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J’ai écrit il y a peu un post sur « Stella et l’Amérique », ce formidable roman de Joseph Incardona.

Sur le blog de mes camarades blogueurs Aires Libres, Seb en parle avec enthousiasme, alors voici le lien qui saura vous confirmer le fait QU’IL FAUT LIRE JOSEPH INCARDONA!!!

Stella et l’Amérique, Joseph Incardona (Finitude / Pocket) – Seb

En pause

Bonjour à toutes et tous,

C’est une pause qui s’impose, pour avoir du temps pour lire plus intensivement, pour écrire en m’appliquant, et pour me reposer aussi, ralentir un peu. 

Mais je lis, tous les jours, à tous moments. J’ai une satanée pile dure à faire baisser. Aussi, j’abaisse la pression.

Je vous salue bien amicalement et à très bientôt  avec quelques pépites (dont une qui arrivera sans doute durant cette pause…! )

MERCI A TOUT LE MONDE !

« Caledonian Road » – Andrew O’Hagan – traduit par Céline Schweller ( anglais- Ecosse ), éditions Métailié

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« Picadilly

Grand et vif, Campbell Flynn était à cinquante-deux ans une poudrière dans un costume taillé sur mesure dans Savile Row, un homme qui croyait à son enfance si loin derrière lui que toutes ses menaces s’étaient évanouies. Il avait des secrets et des problèmes, pourtant par la fenêtre du taxi la cathédrale St Paul brillait dans Ludgate Hill et les anges de Londres étaient de son côté. En arrivant dans Shaftesbury Avenue, il huma son propre parfum, les discrètes fragrances de pêche de Mitsouko, et leva les yeux vers les immeubles. »

C’est ainsi que commence ce roman fleuve, que j’ai refermé ce matin dans une angoisse difficile à maîtriser. 647 pages brillantes et tellement en phase avec l’ambiance des jours que nous vivons, que de nombreuses personnes à travers le monde vivent en ce moment…En silence parfois ou avec fracas, à grands coups de discours angoissants pour qui les écoute, à grands coups de mensonges aussi de temps en temps. 

Bref, ce roman est magistral du début à la fin, par les sujets traités, par leur actualité, par le talent d’écrivain ici déployé. Pour moi, c’est un terrible réquisitoire sur une société hypocrite, lâche souvent, aveugle et sourde. Des snobs qui se la jouent bienveillance et empathie, dans la meilleure foi qui soit, je parle ici des érudits, des gens aisés, des gens connus dans leur société, des gens pleins de belles idées…alors que bienveillance et empathie chez eux restent souvent des abstractions et ne leur vont pas si bien. Tout ici frise la comédie, la supercherie, on regarde ailleurs et tout va bien. 

Mais j’ai fini ce matin ma lecture dans un état désastreux : désarroi, incompréhension, peur, chagrin aussi, et en me disant que je ne saurai pas mettre en mot, clairement, tout ça, ou plutôt que psychologiquement je n’y arriverai pas. Parfois, dans nos vies, on a des temps morts, des temps fragiles; cette lecture m’a envahi le cerveau de façon immodérée. 

Bon. Mais ce livre est sans doute un des plus grands de 2025. Il faut en parler.

En étant incapable, j’ai demandé à ma camarade blogueuse Flore Delain qu’elle m’autorise à partager ce qu’elle en a dit et bien dit, de façon développée, comme elle sait le faire. Vous verrez en lisant Flore ce que je dis en résumé. 

Vous trouverez de nombreux articles sur ce livre époustouflant, avec des points de vue différents. Moi, j’y ai vu un reflet sidérant du monde actuel, et ça m’a terrifiée. Eh bien oui, c’est un fait.

Parce qu’il faut parler de ce livre magistral, il le faut par les temps qui courent. Je vous remercie de votre compréhension, et ce sera l’occasion de faire connaissance avec Flore, si ce n’est déjà fait. Pour la lire, suivez ce lien:

Caledonian Road de Andrew O’Hagan

A bientôt et merci Flore.

« Stella et l’Amérique » – Joseph INCARDONA – Finitude -Pocket

 » ANNNONCIATION

Il faut savoir que Stella n’était pas exactement belle, ni très futée non plus. Mais elle était sincère. Et loyale. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une sainte.

Pas très futée ni exactement belle, mais désirable, ça oui. C’était dans son attitude, sa posture, sa façon de bouger les hanches et de vous regarder. Quand Stella vous regardait, vous étiez le seul homme sur terre, vous comptiez pour quelque chose. Peu importe qui vous étiez et de quelle façon: Stella jetait sur vous ses yeux d’ambre, ses yeux candides, et vous étiez vivant.

Elle vous regardait.

-Vous.

-Votre cœur, votre sang.

Vivant.

Alors, bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle: la quantification du désir.

Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »

Voici pour vous mettre dans le ton de ce petit roman absolument régénérant, savoureux, d’une drôlerie qui ne laisse pas de côté une grande humanité, un regard sur les êtres humains extrêmement pointu, affuté comme un scalpel, mais aussi une douceur infinie et un humour qui m’a bien réjouie. Sachez donc que Stella fait des miracles avec son corps. Constat est dressé que les estropiés de toutes sortes qui sortent de son van en ressortent guéris de leurs maux, qu’ils soient atteints de maladies de peau, aveugles, paralytiques,…ils ressortent guéris. Et finissent par faire le lien entre Stella et leur guérison, et c’est là que commencent les déboires de cette adorable jeune femme. Vont s’en mêler évidemment les membres de l’Eglise en premier lieu, un duo de truands tueurs à gage pas piqués des hannetons, et les « autorités » officielles du pays, les plus dépravées, les plus malhonnêtes.

Une seule ici est pure – mais oui ! – , blanche comme neige, sans méchanceté, c’est Stella, cette jeune femme simple et naturelle qui a pour amie la vieille gitane Santa, et le père Brown, le pauvre, confronté à quelque chose qui le dépasse totalement. Ce sont les trois plus beaux personnages de ce livre court, mais dense, intense, drôle et tragique à la fois. Comment ne pas s’attacher à Stella, cette jeune femme qui dans son van au bord d’une route américaine, fait des passes avec une bonté de cœur et une douceur désarmantes. Comme j’aime Stella !…et je ne suis pas la seule. Les hommes qui la fréquentent , dans le van, l’aiment beaucoup aussi, à leur façon. Et donc, il est question de miracles, et forcément l’Eglise, perplexe, s’empare du sujet:

« Effectivement, nous avons un sérieux problème, déclare Simon ΙΙ en écartant les miettes de son giron d’une main nerveuse et boudinée.

-Quel est le profil de cette catin? » demande Carter.

Le secrétaire ose à peine lever les yeux de sa feuille:

« Née sous X, dix-neuf ans, blonde. A fréquenté uniquement l’école primaire, donc sans instruction. Vit et travaille dans un camping-car, une vraie « marcheuse », dans le sens où elle est itinérante.

-Ce qui signifie pas de famille, et sans doute peu d’amis. Un ancrage fluide, c’est bon, ça.

-C’est-à-dire? demande Gordini.

-Une sainte devenue martyre, voilà ce qu’il nous faut, insiste Carter. Le martyre permettrait d’effacer et de transcender le passé de cette jeune fille, quels que soient son métier et sa condition. […] 

Je n’ai rien entendu, cardinal Carter. Néanmoins, vous avez carte blanche. Une sainte devenue martyre, en voilà une excellente idée. Nous façonnerons un passé à cette fille. Carter, veillez à ce que ce soit spectaculaire, atroce et viral. Je veux voir la moitié de la planète suivre la fin de Stella Thibodeaux sur son smartphone. »

Comme j’ai aimé ce roman plein d’humour – et quel humour ! – mais pas seulement. On ne peut laisser de côté l’observation d’une population américaine déclassée, ou stupide, ou violente, un mélange parfois explosif. On ne peut laisser de côté non plus la grinçante vision de l’Eglise, même si un des plus sympathiques personnages est le père Brown, qui sera soutien et ami de Stella jusqu’au bout. Il me semblerait crétin de trop vous raconter ce que dit ce roman de 211 pages. C’est à la fois triste, tendre, brutal, c’est toujours un regard acéré sur les différents personnages que ce soient des ratés gangsters ( ou vice versa ), de pauvres types pleins de bière et de chagrin  – et d’ennui aussi -. On pourrait penser qu’on est chez Tarantino, mais personnellement je ne trouve pas. Il se passe beaucoup de choses dans cette histoire, je n’en dévoile rien, mais c’est réellement prenant, attachant, tragi-comique. Selon moi, tragique surtout pour Stella. Il n’y a pas tout à fait la brutalité parfois gratuite du réalisateur, mais il y a la brutalité « de base » de la société, de l’Église et de l’État , des nantis contre les plus faibles, des hommes contre les femmes:

« Le type continuait de hurler. Il essaya à son tour de sortir de l’habitacle, se cogna le front contre l’encadrement de la portière. Il manqua le marchepied, s’étala sur le goudron fissuré par la chaleur.

« Sale pute! Où t’es?! Je vais te tuer! »

Mais il n’avait plus son couteau dans les mains, il ne possédait plus rien que sa terreur et les abysses peuplant sa nuit noire. Il tomba à genoux, se mit à pleurer et l’implora de faire quelque chose.

Stella s’avança vers lui, hésitante, puis n’hésita plus. Elle s’approcha à le toucher, passa une main douce sur ses paupières, une caresse. Le jeune Christ releva son visage et redevint lui-même, voyant à nouveau Stella qui se tenait debout sous l’éclairage blafard d’un réverbère: ses longues jambes dépassant d’un short en jean, ses pieds nus dans les tongs, ses seins libres sous le débardeur.

Il se leva, titubant, terrorisé. Marcha à reculons: « Vous… Tu es une sorcière, une sorcière… »

Le type se mit à courir et disparut à l’angle du bâtiment Walmart. »

Joseph Incardona glisse entre les lignes ses propres réflexions sur ce qu’il est en train d’écrire, il regarde ses personnages, qui sont creusés et qui prennent chair sous cette plume, et il commente; c’est tellement bien fait qu’on le voit, à sa table de travail, songeur, observateur. J’ai adoré ce point de vue de l’auteur écrivant. Et puis les passages où Stella écrit, un carnet dans lequel elle parle de chacun des hommes qui ont fréquenté son van et sa physionomie guérisseuse. Et c’est terriblement beau, triste et touchant:

« Elle ignorait la motivation profonde de cet exercice, mais c’était venu assez vite, dès ses débuts en fait. Une sorte de témoignage pour elle-même et pour ces corps qui se superposaient les uns aux autres, destinés à l’oubli. Amas de chairs s’en retournant dans l’anonymat de la multitude. Parfois , il restait le souvenir d’une violence ou d’une abjection ou d’un geste de tendresse. D’amour aussi. Mais chaque fois, ce qui restait vraiment, ce qui restait toujours, c’était la tristesse, l’échec et la solitude. Car deux corps qui se rencontrent, ce n’était jamais rien, jamais anodin. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise. »

Rien de mieux que quelques extraits pas trop longs, mais vraiment, VRAIMENT, si vous voulez passer un formidable moment de lecture, lisez Joseph Incardona, entrez dans son univers, dans son écriture formidable, au style épatant. Moi, franchement j’ai adoré. J’ai acheté ce livre à l’auteur, souriant et vraiment sympathique, à la Foire du Livre de Brive la Gaillarde. Un excellent moment de lecture, je n’en ai pas fini avec Joseph Incardona, je lirai tout. Le prochain qui m’attend sur ma liseuse: « Derrière les panneaux il y a des hommes ». La fin est belle, comme tout ce livre.

« Le garçon, un rouquin avec des taches de rousseur sur le nez, portait une salopette usée. Il dit qu’il s’appelait Larry, venait d’avoir 16 ans  et son permis. Lorsqu’il redémarra, il lâcha le volant et dut s’aider de la main gauche pour passer la vitesse.

« Ma main est paralysée, dit-il, gêné. Je suis né comme ça. »

Stella le regarda. Dans ses poches, à part quelques dollars, elle n’avait même plus son calepin.

« On va arranger ça, Larry. Il n’y  a rien qu’on ne puisse arranger. »

Magnifique, tendre, drôle, juste, profondément humain.

« La falaise » – Marie Delabos, éditions Perle rares, collection Perle Blanche

« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »

Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.

« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »

Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.

« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.

Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »

Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.

« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »

La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.

Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.

 » Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »

Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »

Ce livre  est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.

À découvrir absolument.