« Les toits du paradis » – Mathangi Subramanian – éditions de l’Aube / Regards croisés, traduit par Benoîte Dauvergne

« Bris de ciel

Les bulldozers arrivent un vendredi, un ordre de destruction dans leur boîte à gants, le logo d’une entreprise de construction sur leurs portières. Sous leurs énormes roues, les toits de tôle se fracassent et les parpaings se désagrègent, les portes en bois se fendent en éclats et les charpentes en bambou se brisent net. Foyers et passés se désintègrent, réduits en poussière.

Nos maisons s’effondrent peut-être, mais pas nos mères. Elles forment une chaîne humaine, hijabs et dupatta claquant dans le vent sonore, saris scintillants sous le soleil de l’après-midi. Au milieu des machines et des pierres brisées, nos mères resplendissent comme des œillets dispersés au pied de déesses pulvérisées. Des déesses furieuses, impitoyables, de celles qui portent des crânes autour du cou et piétinent les cadavres.

De celles qui protègent les enfants.

Qui protègent les filles. »

Merveilleux roman, tour à tour émouvant, enrageant, drôle, un grand souffle de vie. C’est une plongée dans un autre monde, l’exploration d’un paradis. Paradis, nom ironique et poétique d’un bidonville de Bangalore, un nom en pied de nez pour ce quartier où les femmes de tous âges se démènent  pour vivre, faire vivre, survivre, où ces femmes de tous âges vont contre toutes les oppressions, chacune à sa mesure, mais nom d’un chien, quelle superbe communauté !

« À Bangalore, il y a toujours plus à plaindre que soi. Même quand on vit dans un endroit comme le Paradis. Nous ne possédons peut-être pas grand-chose, mais nous avons chacune un toit, un sol et des murs. Ainsi qu’une enfance. »

Ce livre est un hommage brillant et vibrant rendu à ces femmes et filles qui jamais ne renoncent, qui toujours se battent et avancent, dans une solidarité fort enviable, avec des larmes mais aussi des rires et une énergie exceptionnelle. Des conditions de vie plutôt sommaires, mais le Paradis a vu grandir trois générations qui  ont travaillé à améliorer l’habitat, mais, comme la maison de Banu :

« Murs de parpaings peints en bleu, toit de bardeaux rouges. Étagères en bois sur lesquelles s’alignaient de spots en acier qui contenaient du riz, de l’huile, du sucre de palme jusqu’au départ de sa mère, jusqu’à la mort de son père. Une fenêtre avec de vraies vitres qui s’ouvrait, se fermait et ne fuyait même pas quand il pleuvait. Des matériaux et des améliorations laborieusement acquis au fil de trois décennies, trois générations, assemblés au cours d’innombrables heures de prière, de labeur, d’élaboration de stratégies et de jours de chance.

Tout cela a été détruit en l’espace de quelques secondes, écrasé sous les roues d’un bulldozer. »

Car ils reviennent à la charge, et reculent sous les vagues de femmes qui se dressent devant les monstres destructeurs. Il y a la jolie maison de Banu,mais aussi la hutte de Padma,

« […]un assemblage précaire de plaques d’amiante, dont l’entrée est un trou béant, nu. »

Est ainsi fait le Paradis, de bricolages improbables mais qui abritent ses habitants qui le défendront becs et ongles. Car c’est chez eux, chez elles.

Une grande famille dans laquelle toutes les adultes sont appelées tante, tatie par les plus jeunes. Elles sont toutes de cette même famille de femmes. Et même si parfois les relations sont compliquées comme c’est inévitable dans toute collectivité, devant l’adversité toutes se dressent et se serrent les coudes. Au-delà de la communauté, l’auteure s’insinue avec délicatesse et humanité dans les caractères et les esprits de ces personnages. Qu’elles soient des enfants, des adolescentes, jeunes ou vieilles femmes, toutes ont leur histoire, toutes ont aussi un caractère, des aspirations, des forces et des faiblesses.

On a ainsi une galerie de portraits enthousiasmants et attachants, pleins de fantaisie et très très loin des clichés parfois misérabilistes appliqués à ce genre d’endroit. Banu, Deepa, Padma, Joy- Anand à sa naissance -, Rukshana, toutes nées la même année, toutes ont des tempéraments peu enclins à plier sous quoi que ce soit, elles ont des rêves, des objectifs et sont comme sur un sentier de la guerre: combattant les tabous et tout ce qui pourrait s’apparenter à un handicap comme être aveugle, transgenre ou très prosaïquement être pauvre et être une fille.

Joy/Anand :

« Si Anand est un tant soit peu téméraire – et nous ne disons pas que c’est le cas – , sa témérité est semblable à celle de ces oiseaux que les personnes riches gardent en cage. Ceux qui se jettent contre les barreaux jusqu’à ce que la porte s’ouvre. ou jusqu’à ce qu’ils se brisent le cou.

Elle est semblable à quelque chose de rare et de magnifique, de courageux et de désespéré. Quelque chose de piégé. »

Rukshana :

« […]écoutait le chagrin de sa mère. […] Ces sons, Rukshana se jurait à elle-même de ne jamais les imiter. »

Bien sûr, les mères ont déjà vécu la tyrannie des hommes et des mariages arrangés. Néanmoins, au Paradis, les mères ne se soumettent plus, elles travaillent et décident, elles parlent et s’opposent y compris à leur mari. Et elles veillent sur leurs filles:

« Les mères du Paradis travaillent toutes. Elles gagnent leur pain en balayant le sol chez les autres, en cuisinant pour les autres, en repassant les vêtements de confection lavés à la machine des autres. En remplissant les formulaires administratifs des autres pour qu’ils obtiennent leurs rations, en vaccinant les enfants des autres. Le soir, elles rentrent la bouche pleine de questions, les yeux pleins de soupçons. Elles débarquent aux moments où elles pensent que nous nous y attendons le moins, même si c’est juste pour une heure. Comment savoir autrement si nous n’avons pas pénétré en douce dans le cinéma pour voir un film cochon ou si nous ne faisons pas des choses inavouables avec des garçons? Si nous apprenons des gros mots au lieu de vers en kannada, si nous nous soûlons au whisky bon marché au lieu de résoudre nos problèmes de maths? »

Elles entendent délivrer leurs filles de ce joug qu’est d’être une femme et d’en faire un outil de liberté et d’autonomie. Surtout pour leurs filles, la nouvelle génération. Un des points prégnants ici, c’est la volonté inflexible d’aller à l’école, d’étudier, la volonté des mères pour leurs filles – parfois d’un père mais on verra que… – et le désir des filles. Car même s’il y a des barrières, elles sont économiques et  affectives, comme ici, pour la mère de Deepa, aveugle et encore petite, que Madame Janaki veut envoyer dans une école adaptée éloignée du Paradis, avec cette fois un père conciliant:

« Je n’enverrai pas ma fille dans une école loin d’ici. Point final.

-Écoutez-moi encore un instant, je vous en prie. Votre fille a un tel potentiel…

-C’est exact. Ma fille.

Tante Neelamma serra Deepa si fort que celle-ci en eut le souffle coupé.

« Je suis sa mère.Et je sais exactement de quoi elle a besoin pour être heureuse.

-Elle a besoin d’aller à l’école.

-Elle a besoin de sa mère », répliqua tante Neelamma.

Tante Neelamma, titulaire d’un diplôme de fin de quatrième, de quelques certificats professionnels. Tante Neelamma, qui prétendait avoir un compte en banque alors qu’elle ne possédait qu’une liasse de billets enfermée sous clé dans l’almirah.

« Elle a besoin de moi.

-Mais elle t’aura toujours, protesta gentiment le père de Deepa.

-Tu n’es pas une femme, rétorqua tante Neelamma en se tournant vers lui. Tu n’y connais rien. »

Après le départ de madame Janaki, Deepa se laissa glisser des genoux de sa mère. Assise sur le sol, elle tira le tissu de sa robe sur son nez et inspira profondément. Il sentait l’amidon et les économies, la transpiration et la prudence. Et, autour de l’encolure, un tout petit peu la peur. »

Un des plus beaux personnages est sans aucun doute Madame Janaki.

« Après l’arrivée des ingénieurs, Bangalore a vu pousser des choses différentes. Des bâtiments, des ponts routiers, des routes à péage.

Et des murs. Des tas et des tas de murs.

[…]Au début, nous n’avons pas vraiment prêté attention aux murs. Nous avons oublié qu’ils étaient là.

Jusqu’à ce que madame Janaki nous conseille de les escalader. »

Professeure de toutes ces adolescentes, elle les pousse, les aide, sait voir en chacune des qualités, des centres d’intérêts, des potentiels,  toujours présente pour que ses élèves puissent avoir un autre horizon que celui de leurs mères, dans et hors de ce Paradis tout le temps à la merci des bulldozers. Madame Janaki parlemente, argumente auprès des réticences. Car le Paradis rasé, cela signifie la mise au loin de ses habitants, et l’éloignement des activités qui les font vivre, et des écoles.

Très très beau roman qui entend bien démontrer qu’il faut faire confiance à la jeunesse et aux filles, qu’il faut regarder cet endroit autrement qu’un mouchoir à la main.

« Nous la regardons cadrer nos vies – ou du moins ce qu’il en reste.[…]

Nous regardons ce qu’elle ne cadre pas aussi. Tante Fatima, le portable collé à l’oreille, qui agite le doigt en l’air et aboie ses revendications. Tante Neelamma qui raconte une blague obscène puis renverse la tête en riant tandis que tante Selvi glousse derrière sa main.[…]

-Cette dame se trompe totalement, dit Joy.

-Elle se trompe totalement sur nous » ajoute Rukshana.

Au Paradis, nous les filles, nous avons l’habitude de considérer notre enfance comme un territoire à défendre, de repousser les intrus et d’éviter les désastres grâce à des actes stratégiquement planifiés.

Aux yeux de nos mères, à nos yeux, c’est une guerre que nous avons une chance de remporter. Mais sur les photos de la dame étrangère, cette guerre, nous l’avons déjà perdue. »

La journaliste qui va venir « photographier la misère » est une très très bonne idée dans l’histoire, un personnage dont l’auteure se moque, qui cristallise tout ce que ces filles rejettent, combattent et contestent, à savoir une certaine condescendance, de la pitié, un certain regard sur leur milieu de vie, sur elles, sur les leurs, un certain regard qui ne change rien.

Je précise ici que Bangalore est la « Silicon valley » indienne, un « pôle d’excellence » et que c’est pour bâtir les immeubles de verre des multinationales que le paradis doit être rasé.

« À Bangalore, les gosses de riches vont à l’école privée. Ce qui signifie qu’ils ont beaucoup de choses que nous n’avons pas: des manuels scolaires. De l’électricité. Des toilettes. De l’eau pour les toilettes. De l’eau potable. Mais il y a une chose que nous, gamins de l’école publique, avons et qu’eux n’ont pas.

Des rats. Des tas et des tas de rats gras, juteux, qui détalent et qui creusent. »

*En aparté, Bangalore est face à une pénurie d’eau et à un péril écologique majeur, qui n’en doutons pas, atteindra en premier, les bidonvilles comme le Paradis. Lire cet article de 2018  ICI.

Je conseille vivement cette lecture, un livre qui se dévore parce qu’on s’attache tellement à ces filles drôles, gaies, décidées, intelligentes …On les aime et l’écriture renvoie si bien les visages, les senteurs et les couleurs de ce quartier plein de vitalité. On souhaite tellement que toutes s’en sortent – j’entends par là que toutes parviennent à réaliser leur rêve, à atteindre leurs objectifs…Il y a  beaucoup de choses dont je ne vous ai pas parlé dans ce livre plein de couleurs, de voix, ce livre éclatant de lumière et d’intelligence.

J’ai eu du mal à choisir des extraits, j’ai marqué des tas de pages, et c’est à regret que j’ai laissé les filles du Paradis, à cette dernière page:

« Le Paradis, notre Paradis, s’étire en contrebas, sillonné de chemins qui fourmillent d’histoires. Il y a l’arbre dans lequel Rukshana est tombée amoureuse. L’église où Joy est devenue elle-même. Le sous-bois où l’ajji de Banu a découvert la vérité sur son mari. Une vérité qui nous a sauvées la première fois, mais non la dernière, lorsque la municipalité s’en est prise à nous.

La procession funéraire serpente vers nous. Nous apercevons le corps à présent, couvert d’un drap blanc et d’œillets de al couleur du feu. L’air résonne de battements de tambours, de bêlements de cuivres. Ce tintamarre est censé informer l’âme qu’elle se trouve encore chez elle. Que, où qu’elle aille, le chaos régnera toujours ici. Sur terre.

« Et toi, qu’en penses-tu, Banu? demande Padma. À quoi ressemble le paradis? 

-À ça. »

J’ai adoré ce bouquin d’un bout à l’autre, sans mièvrerie, insolent, fougueux, qui m’a appris beaucoup de choses et que j’ai très très envie de partager. Le voici, et allez visiter ce Paradis.

« Sept jours avant la nuit » -Guy-Philippe Goldstein – Série Noire Gallimard

« Zéro.

Inde.

Quartier résidentiel Central New Dehli – Appartements privés

L’instant d’avant, le Swami égrenait encore lentement son chapelet de cent huit perles tout en récitant les yeux fermés les mantras du matin à même le sol, le corps encalminé dans son dhoti safran, les épaules, les bras et le buste recouverts des cendres sacrées, le front marqué à la craie blanche et au kumkum qui d’un trait rouge vif marque la présence de Lakshmi, l’âme sœur de Vishnou, au point du sixième chakra, à la base du cerveau, là d’où l’esprit du prêtre accède directement à la lumière de la connaissance divine. »

Si vous pensez qu’il s’agit là d’un roman mystique, erreur ! Quoi que tout bien considéré, le mystique, le sacré, l’au-delà et le « venu des étoiles », tout ça est devenu bien relatif, discutable et à prendre avec des pincettes car tant malmené, utilisé à toutes les sauces et galvaudé jusqu’à être vide de son sens d’origine – je précise illico que personnellement je ne crois en rien de tout ça -.

Voici le genre de roman que je n’ai pas vraiment l’habitude de lire; annoncé thriller, c’est certes un livre qui parfois atteint un suspense terrible et dont on avale les pages avec frénésie; mais c’est surtout pour moi un roman géopolitique et d’anticipation ( je rajoute: hélas… ), ce n’est pas ce que je préfère en règle générale; d’autant que là, ça vous fiche une peur bleue  – enfin vous je n’en sais rien, moi oui ! -. Mais ici, c’est passionnant bien que terrifiant, parce que si proche et si envisageable à très court terme . Pendant ma lecture, en faisant une pause je suis tombée par un total hasard sur une émission sur France Culture consacrée à la montée violente du nationalisme en Inde, pile dans le sujet, enfin dans un des sujets de ce roman effrayant.

« Ils recherchent la pureté originelle d’un « âge d’or » mythique, qui se traduit dans les faits par un retour aux valeurs précivilisationnelles, propres à nos origines primatologiques: rôle social inférieur de la femme, contrôle de la sexualité, valorisation de l’agression masculine, rejet des individus hors groupe – et donc de l’étranger – , recours à l’action violente allant jusqu’au meurtre. Quelles que soient les latitudes, l’expression est la même parce que ce n’est pas une idéologie mais un réflexe sociobiologique ancien. »

Je me suis engouffrée dans ce compte à rebours de ces sept jours en lisant les longs passages techniques, technologiques, militaires sans vraiment chercher à tout bien assimiler ( je m’en sens incapable et au fond ça ne change rien à ma lecture, ça me fait juste bien comprendre que c’est très compliqué, très élaboré et très dangereux ! ), j’ai trouvé par contre un grand intérêt à suivre les diverses manipulations entre les personnages, les mensonges, les trucages, les doubles jeux, mais surtout ce qui m’a passionnée, c’est la méthode des extrémistes qui consiste à appuyer sur ce qui fait mal chez ceux qu’ils veulent convaincre: le déshonneur, l’humiliation, l’asservissement ou l’avilissement d’un peuple, en utilisant pour ça les fondements de leur civilisation, les textes fondateurs, ce qui fait leur fierté, détachant et interprétant certains passages hors du contexte. Ce qui était leçon de vie devient arme de guerre.

« Le Satguru lui avait dit ces paroles de la Gita, qu’il a répétées jusqu’à les apprendre par cœur: »Car tout ce qui est né est assuré de mourir, et tout ce qui a connu la mort de renaître. Face à l’inéluctable, il n’y a pas de place pour la pitié. » Et par la suite: »Te refuser à cette lutte légitime, ce serait forfaire à ton devoir, à l’honneur, et tomber dans le péché? Et les gens iront colporter ta honte ineffable. Pour un homme d’honneur, l’infamie est pire que la mort. » C’est son rang à lui, et le statut de son sang, qui doit désormais accéder au plus haut? Cette élévation effacera à jamais toute honte passée ou présente. »

Les mots, nous qui les aimons quand nous lisons, nous le savons bien sont puissants, et ce sont eux la première arme de guerre de ce livre où à maintes reprises les textes sacrés de l’hindouisme ( qui n’est pas une religion, mais un ensemble de concepts philosophiques ) sont cités, détournés. Toutes les grandes sagas védiques sont ici citées je crois, ainsi la bhagavad gita * devient par la voix de chefs de groupuscules avides de gloire une suite de puissants appels au crime et à la vengeance. Alors que pour Samesh, ce jeune garçon perdu, ces textes étaient la voix douce et aimante de sa mère décédée, les chefs haineux en ont fait des mots vengeurs et pleins de rage.

C’est aussi avec les mots que la première héroïne de l’histoire, Julia, accomplit une grande part de son travail ( elle travaille pour les services de renseignement des États Unis, mais je préfère dire que c’est une espionne ! ). Faut-il que je vous dise ce qui est mis en perspective ici ? Un peu, juste un peu.

On confie à Julia une mission de la plus haute et plus vitale importance. Grâce à l’informatique et à ses possibilités infinies, des pirates extrémistes de droite hindous, parviennent à se procurer de l’uranium enrichi dans les stocks de l’état indien et menacent de jeter une bombe sur une grande ville. Mais laquelle ?

Ainsi va commencer ce compte à rebours angoissant qui va mettre sur les dents toutes les plus grandes puissances mondiales, qui bien que disposant des plus hautes technologies, des meilleurs agents, vont se retrouver acculées à des décisions plus que délicates, au résultat vertigineux.

« La nouvelle ambassade s’est réfugiée de l’autre côté de la Tamise. Ses murs de verre résistent aux souffles d’explosion; les buttes aux alentours et les douves de la citadelle stoppent manifestants et camionnettes. L’ère des cinq bons empereurs s’est achevée. La crise de l’Empire est venue dans les pas des  Commode et des Héliogabale. Les seigneurs se retranchent désormais derrière leurs villas fortifiées.

J’entre dans le château aux murailles invisibles. »

De Londres à Washington, du Cap à New Delhi, en passant par Riyad et au ciel où les avions présidentiels tournent en rond, des immeubles de verre ultra sécurisés aux temples de l’Inde, va se dérouler un périple tétanisant vers l’abîme imminent. Entre diplomatie subtile, suspicion et terreur, on verra ce qui va arriver à Ann Baker, très croyante et très obsessionnelle présidente des USA, les jeux de pouvoir en Arabie Saoudite, au Pakistan et en Inde. On suivra Rakesh et Samesh, jeunes pousses fragiles mais décidées et explosives implantées en Angleterre, élèves du professeur Sanil Pathak, bras droit de V.T. Kumar, ogre mâle avide de puissance et de pouvoir.

J’ai beaucoup aimé Julia, sa solitude, sa force et son esprit, dont on apprend pas mal de choses – étonnantes-  à la fin du roman.

« Je roule dans une petite bille d’acier, perdue au milieu d’un chapelet de dominos de briques, de béton et bitume, parfaitement alignés pour l’anéantissement nucléaire – et l’ignorant superbement. Nous nous balancions, insouciants, de branche en branche de fer, sous le feuillage de verre et le soleil sous cloche de carbone toujours plus brûlant, ignorants de notre fragilité.Et puis vint cet homme un peu plus nourri de violence que tous les autres -[…] »

Alors voilà, j’ai été très absorbée par cette lecture qui développe des sujets brûlants, j’ai frémi en écoutant cette série d’émissions sur l’Inde sur France Culture – qu’on ne peut pas accuser de faire de l’à peu près, je pense – tellement à propos et validant plutôt l’état des lieux du livre. Alors j’ai dit au tout début que pour moi ce livre était de l’anticipation, ce qui est pire que de la fiction, on est d’accord ? Voici donc une vision de l’apocalypse comme personne ne peut en souhaiter. MAIS je vais me convaincre que non, ce n’est pas comme ça que tourneront les choses, je vais utiliser le pouvoir des mots pour me dire que tout n’est pas foutu ! Je me suis dit que Julia était comme James Bond, histoire de dédramatiser…Bon, ça n’a pas trop marché. Je crains que ce livre d’anticipation soit lucide, très lucide.

Ce roman a le grand mérite de mettre le doigt sur des thèmes qu’il serait temps de prendre en considération –  je veux dire sérieusement – (la technologie nucléaire et les réseaux informatiques entre les mains de tous et donc de n’importe qui, y compris des  extrémistes) et ce par un auteur qui sait de quoi il parle (Il est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense ).

« Le moment est venu de reconnaître ce qu’a été, est et sera ma vie tout entière : rien d’autre que la mission. On avance et on continue. Le septième jour est arrivé avec sa révélation : Il n’y aura pas d’autre choix.

Tout commence maintenant. »

« L’interprète des maladies » de Jhumpa Lahiri – Mercure de France, traduit par Jean-Pierre Aoustin

Toujours sur les conseils d’Evelyne, je viens de finir ce recueil de nouvelles.

Jhumpa Lahiri appartient à la dialinterprète_des_maladies20100423spora bengali; née en 1968 à Londres, elle vit à New York et a obtenu en 2000 le prix Pulitzer pour ce livre, dont les personnages, comme elle,  sont presque tous des Indiens déracinés, vivant dans le mélange des cultures, avec leurs déchirements et leurs conflits de toutes sortes. Calcutta, Londres, New York…Quand ils disent « chez nous », c’est en Inde. Jhumpa Lahiri explore leur nostalgie, douce ou violente, accompagne leurs premiers pas en terre étrangère, leur solitude, leurs surprises. Certains personnages sont très touchants, comme Mme Sen et son chagrin :

« Eliot, si je me mettais à crier à tue-tête, est- ce que quelqu’un viendrait voir ce qui se passe? »

Eliot haussa les épaules : « Peut-être. 

– Chez nous, tu sais, tout le monde n’a pas le téléphone, mais on n’a qu’à élever la voix ou exprimer la moindre peine ou la moindre joie, et tout un quartier plus la moitié d’un autre viennent s’informer de ce qu’il y a et proposer leur aide… »

ou Bibi Haldar, épileptique en mal d’amour. J’ai beaucoup aimé la dernière nouvelle, « Le troisième et dernier continent » , peut-être la plus apaisée, la plus optimiste. L’auteure y dépeint très bien ce « choc » des cultures qui au fond n’en est un que si on y met de la mauvaise volonté de part et d’autre; à travers ce mariage organisé typiquement indien et cette logeuse centenaire anglaise, qui contribuera à ce qu’on appelle « l’intégration » du couple dans ce pays d’adoption mais surtout à leur véritable rencontre amoureuse, Jhumpa Lahiri démontre que le vivre ensemble est possible, et que l’espoir est permis ( le livre a été traduit en France en 2000 ).

indienneL’ensemble est plein d’un humour très fin, plein aussi de scènes et d’odeurs de cuisine, de tiroirs d’où sortent des saris colorés, du bruit des bracelets aux bras des filles…

J’ai beaucoup aimé ce livre, sans pesanteur et très sensible.

L’art de la nouvelle est difficile, je sais que beaucoup de gens n’aiment pas ça, ressentent une frustration en les lisant. Jhumpa Lahiri réussit fort bien un recueil construit, cohérent, une belle boucle sur un beau sujet , qu’elle maîtrise parfaitement.

« Mes seuls dieux » de Anjana Appachana – Zulma, traduit par Alain Porte ( de l’anglais, Inde )

mes-seuls-dieuxJ’ai lu hier après-midi, ce recueil de nouvelles de cette auteure indienne, née dans le Kodagu ( Sud de l’Inde ) et qui vit en Pennsylvannie.

Publiées en 1992, ces nouvelles explorent la vie quotidienne de femmes indiennes; petites filles, jeunes femmes, étudiantes, salariées, mères nous sont montrées dans un terrible tiraillement entre monde moderne et tradition, désir d’indépendance et attachement à la famille.Sans fioritures, avec des mots simples, non dénués d’humour à l’occasion, Anjana Appachana nous montre un monde féminin en plein mouvement, dans des relations souvent cruelles et douloureuses entre femmes et avec les hommes, qu’ils soient pères, amants, époux ou collègues de travail.

école filles inde

Le seul reproche que je ferais est que tout se passe dans les milieux de classe moyenne et à Delhi : les parents éduquent leurs filles, elles lisent, étudient, deviennent médecins ou DRH, certes au prix de conflits familiaux et générationnels. Elles sont combatives, et parfois paient le prix cher de cette indépendance, à laquelle elles n’accèdent pas toujours, ce qui donne lieu à des passages assez durs et à une nouvelle génération d’épouses frustrées !

Je me suis sentie très dépaysée dans ce pays objet de si nombreuses caricatures, alors qu’il est si immense et si divers; les dialogues reflètent vraiment un autre mode de pensée et d’appréhension des choses. Livre féministe ? Pas au sens militant qu’on applique si souvent à ce terme. Mais jolis portraits, aimants, sensibles et pleins de tendresse de femmes de son pays, que peint là Anjana Appachana. 

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Je remercie l’auteure de la « Médiathèque de Babel » qui m’a donné envie de lire ce petit livre plein de charme.