« Ce que savait la nuit » – Arnaldur Indridason – Métailié Noir/ Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Le temps était radieux. Assise depuis un moment avec le reste du groupe pour se reposer après leur longue marche, elle avait sorti un casse-croûte de son sac à dos et admirait la vue sur le glacier. Son regard s’arrêta tout à coup sur le visage qui affleurait à la surface.

Comprenant avec un temps de retard la nature exacte de ce qu’elle avait sous les yeux, elle se leva d’un bond avec un hurlement qui troubla la quiétude des lieux.

Assis en petits groupes sur la glace, les touristes allemands sursautèrent. Ils ne voyaient pas ce qui avait pu bouleverser à ce point leur guide islandaise, cette femme mûre qui gardait son calme en toutes circonstances. »

Je suis une inconditionnelle du grand Arnaldur Indridason, vous le savez. Là je  dirais que ce roman est un peu paresseux du côté intrigue en fait. Mais pas sur le reste, sur l’écriture et l’intelligence rien à redire. Certains passages sont de la dentelle, des portraits courts mais nets, parfois touchants, comme celui de Herdis

« Timide et hésitante, elle était incapable de formuler la raison de sa visite. Konrad s’attendait à ce qu’elle lui tende un journal ou un ticket de loterie. Il pensait la chasser, mais elle semblait si malheureuse et désemparée qu’il n’osa pas le faire. Pauvrement vêtue, elle portait un jean usé, une veste en skaï et un pull-over violet. Un ruban noir ceignait son épaisse chevelure blonde.Elle était encore jolie et svelte même si l’âge et les épreuves de la vie avaient marqué son visage, pincé ses lèvres et creusé de profondes poches sous ses yeux. »

 impitoyables comme celui d’Olga

« Olga était aussi peu avenante que d’habitude. Elle travaillait aux archives de la police, atteindrait bientôt l’âge de la retraite et n’était pas à prendre avec des pincettes. Elle était affectée depuis longtemps à ce service et, derrière son comptoir, ressemblait elle-même un peu à un gros classeur: petite, les jambes courtes et solides, carrée, le corps imposant. »

et du météorologue

« Konrad fut amusé d’apprendre que le météorologue avec lequel il avait rendez-vous plus tard dans la journée se prénommait Frosti, c’est-à-dire « Gel » voire « Glaciation ». Son amusement fut toutefois de courte durée quand il découvrit un jeune coq arrogant, un snobinard particulièrement antipathique. »

 (le dialogue qui suit est très drôle ) des mots choisis parce qu’Indridason est un grand écrivain. 

 

Comme vous le lisez dans les premières phrases du roman, les premiers mots sont alléchants avec ce corps pris dans une gangue de glace et qui surgit un jour aux yeux de randonneurs.

« Le visage de l’homme apparut au groupe, comme une pièce de porcelaine d’un blanc translucide soigneusement dessinée et si fragile qu’elle pouvait se briser au moindre choc. Il était impossible de dire depuis combien de temps cet homme se trouvait dans la glace qui l’avait conservé intact en le protégeant du processus de décomposition. Il semblait avoir la trentaine. Le visage large, il avait une grande bouche, de belles dents robustes, un nez droit, des yeux renfoncés et une épaisse chevelure blonde. »

Beau départ, vraiment, car l’homme de glace avait été recherché par Konrad lors de sa disparition, sans résultat et laissant le policier frustré. Mais ensuite je n’ai plus été aussi convaincue. L’enquête va et vient avec des témoins qui apparaissent, faisant changer son cours à plusieurs reprises, c’est un peu tortueux pour peu de suspense finalement . Je crois qu’ici l’enquête est plutôt un prétexte à poser des bases pour la suite de cette série.

En fait, personnellement j’attendais le retour de Flovent et Thorson, l’un ou l’autre ou les deux. Parce que ces personnages avaient du potentiel romanesque, parce qu’ils m’avaient plu. Konrad, veuf, est néanmoins sympathique, on l’a rencontré aussi avec son père escroc médium dans la Trilogie des ombres ( on retrouve ici des personnages de cette trilogie donc ). Il est bon père et bon grand-père, il a de grandes qualités humaines.

« Les enfants avaient entendu leurs parents parler de la découverte du corps.

-Grand-père, demanda l’un deux en posant sa tête sur l’oreiller, c’est vrai que tu connaissais l’homme qu’on a retrouvé sur le glacier?

-Non, répondit Konrad.

-C’est pourtant ce que papa nous a dit, insista l’autre, les yeux encore rougis par les tueries de son jeu vidéo.

-Je ne le connaissais pas personnellement, mais je sais qui c’est.

-Papa nous a dit que tu l’as cherché pendant des années quand tu étais policier.

-C’est vrai.

-Mais tu ne l’as jamais trouvé.

-Non.

-Pourquoi?

-Parce que son assassin l’avait caché sur ce glacier. Au fait, le film que vous m’avez emmené voir est un vrai navet.

-Non, il était génial, protestèrent les jumeaux. Trop génial!

-Vous êtes deux petits crétins, répondit Konrad en leur souriant avant de refermer la porte de leur chambre. »

Au fil des pages, toujours grand, Indridason affine Konrad psychologiquement, humainement et physiquement, il nous parle de sa malformation d’un bras, il avance quelques détails pour « épaissir » l’homme. C’est surtout quand on entre dans la vie privée de Konrad et dans son amour perdu que le roman prend de la hauteur et de la profondeur, avec de très beaux passages sur sa vie de veuf, toujours épris de sa femme Erna, disparue à la suite d’un cancer. 

« Konrad regarda longuement sa photo de mariage. Il se souvenait du baiser sur le parvis de l’église. Il se rappelait chacun de leurs baisers. Il alla chercher dans le placard une autre bouteille de vin rouge. Un shiraz importé d’Australie et baptisé The dead Arm, c’est à dire Le bras mort. »

Des pages bouleversantes sur cet amour et la douleur de la disparition, comme lors de l’éclipse de lune que le couple va admirer, Erna sous morphine (ce qui me fait dire et penser que ce livre aurait été aussi bon et peut-être pour moi meilleur sans l’enquête, en ne parlant que de Konrad. Ce n’est que mon avis, bien sûr.) 

« Quand ils avaient quitté la maison, Erna lui avait dit qu’il n’y avait pas eu d’éclipse lunaire durant le solstice d’hiver depuis le XVIIème siècle et que la prochaine ne se produirait pas avant cent ans. Elle était heureuse de pouvoir passer avec lui ce moment qui était en même temps une journée et l’éternité.

Konrad avait quitté le parking. Erna dormait profondément sous l’effet de la morphine. Il avait roulé tranquillement. Quand il s’était garé devant leur maison d’Arbaer, il avait voulu l’emmener à l’intérieur: elle était morte. Il était resté un long moment assis dans la voiture avant de détacher le ceinture de sa femme puis l’avait portée dans la maison, l’avait allongée et lui avait dit ce dont il avait oublié de lui parler dans la voiture. La Lune était décrite ainsi dans un poème : elle était la boucle de la nuit. L’antique amie des amants.

C’était le jour le plus court de l’année, mais Konrad n’en avait jamais connu d’aussi long.

Il ne durait que quatre heures et douze minutes.

Pourtant il était l’éternité. »

Donc ça reste quand même très bon grâce à l’écriture et à la finesse de l’auteur sur les personnages mais globalement pour moi l’enquête dilue la force des passages comme celui-ci. Mais je pardonne tout à Indridason, une œuvre ne peut être égale sur toute la ligne, je continuerai, fidèle, à lire mon auteur de polar islandais préféré.

Derniers mots:

« Le calme l’envahit dès que ses pensées se fixèrent sur Erna. Comme souvent lorsqu’il allait mal et qu’elle lui manquait terriblement, les notes mélodieuses et apaisantes du Printemps de Vaglaskogur vinrent lui emplir l’esprit. Il sombra dans un sommeil sans rêves en pensant au sable soyeux de la baie de Nautholsvik, à des enfants jouant sur la plage et au parfum capiteux d’un baiser à l’odeur de fleurs. »

« Je voudrais qu’on m’efface » – Anaïs Barbeau-Lavalette – Bibliothèque Québecoise

« Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde. »

Ce petit livre est un cadeau de ma fille. J’avais commencé sa lecture avant de repartir de Montréal. Difficile à trouver en France, alors j’ai eu ce petit roman pour Noël et c’est un magnifique cadeau pour qui aime lire et découvrir. Je ne sais pas vous, mais moi rien que le titre me donne des frissons. J’ai donc visité hier le quartier Hochelaga-Maisonneuve- en regardant le plan de la ville, j’y suis passée à pieds sans le savoir – , j’ai fait la connaissance de Mélissa, Roxane, Kevin, Kelly et Kathy, et puis Meg, Marc, Louise, Steve…

J’ai rencontré surtout donc trois enfants de douze ans aux vies d’adultes déjà, trois enfants livrés à eux-même ou presque, qui vivent dans le même bloc, chacun une vie impossible mais qu’ils affrontent avec un incroyable courage. En même temps, ils n’ont pas bien le choix. Je n’ai pas une once de honte à dire que j’ai pleuré du début à la fin, car si certains passages peuvent faire sourire, c’est par un bref retour à l’âge réel de ces gosses, mais ils sont toujours brutalement ramenés à la réalité. Et c’est : père alcoolique, mère toxico et prostituée, beau-père violent et mère alcoolique, papa catcheur et mécano qui perd son job puis perd son combat…La défaite est ce qui règne dans ce Bloc, la défaite, le renoncement, le désarroi, la survie, les addictions mais aussi la négligence. Seul Kevin a un papa qui tient encore un peu debout mais les deux petites…Voici deux fillettes formidables, mais pour lesquelles, on le sent bien, s’amorce le pire pour leur vie future. Pourtant ils rêvent encore, ces enfants, Roxane rêve de Russie et d’Anastasia en écoutant Chostakovith, Kevin de lutte et Mélissa…Mélissa n’a pas le temps de rêver, elle s’occupe de ses deux petits frères. Je ne raconterais rien de plus, ce livre compte 145 pages, juste quelques extraits significatifs. Et vous dire que c’est un merveilleux livre, vraiment.

Roxane va à l’école:

« L’autobus roule dans Hochelaga pis ramasse les détritus.

Roxane regarde dehors. Est pas débile, elle. Est pas pareille, mais est pas débile.

M.S.A. Mésadaptée-Socio-Affective. C’est ça son étiquette.

Y ont pas dit si ça se soignait, ni si c’était contagieux.

L’autobus freine devant l’école. Elle sort, vite. Toujours la première.

Elle traverse la rue vers le dépanneur. »

Et Roxane chez elle:

« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.

Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. […] Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »

Et Roxane, au concert de la chaise vide:

« Roxane se tient droite, le violon fixé sur l’épaule, le regard ancré dans la foule.

Anastasia est là – c’est correct, c’est correct – Roxane tient l’archet dans sa main pétrifiée.

C’est l’Hiver de Vivaldi, les deux chaises restées si vides au milieu d’une rangée pleine, l’Hiver auquel Roxane s’accroche comme à une dernière bouée. Y sont pas là. »

 

Cette version, nerveuse, comme le cœur de Roxane qui palpite et soudain s’arrête, entre chagrin et colère.

Mélissa :

« Ce soir, Mélissa déménage dans la chambre de sa mère. Parce qu’elle reviendra pas, reviendra plus. Elle a choisi la rue. Mélissa prie pour que l’hiver soit frette à mort. À mort.

Mélissa a douze ans, pis à partir de maintenant faut qu’a kicke la petite fille. Faut qu’a la batte, faut qu’a la tue. Faut qu’a soit plus adulte que les adultes, pis est capable en crisse.

Hier, le beau-père a sacré son camp. Pouvait pu fourrer, y est parti.

Parfait comme ça. Pas besoin d’lui ici.

Mélissa a douze ans pis est capable en crisse. Mieux que personne, même. »

Kevin et son père Steve:

« La porte de la chambre de Kevin s’ouvre doucement. Kevin en sort. La cape rouge sur ses épaules traîne à terre. La maison est silencieuse. Dans le salon, Steve s’est endormi. Kevin s’approche. Regarde son père. Kevin s’approche encore, doucement.

Lentement, il passe ses bras autour des épaules de Steve, monte sur lui. Puis se recroqueville en petite boule contre son torse, où il pose sa tête. Par-dessus leurs deux corps fatigués, il tire la cape rouge, comme une couverture. Et après s’être assuré que son père est bien abrité, Kevin s’endort à ses côtés.

Un temps.

Steve passe doucement son gros bras autour du corps frêle de son fils endormi. »

Je veux rajouter que cette langue québécoise est non seulement savoureuse, mais d’un infinie poésie, parfois brutale comme un coup de poing, avec des expressions si fortes…sans doute le talent d’Anaïs Barbeau- Lavalette y est pour quelque chose bien évidemment avec ce premier roman d’une tendresse infinie pour ces enfants à l’abandon. Et pourtant et pourtant…à lire jusqu’au bout, en succession de tendresse, de naïveté et de rudesse, de violence qui secouent très fort.

Quant à la difficulté de trouver des livres québécois en France, bien moins présents que les écrivains canadiens anglophones, je vous propose ce lien: https://www.librairieduquebec.fr/, qui vend en ligne ( libraires rencontrés à St Malo il y a deux ans) mais peut-être est-ce possible autrement, en tous cas pour les auteurs autres que très fameux ici et ramenés par de grosses maisons d’édition. Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, on trouve ce roman en e.book, un autre existe en Livre de poche (« La femme qui fuit » ). Par ailleurs ce livre-ci lui a inspiré un long métrage de fiction, « Le ring » où Kevin devient Jessie qui cumule un peu tout ce que vivent les trois enfants dans le roman.

Voici ce reportage pour mieux connaitre cette écrivaine réalisatrice et documentariste.

Grand grand talent et une empathie, une compréhension de l’adolescence assez rare. Je porte ces mômes dans mon cœur. Coup de foudre !

Bande-annonce du film 

 

« Sur le ciel effondré »- Colin Niel – Rouergue Noir

« Pirogue immobile, coincée dans un de ces lacets qui perçaient la jungle comme autant d’hameçons dans la cuirasse d’une sorte de monstre aquatique. Au-dessus des gendarmes, trois urubus tachaient la voûte de leurs ailes noires, planeurs fantômes déchirés entre ciel et canopée. Le plafond nuageux évoquait le reflet en noir et blanc du tapis infini des cimes amazoniennes, une autre terre en négatif où d’autres hommes s’essaieraient à d’autres vies. Autour des uniformes, les moustiques tiraient des bords en escadrons voraces, à l’assaut des peaux moites qui dépassaient des polos. »

Formidable roman, mais il est extrêmement difficile d’en parler car c’est un livre dense et touffu comme la forêt amazonienne où il se déroule.

C’est déjà pour ça que ça m’a intéressée. La Guyane j’en sais bien peu de choses, si ce n’est cette forêt amazonienne qui en occupe une partie, les moustiques et autres insectes voraces, la chaleur, les fusées qui décollent, une population mélangée…Et bien peu d’histoire, alors que cette terre est française. Je n’ai pas souvenir qu’on m’en ait touché quelques mots à l’école…Et en fait très heureuse de la découvrir à travers la littérature, et sous la plume de Colin Niel dont « Seules les bêtes » était déjà un coup de cœur.

Je ne le fais que très rarement, mais je vous mets ici la 4ème de couverture :

« En raison de sa conduite héroïque lors d’un attentat en métropole, l’adjudante Angélique Blakaman a obtenu un poste à Maripasoula, dans le Haut-Maroni, là où elle a grandi. Au bord du fleuve, il lui faut supporter de n’être plus la même, une femme que sa mère peine à reconnaître, de vivre aussi dans une ville qui a changé au voisinage des rives du Suriname, avec leurs commerces chinois, leurs dancings et leurs bordels, les filles dont rêvent les garimpeiros qui reviennent des placers aurifères. Et après les derniers spots de vie urbaine s’ouvre la forêt sans bornes vers les mythiques Tumuc-Humac, le territoire des Wayanas, ces Amérindiens qui peu à peu se détachent de leurs traditions, tandis que s’infiltrent partout les évangélistes. C’est là que vit Tapwili Maloko, le seul homme qui met un peu de chaleur dans son cœur de femme. Aussi, lorsque de sombres nouvelles arrivent de Wïlïpuk, son village à plusieurs heures de pirogue, hors de question qu’Angélique ne soit pas de la partie. Pour elle s’engage l’épreuve d’une enquête dans la zone interdite, ainsi qu’on l’appelle parfois. Et pour affronter le pire, son meilleur allié est le capitaine Anato, noir-marron comme elle, et pour elle prêt à enfreindre certaines règles. »

Tipoy Maloko, le fils adolescent du respecté Tapwili, a disparu lors d’une fête très arrosée de cachiri. Au même moment, en ville, des meurtres sont commis, et la gendarmerie enquête. Angélique Blakaman, sensible au charme étrange de Tapwili  et touchée par son désarroi va se lancer à la recherche du garçon.

« Coup de chaleur dans son cœur de femme.

Comme à chaque fois que surgissait en elle l’image du Wayana.

Les traits subtilement ronds de son visage, cette étrange manière de sourire en continu, comme pour mettre de la distance entre lui et le reste du monde. Ce qu’il dégageait quand Blakaman l’approchait, quelque chose de l’ordre de la majesté, la culture amérindienne dans ce qu’elle avait de plus beau, nichée dans chacune de ses paroles, dans chaque geste, dans chaque expression. »

Pas plus que ça, si ce n’est que nombres de choses seront révélées concernant les exploitations aurifères, les luttes larvées des pouvoirs, les rivalités entre les territoires dont les frontières, noyées dans les eaux du fleuve et de ses bras ainsi que dans la jungle, n’ont de frontières que le nom .

Par crainte de dire des sottises, je ne m’attarde pas à paraphraser tout ce que dit Colin Niel : c’est passionnant, j’ai appris des tas de choses, ignorante que je suis de ce territoire, concernant sa géographie, son histoire, ses mutations, ses habitants, ses cultures…On est infiniment triste à lire certaines pages, celles qui disent le résultat de l’avancée de notre modèle de société un peu partout et en particulier le sort des jeunes amérindiens qui doivent quitter leur village pour aller au lycée, leur isolement et le fait que tant de ces jeunes gens se suicident ( je vous invite à suivre ce lien pour en savoir plus sur ce drame, car c’est un drame ) .

Je choisis de vous parler de Blakaman, cette femme douloureuse en armure contre l’hostilité du monde, contre son reflet dans les miroirs. J’ai aimé cette femme comme une sœur. Elle est une guerrière, une héroïne infatigable et plus d’une fois on a envie de lui tenir la main avec tendresse. Et puis il y a Anato, qui lui souffre d’un mal étrange, sans explication et que les magies successives ne parviennent pas à chasser. Letitia, si touchante elle aussi avec son air bravache et dévergondé… Les moments forts de la vie de chaque personnage important sont racontés au fil des événements, creusant ainsi mieux le trait, rendant chacun plus précis, plus complexe aussi.

Surtout il y a l’Amazone, la forêt et ses sortilèges. Il y a l’eau, la canopée, les animaux, les éléments et les Indiens. Et nous lisons là des pages qui m’ont enchantée au sens propre du terme.

Car Colin Niel écrit formidablement et en particulier ces passages où les pirogues glissent en silence, où on aperçoit le temps d’une seconde les flèches rouges des aras qui cinglent le ciel si haut, l’atèle accroché à sa branche que ne voit que celui qui sait regarder, au milieu des bruits étranges comme ce chant de l’engoulevent:

« Et enfin Tapwili vit l’oiseau.

À l’orée forestière. Posé à terre, presque invisible sous des branchages chétifs. Ses teintes brunes jouant à cahce-cache avec la nature.

Un engoulevent.

Un oiseau de la nuit qui semblait observer le Wayana des ses yeux ronds, sa petite tête enfoncée entre les épaules. Fines moustaches au-dessus de son bec effilé. Il se figea alors que Tapwili le fixait à moins de trois mètres.

Long moment d’observation.

L’homme, l’animal. Et tous les ponts entre eux, ce qui restait des métamorphoses d’autrefois. »

Des rais de lumière qui se glissent dans l’épaisseur des branches. Et les légendes, les croyances, les mythologies de ces Wayanas, si fort en lien avec leur élément naturel, si en osmose avec la nature, celle qui protège mais peut aussi être menace, celle qu’il faut respecter ( ainsi les Wayanas refusent l’orpaillage sur leurs terres ), où chacun doit être à sa juste place…Tant de choses que nous avons tendance à beaucoup oublier. Ici, Tapwili tente désespérément de maintenir vivantes certaines coutumes, mais le combat est rude et inégal. En voie de disparition:

« -Si les chamanes disparaissent, ce n’est pas seulement à cause des religions ou de la médecine des Blancs…C’est que…C’est qu’aujourd’hui, aucun jeune n’accepterait les sacrifices qu’il faut faire pour en devenir un. C’est parce qu’aujourd’hui, les jeunes sont trop paresseux.[…]

Car chacun savait combien l’initiation d’un chamane était longue et éprouvante. On n’en connaissait pas les détails que les anciens gardaient comme un trésor, mais on savait les privations que cela impliquait. Les sacrifices, les interdits. »

Mes pages préférées du roman sont toutes celles qui se déroulent en forêt et sur l’eau, et en particulier vers la fin, quand Tapwili  va se lancer à la poursuite de son ancien ami Palitùikë devenu évangéliste, guide en forêt, et ici parti avec 4 randonneurs jusqu’au Tumuc-Humac, territoire mythique d’où sont originaires les Wayanas. On a là à travers les yeux éblouis et un peu inquiets des touristes une vision absolument ensorcelante de ce territoire gigantesque rempli de dieux étranges, cruels, et où l’homme n’est qu’un des éléments de l’ensemble. L’écriture de Colin Niel est sensuelle, pleine de force évocatrice au point de sentir les odeurs de cette végétation humide et tiède, au point en fermant les yeux d’entendre chaque bruissement et chaque cri, au point de sentir la fatigue de la marche, avançant pour la beauté finale au sommet.

La jungle:

« La lumière du ciel leur tombait dessus en taches éparses sur les feuilles et les racines emmêlées. partout il y avait des arbres et des lianes qui s’y accrochaient pour gagner les hauteurs. Des racines qui pendaient des branches en verticales jaunies. Des orchidées massées en touffes claires dans les fourches gorgées d’eau de pluie. Mais de présence humaine, aucune. Aucun vestige d’habitation. Les trois intrus avaient beau chercher, ils ne voyaient rien. »

La fin arrive sur une belle note d’espoir, dont je ne dis rien, ce serait dommage, mais pour finir, très très beau livre, très riche dans son propos, dans son écriture, encore un coup de cœur !

Evelyne Bienvenu, de l’or qui lui coule dans les veines, écoute Kassav

« Ör » – Audur Ava Ólafsdóttir – éditions Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

« 31 mai

Je sais bien que j’ai l’air ridicule, tout nu, mais je me déshabille quand même. J’enlève d’abord mon pantalon et mes chaussettes, puis je déboutonne ma chemise, laissant apparaître un nymphéa d’un blanc éclatant sur ma chair rose, sur le côté gauche de la cage thoracique, à une demie-lame de couteau du muscle qui pompe huit mille litres de sang par jour, je termine par mon caleçon. Dans cet ordre. Ça ne prend pas longtemps. »

Et me voici enchantée, toujours, encore, par la voix unique de Audur Ava Olafsdottir.

Je remercie ma si chère amie pour ce cadeau réconfortant et fort à propos. « Ör » signifie « cicatrice ».

« Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d’autres. »

J’ai ainsi lu tous les livres de cette jeune femme douée et si originale dans sa manière d’interpréter les grands thèmes de la vie, vie donc, mort, maladie, amour, famille, couple…Autant de choses tant de fois écrites et avec elle toujours si fraîches.

Pour la seconde fois, un homme est le personnage principal, ici âgé de la cinquantaine (« quarante neuf ans et six jours » pour être précise ), c’était un tout jeune homme dans « Rosa Candida ».

Mais c’est avec la même délicatesse, la même pointe d’humour tendre et ironique, un ton que je définirais comme un optimisme réaliste – c’est à dire raisonnable, lucide, juste et sans leçon de morale – que notre auteure raconte le départ de cet homme qui a décidé de mourir après s’être fait tatouer un nymphéa blanc sur la poitrine .

Il laisse sa fille, son ami et voisin, une lettre et emmène juste sa caisse à outils, sa perceuse et une chemise – rouge -. Il part loin, dans un pays ravagé par la guerre où il prétend mettre fin à ses jours tranquillement. Il va rencontrer alors un autre monde, d’autres préoccupations qui vont l’amener à revoir ses plans.

« Ce sera un aller simple. Les hôtels sont des endroits appréciés pour mettre un terme au voyage. J’en trouve un sur Internet dans une bourgade dévastée dont j’avais entendu parler aux informations. Les photos datent manifestement d’avant la guerre, l’établissement sur situait sur une petite place fleurie et la production de miel était florissante dans la campagne environnante. »

On verra comment se déroulera la suite, mais je dois dire que je suis à chaque fois émerveillée par l’intelligence du propos, par sa poésie et sa drôlerie. Les pages 80 et 81 sont superbes où Jonas – c’est son prénom – énumère ce qu’il sait, terminant par :

« |…] je me suis colleté plusieurs fois avec la vérité là où les ombres sont tantôt longues tantôt courtes, et je sais que l’homme peut rire et pleurer, qu’il souffre et qu’il aime, qu’il est doté d’un pouce et qu’il écrit des poèmes et je sais que l’homme sait qu’il est mortel.

Qu’est-ce qu’il me reste à faire? Écouter le gazouillis du rossignol?Manger du pigeon blanc? »

Et la page 133, bouleversante, où Jonas se regarde dans un miroir en pied

« D’un côté il y a moi, et de l’autre, mon corps. Deux inconnus. »

Alors ce petit voyage vers l’hôtel Silence, pour rencontrer Fifi, May et Adam, ce petit voyage est un vrai bonheur. À propos de May:

« Si l’idée venait de nous asseoir, cette jeune femme en baskets roses et moi, pour comparer nos cicatrices, nos corps mutilés et faire le compte de nos points de suture de la tête aux pieds, c’est assurément elle qui l’emporterait. Mes cicatrices à moi sont bénignes, ridicules. Même si j’avais une plaie ouverte au côté, c’est elle qui l’emporterait. »

On le fait ce petit voyage en quelques heures d’un après-midi tranquille, on savoure chaque page, ça fait beaucoup de bien tant d’intelligence sans étalage tant d’humanité authentique.

Rien de manichéen, rien de mièvre ni de superficiel. Légèreté ne signifie pas idiotie, et puis en fait on se rend vite compte que ce dont parle notre islandaise n’est absolument pas léger, ce qui se passe à l’hôtel est une cicatrisation.

« La seule façon de continuer, c’est de faire comme si on menait une vie normale. Comme si tout allait bien. De fermer les yeux sur le désastre. »

Dire avec profondeur et sans lourdeur est un art délicat et Olafsdottir y excelle.

J’ai adoré ce petit livre-là.

Jonas Ebeneser écrit sa lettre d’adieux en écoutant « One way ticket to the moon »

 

Montréal sous mes yeux

J’ai trouvé hier un commentaire du blog  « La France noire ».

Une demande pour un petit « racontage » de ma visite au Québec, à Montréal en particulier. Comme je n’ai pas terminé ma lecture du moment et à venir ici ( « Une douce lueur de malveillance » de Dan Chaon chez Albin Michel ), captivante et exigeante, je me permets donc une petite entorse à ma ligne qui ne voulait plus dévier de la littérature. En même temps sur ces pages…je fais ce que je veux !!!

Et puis est-ce dévier que parler d’une ville comme Montréal qui compte 45 bibliothèques ?

Et un nouvel horizon avec la littérature québécoise que je connais peu.

Mais ici et maintenant, je vous livre mes impressions sur cette ville qui de fait devient un peu partie de ma géographie puisque ma fille et son mari y construisent leur vie et que bien évidemment j’irai souvent m’y promener. Et avec quel plaisir !

J’ai adoré cette ville. C’est une cité atypique, anachronique, qui hésite dans son architecture entre hier – qui n’est pas si lointain que ça – et aujourd’hui. Je pourrais en parler longuement, mais je préfère vous livrer des bribes illustrées sur cette douceur, cette tranquillité, cette fantaisie surtout croisée un peu partout où nous nous sommes promenés.

Dans les boutiques : « Allô ! Tu vas bien ? » au lieu de notre « Bonjour Madame « , des jeunes gens tatoués, piercés partout, ou pas, mais on voit que l’aspect de la personne ne freine pas un emploi. Comme on voit bien dans les rues que tout est permis, personne ne se retourne sur autrui quel que soit son aspect. Et côté boutiques il y en a pour tous, on voit à Montréal ce qu’on cache chez nous, cinémas, salles de « spectacles » et fringues pour drag queens ou jeux sexuels, mais plus classiquement  les dépanneurs, les chouettes boutiques pour les amateurs de disques vinyles, de bière, de matériel de hockey, de fringues pour toutous, le superbe marché Jean Talon, des librairies épatantes…Quelques unes:

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Ensuite, j’ai adoré Montréal pour ses espaces verts, partout, nombreux; parcs, mais pas que, rues – très larges, cette ville a les moyens de s’étaler largement à l’horizontale – bordées de grands arbres, bordées de jardinets fleuris, ou en herbes folles, mais du vert.

Du haut du Mont Royal, on voit très bien ces masses vertes partout. Entre les grandes avenues, des ruelles qui vivent leur vie dans un gros fouillis végétal, sans apprêt mais c’est beau, c’est vivant, et c’est tranquille. Car à Montréal, les règles de circulation de chacun sont respectées, comme le fait que vous pouvez marcher la tête en l’air, pas de déjections canines qui vous collent aux semelles ( pas de chewing gum ou de mégots non plus ). Vues des quartiers traversés à pied:

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Enfin je termine avec les murs peints de Montréal; il y en a partout, d’origines diverses comme des associations, des écoles, des artistes officiels ou pas. Montréal est une ville finalement excentrique sans être tapageuse, colorée et pleine de vie . Je suis consciente que je n’en ai vu qu’un tout petit bout, même en marchant la journée entière. Je veux suivre jusqu’au bout le canal Lachine, voir la biosphère ( elle était fermée ) et les musées. Par contre, j’ai visité la BANQ qui est la Bibliothèque et Archives Nationales du Québec…ça m’a laissée sans voix, immense, riche en activités et surtout pleine de monde, c’était un dimanche. Et puis juste flâner encore…

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Cosmopolite et multicolore, j’aime Montréal.