« Martha ou jamais » – Lune Vuillemin, Musée des Confluences/ éditions Cambourakis, collection Récits d’objets

« Automne 1871

Le ciel fit claquer sa langue épaisse dans le lointain. En quelques secondes il s’était paré d’ombre. Au nord, le bleu disparaissait, avalé par des ondulations anthracite. Une ligne inébranlable allait désormais relier l’aube au crépuscule. Une rivière sombre s’écoulerait devant le soleil, suivrait ses moindres dépassements à la trace, dessinerait une piste céleste en direction du sud-ouest. Elle serait flanquée d’un chœur tumultueux, qui parfois lui passerait devant comme un chien rieur. À terre, déjà, les enfants sortaient les gaules et les fourches. »

Martha ou jamais – Lune Vuillemin

Je suis très attachée à cette collection, que je parcours presque depuis ses débuts. Et voici que je découvre grâce à cette collection Lune Vuillemin et la poésie infinie qu’elle développe. Pour ce texte qui parle des massacres de masse -que sont les chasses aux tourtes dans la région des grands lacs, j’ai été totalement envoûtée, saisie par l’écriture magnifique, à la fois douce et puissante, reflétant à merveille ce que ressentent les deux jeunes amies qui assistent à ces hécatombes, Martha et Susan. La tourte est un oiseau migrateur de la famille des tourterelles. La première page est saisissante, avec toute cette population qui sort les fusils, les enfants les gaules et fourches pour la sinistre « cueillette » des oiseaux tombés des nues dans un nuage de plumes;

 « Une pluie de plumes et de chair se mit à tomber. Le corps de la murmuration continuait sa route, ondoyait tant bien que mal, pris de frémissements, de saccades. Le ciel toussotait, des points de suture fragiles éclataient sous les gerbes de plombs. Les cadavres tapissaient le sol aussi vite que la colonie avait enténébré l’horizon. Presser la détente du fusil, fermer les yeux, viser un point dans le ciel au hasard, tirer, recommencer. »

C’est en fait une vision d’horreur qui va hanter Susan et Martha, et en faire définitivement les amies de ces nuées fabuleuses, ces murmurations- quel beau nom si évocateur – et les ennemies des massacreurs.

« Susan tenait sa cousine par le bras, sentait les soubresauts de son corps contre le sien. La tourte morte que Martha pressait fermement contre son cœur tachait son mantelet de sang. Les doigts de Martha caressaient les plumes. Elle avait encore les yeux ailleurs. Susan sentit ses pieds fourmiller. Il lui parut soudain inconcevable de se tenir là, sur une terre jonchée de corps inertes.

Fond du lac, un charnier. Le ciel, un cri. »

Ce petit texte est d’une beauté à tirer des larmes – les miennes, c’est sûr – et ce qui y est beau, c’est la description des vols d’oiseaux, ces nuées, ces murmurations en vague dans le ciel, ce qui est beau, ce sont ces deux jeunes femmes bouleversées et bouleversantes, ce qui est beau, c’est l’amour qui les tient liées face à ce massacre de masse, ce qui est beau, c’est l’écriture de Lune Vuillemin, que je découvre avec une grande émotion et admiration.

Il me faut indiquer que la tourte voyageuse a disparu – est-ce surprenant?… -, elle était chassée (massacrée ) essentiellement au Canada, mets de choix pour les fêtes.

Un très bel épisode de cette série que j’aime tant. Et je termine avec ces phrases si belles, extraites de la lettre de Susan à Martha:

« 1890

Ne me laisse pas reposer sans leur accorder un dernier festin. Couronne-toi de rémiges, les grises des femelles courageuses, les cuivrées des mâles gracieux. Et lève le menton, toujours lève le menton. Pour les oiseaux. 

Ne te tais jamais, Martha.

Jamais.

Ta Susan. »

Bouleversant, beau, émotion indicible.

1 réflexion sur « « Martha ou jamais » – Lune Vuillemin, Musée des Confluences/ éditions Cambourakis, collection Récits d’objets »

  1. Malheureusement, on n’écrira jamais assez sur l’extinction des espèces. Je ne connaissais pas du tout la tourte, encore une victime de la bêtise humaine…

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