme, mais juste sur les caractères des personnages, le fond et les faits. Nourrie des comptes-rendus des débats devant la Faculté de Médecine entre les opposants enragés de Pasteur, dont le virulent docteur Peter, et Pasteur et ses deux collègues, les docteurs Roux et Grancher, cette lecture est frappante par son actualité. Dont je me garderai bien de parler pour dire par contre les grandes qualités de ce livre, qui se lit comme un roman. Incontestablement il relate des événements, des faits, des actes et le déchaînement des opinions et des médias sur des bases concrètes.

Paola Nicolas, avec l’objectivité des faits, dessine le portrait de ce qu’était alors la recherche scientifique, pauvre en moyens techniques, et qui devait faire appel plutôt à l’intelligence, à la réflexion sur des observations, et ne pouvait éviter de nombreux tâtonnements. Ensuite il faut bien s’imprégner de l’idée que l’industrie du médicament n’était pas celle d’aujourd’hui, et les méthodes d’investigation non plus.

J’ai vraiment aimé cette lecture car outre le fait que j’y ai appris plus précisément la fréquence des victimes de la rage par des morsures de chiens, les méthodes de travail de l’équipe Pasteur, la difficulté pour éviter les erreurs et puis les contre-vérités et les trucages des adversaires de la vaccination qui malgré tout n’étaient pas validés par la Faculté, j’ai constaté, avec une certaine consternation, que le monde n’a pas tant changé que ça.

L’Institut Pasteur ne travaillait d’ailleurs pas seulement sur la rage, mais aussi sur la typhoïde, et les médecins qui travaillaient là avaient du courage pour faire abstraction de ces attaques; on les voit ici traversés de doutes, de découragement parfois, mais ils ne baisseront pas les bras.

Pasteur, ici, est vieillissant, fatigué et on est plus avec Roux et Grancher, qui ne s’entendent pas spécialement, mais feront front devant les adversaires. Pasteur sera caricaturé par une certaine presse, lui, qui, malade, se repose en Italie au moment des procès qui lui sont faits.

J’ai lu ce livre d’une traite ou presque, car c’est aisément compréhensible; des faits, des bases solides de cette histoire vraie et une écriture impeccable. On lit cet ouvrage absolument comme un roman tout en ne perdant pas de vue que tout ceci est bien arrivé. Belle écriture qui s’adapte bien au sujet. Un livre intéressant et qui peut – peut-être? – faire réfléchir à divers sujets toujours d’actualité.

« Qu’on leur donne le chaos » – Kae Tempest- éditions l’Arche/ Des écrits pour la parole, traduit par Louise Bartlett et D’de Kabal

Qu'on leur donne le chaos par Tempest« Imagine un vide

Une infinie et immobile noirceur

La paix

Ou l’absence,  au moins

de terreur »

Revoici Kae Tempest avec ce long cri jeté au monde, un cri d’amour et de colère, un cri dans une nuit londonienne, sept personnes, sept voix qui crient dans la nuit de Londres.

Je juge inutile d’épiloguer sur ce texte de la plume impitoyable et puissante de Kae Tempest. Une fois de plus bouleversante, interrogeant nos angoisses, nos colères, nos sentiments, nos solitudes. La voix de Kae Tempest est un coup à l’estomac, à chaque fois, et une flèche droit au cœur.

« Jusqu’à ce que l’Amour soit inconditionnel

Le mythe de l’individu

Nous a laissés déconnectés 

perdus

et pathétiques »

Ici, ce sont sept voix dans la nuit, ces visages qu’on devine m’ont ébranlée profondément. Commenter de la poésie, c’est à mon sens lui enlever sa force et sa capacité à entrer dans notre intimité. Kae Tempest incarne incontestablement la poésie contemporaine, reliée serrée aux états du monde terrien, humain, reliée à la folie de nos temps et à notre besoin d’aimer. Ce texte est à dire à voix haute, le rythme, la force, la beauté en sont plus puissants.

J’aime Kae Tempest pour tout ça. De son roman à ce cri poétique, j’aime Kae Tempest.

« Je suis dehors sous la pluie

c’est une nuit froide à Londres

Hurlant à mes proches

de se réveiller et d’aimer plus

Suppliant mes proches

de se réveiller et d’aimer plus »

                

« Bois de fer » -Mireille Gagné – La Peuplade/Poésie

« À celles et à ceux qui tiennent un arbre entre leurs mains »

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« Si un jour vous m’aviez dit que je me métamorphoserais en arbre, j’aurais amorcé des recherches plus exhaustives sur les différentes espèces et leurs caractéristiques afin de connaître celle qui a le cœur le plus dur. »

C’est je crois le second recueil de poésie dont je parle – et un troisième m’attend – , parce que quand même, la poésie contemporaine vaut qu’on en parle. En particulier sur un blog qui se veut ouvert aux écritures diverses.

Sachez que ce n’est pas chose simple. La poésie a quelque chose d’intime qu’il n’est pas toujours facile de partager.

Mais. J’ai lu hier au soir ce merveilleux poème – qui n’est pas en vers – où une femme et un arbre se confondent de leurs branches, bras et jambes, de leurs feuilles, de leurs parasites et maladies et souffrances sous les mêmes sautes de vent et de détresse . Règne sur cet enchevêtrement une pensée, un cerveau avec ses conflits, ses peines et ses joies et pour y pallier ou pour comprendre, il y a un médecin. Je trouve l’idée bonne et drôle. Même s’il y a de la douleur, cette femme/arbre chez son médecin, son chiropracteur, son hypnothérapeute, c’est drôle. Et ainsi Mireille Gagné, avec légèreté, une écriture vive, nous inclus au cœur de ce Bois de fer, pour un sujet profond qui parle de nous, humains. 

Ce poème a quelque chose d’enthousiasmant, à nous rapprocher ainsi des arbres, si vitaux et si menacés, sauf peut être ce bois de fer, ce bois au cœur si dur, un cœur comme parfois nous aimerions en avoir un. En courts chapitres donnant une grande vitalité à la lecture, le poème nous emmène de branche en branche, et jusqu’ au cœur si dur de ce bois de fer. Mireille Gagné écrit là un poème naturaliste vibrant, intense, et vraiment beau et intelligent. Très belle introduction avec quelques vers de Sylvia Plath.

Je vous suggère de lire ICI l’avis de Fanny chez Aires Libres, que j’approuve totalement.

« Oraison bleue » – collection Récits d’objets -Bérengère Cournut – Musée des Confluences & éditions Cambourakis

« Cher Geoffroy,

Je me demandais quel serait le premier mot à t’adresser dans cette lettre, et je souris en songeant qu’il suffit sans doute de te dire simplement bonjour, puisque c’est le nom que tu portais : Geoffroy Bonjour.

Cela fait certainement des semaines, presque quatre mois en fait, que tu me  regardes me débattre avec ce texte pour le musée des Confluences de Lyon. Que tu joues avec moi comme la lumière joue sur la surface opaque de l’eau. L’eau des fleuves, des rivières et des lacs; l’eau des rêves aussi. »

Encore une fois un moment formidable avec ce « Récit d’objet », une collection vraiment belle et à chaque fois intéressante. Ici, c’est Bérengère Cournut qui a choisi au musée cette azurite, superbe roche à dominante de bleu, du carbonate de cuivre . J’ai en plus appris que la mine d’où elle provient est tout près de chez moi, dans la commune de Chessy-les-Mines. 

Ici la roche est agrémentée de vert résultat d’une oxydation locale de l’azurite qui transforme le carbonate de cuivre de la lazurite en malachite.

Mais qui est Geoffroy Bonjour à qui s’adresse l’autrice si bien qu’elle provoque une belle émotion dans un cœur qui n’est pas de pierre, le mien. Il se présentait comme:

 » Geoffroy Bonjour (1981-2021)

« Épicurien et créateur de bijoux, je vis au milieu d’une mine de minéraux et j’en fais carrière. « 

On comprend en commençant la lecture que ces deux là aimaient la farce, la vie, les pierres.

Vous comprenez donc bien le choix de l’autrice de cette superbe lazurite en bleus et verts, du sombre au clair. Car elle aussi aime les roches, les cailloux. J’ai retrouvé dans ce livre mon enfance de campagnarde, gamine qui passait son temps dehors, dans les bois et les prés, et qui elle aussi ramassait des pierres, des cailloux qu’elle trouvait jolis, bizarres, doux…et tout un tas de petits trésors. Qu’est-ce qui fait qu’on développe une passion pour une roche, une pierre…Je crois que ça relève d’un monde onirique que nous avons en nous qui se projette sur ces « petites choses » glanées. Ici, Bérengère Cournut explore à travers cette profonde amitié et cette pensée pour l’autre qui s’en est allé ce que représentent ces pierres, et particulièrement cette superbe malachite. Et elle fait ça avec douceur, nostalgie, menant sa pensée au-delà d’elle, menant cette pensée à quelque chose de plus universel. 

J’ai trouvé ce petit texte beau, plein d’amitié et du goût des choses naturelles, et surtout de ces roches surgies du fond des âges, car c’est bien des siècles qui élaborent ces merveilles aux couleurs vives. L’autrice se questionne sur notre relation au minéral, à la Terre, avec inévitablement la question du temps, long, très long pour les pierres, les minéraux, notre Terre, et si bref pour nous autres, humains. Reste l’amitié, l’attachement aux êtres chers.

Une vraie pépite.

« L’archiviste » – Alexandra Koszelyk -Aux forges de Vulcain/Fiction

« La nuit était tombée sur l’Ukraine.

Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortir de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.

Des images de l’invasion lui revinrent. »

Un très beau roman, en plein cœur de l’actualité du moment, moment qui hélas s’étire au fil des armes, de la violence et des saisons. L’autrice est née en France de parents ukrainiens, arrivés dans le pays dans les années 30. C’est donc sur le pays de ses origines qu’elle se penche, alors qu’il est d’une actualité brûlante.

Et ceux qu’on n’a pas tués, mais qu’on a déportés, ces pauvres artistes, comment penses-tu qu’ils ont survécu ?
Et ce peuple à qui on a interdit de parler sa propre langue! Du jour au lendemain, ils ont perdu les marques de leur enfance, cet équilibre que chaque être essaie de préserver. Dans les rues, chez l’épicier, le boulanger, à l’école, une autre langue avait été imposée, jetant l’opprobre sur l’ancienne. Étrangers dans leur propre pays… »

On rencontre ici un beau personnage, voué à un magnifique métier, archiviste dans une ville d’Ukraine. Lorsque la guerre surgit, les œuvres d’art, à la suite de l’évacuation de la ville, sont rassemblées dans la bibliothèque dont est chargée K. Elle y passe ses nuits, protégeant le patrimoine de la cité. Le jour, elle s’occupe de sa mère malade, mourante. K a une sœur jumelle, Mila, qui est partie et qui est son opposée de caractère. Un homme surgit un jour dans ce lieu, un de ceux qui ont pris la ville, et il demande à K de détruire des œuvres, d’en falsifier d’autres, de réviser en quelque sorte l’histoire du pays asservi à l’ennemi ; sans quoi, sa famille perdra la vie. Il arrive comme une ombre auprès de K , jamais il ne s’emporte, jamais ne crie; il exige, sûr de lui, de son pouvoir, de sa force.

 On rencontre peu à peu les personnes de la vie de K, proches ou moins, on remonte avec elle le temps, semé de souvenirs tendres, joyeux, ou difficiles, mais surtout, dans le courant de ces souvenirs, anciens ou récents, K retrouve tout ce qui fait le caractère de son pays et de ses habitants, elle retrouve tout ce que l’homme au chapeau lui demande de supprimer ou de modifier, les chants et les histoires, les poèmes récités, les peintures et sculptures admirées, les objets de la vie quotidienne aussi. Avec un vibrant hommage à Nicolas Gogol  et à ses « Cosaques », que j’aime particulièrement, qui me rend K encore plus sympathique, on croise aussi Sonia Delaunay et Blaise Cendrars.

« Mila allait partout, K.la retrouvait de loin, avec sa chevelure rousse qui semblait toujours prendre feu. Les deux sœurs avaient ri quand, après la promulgation d’une loi inique qui punissait le port d’un casque, tout le monde déambulait avec une passoire sur la tête. Les gens descendus dans la rue avaient gardé leur sens de la répartie, et le rire au creux de leur souffle. Sans doute tenaient-ils cela aussi des cosaques, que la fête pouvait être une réponse à l’absurdité. »

Est-il possible, c’est la question, de renier, de rayer des cartes, des livres, des mémoires, des tableaux, des chansons, toute une histoire, toute une culture, tout ce qui constitue une communauté soudée par cette commune histoire? Si, bien sûr c’est plus complexe que ça – car on sait bien que l’unité est rare – , en s’en prenant à la culture, au sens large, des chansons pour les écoliers aux toiles des musées, la volonté d’abattre et de soumettre est intolérable.

« K regarda une nouvelle fois le lit de la rivière et se dit qu’il en allait de même pour les histoires, les contes et les légendes: elles pouvaient sortir de leur lit, être oubliées un temps et se faire marécages, voire asséchées par les fortes chaleurs, mais elles reviendraient toujours dans leur berceau.
Les textes sont ces tissus que les êtres portent, même quand ils sont nus. »

Cet homme au chapeau n’a jamais besoin d’élever la voix, mais il ne sait pas que K est d’une grande intelligence et d’une grande finesse, plongée dans son labeur de sauvetage sans que ça ne se voie, donnant le change habilement, le jour soutenant, secourant sa pauvre mère vouée à la mort. On peut dire que K est une grande héroïne, elle pourrait être peinte ou chantée dans une ode avec toute sa subtilité et son calme malgré la peur.

« Ainsi l’art serait-il caché de la lumière, tandis qu’en surface les hommes continueraient de mener une lutte mortelle. Croire en l’avenir, et c’est tout l’enjeu d’une vie humaine, passe d’abord par la préservation du passé, face à une destruction imminente et sans visage. »

K, une grande héroïne solitaire qui mieux que n’importe quel récit de guerre, symbolise la force, la résistance, le courage dans la mission qu’elle s’est donnée, défiant la mort et l’adversaire. Un remarquable objet de réflexion sur l’identité, par la langue et la culture, par l’histoire que chaque être porte en lui.

Magnifique.

Ce texte est extrêmement difficile à chroniquer, parce que d’une brûlante actualité, parce qu’il m’a émue, et que je trouve que parfois, mieux vaut se taire, et juste dire:

« Il faut lire ce roman et rencontrer K. »Et je ne serai donc pas plus bavarde. Un très beau livre, fort, poétique et émouvant, dont je ne vous livre pas non plus les deux dernières phrases.