« L’escouade
La lame tranche la chair en lanières fines, puis en petits morceaux. À demi gelée, la viande est facile à découper. À l’aide du couteau, Tony McMurray la glisse dans un cul-de-poule en inox. Sur le plan de travail, la longe de loup marin a laissé une coulure de sang carmin foncé, presque noir. Il l’essuie, mais le liquide fuit devant le linge, se fraie un passage jusqu’au rebord du comptoir. Une goutte tombe et éclate en étoile sur la pointe de son soulier. »
Un grand plaisir de lecture avec cette troisième aventure de l’inspecteur Joaquin Moralès et de Simone Lord. Roxane Bouchard nous embarque sur un chalutier pour une chasse au phoque, appelé loup gris, et je sais que ça en fait frémir pas mal… Oui, sans doute, car ici, il ne s’agit pas de pêche traditionnelle, mais bien de grosse pêche, et les scènes des remontées de filets ne sont pas enthousiasmantes. Il faut laisser parler les pêcheurs, écouter, mais ici l’équipage du bateau est plus que douteux. Aussi Simone Lord ( et la vertèbre si émouvante de sa nuque ), embarque comme observatrice , et ça ne fait vraiment pas plaisir à l’équipage, qui compte des hommes hostiles, et dangereux. Un des très beaux passages du roman, Joaquin, déprimé par son divorce, l’alliance:
« Il y a des matins, rares, où un homme retire un bijou et c’est trente-deux ans de vie qu’il dépose sur le bois verni de la table de cuisine.
Quatre mois plus tôt, Joaquin Moralès avait sorti de la baie de Gaspé le corps d’une pêcheuse qui, en robe de mariée, avait passé trois jours sous l’eau. Son vêtement avait été sali, ses yeux mangés par les puces de mer, son visage mutilé par les crabes et les poissons d’automne. Il s’était penché sur la femme et l’avait interpellée par son prénom, comme si elle pouvait répondre non seulement aux questions concernant l’enquête, mais aussi à ses interrogations douloureuses relatives à l’amour. Quand il avait fermé le dossier, il avait compris que c’était la fin de son propre mariage qu’il avait aperçue dans cette image sordide du cadavre de la jeune mariée et, de retour chez lui, à Caplan, il était allé frapper à la porte de Maître Chiasson. »
Parallèlement, Joaquin, déprimé par son divorce, s’engage dans un groupe de randonnée de fond auquel, à son grand dam se joint la psychologue Nadine Lauzon. Celle-ci s’avérera très utile, plus tard. Mais pour l’instant, Joaquin n’est pas réjoui de sa présence.
L’aventure – car c’en est une – se déroule en Gaspésie, aux Iles de la Madeleine, plus précisément à Cap-aux -Meules.
Voici les protagonistes, le décor, l’objet de cette « aventure », et je trouve que ce 3ème livre est celui qui m’a le plus tenue en haleine. L’ambiance du huis-clos dans ce chalutier monte lentement en tension, les hommes à bord sont au minimum inquiétants, et au pire très effrayants. Ainsi Tony McMurray, à mon sens le pire de tous, ignoble, vicieux, pervers, violent, un vrai sale type. D’autant qu’il va s’en prendre à Simone, cette femme vraiment courageuse pour se coltiner ce voyage; c’est elle l’héroïne majeure de ce livre. Et je ne dévoile pas trop de cette histoire pour ne pas gâcher. C’est mieux d’avoir lu les précédents en partie et surtout pour l’histoire tendre qui flotte entre Joaquin et Simone, sans jamais s’avancer plus (et ça, c’est très fortiche et malin de la part de Roxane Bouchard ! ), cette histoire qui tient à une petite vertèbre cervicale qui tétanise Joaquin chaque fois qu’il la voit. Simone et la peur, sur le bateau, face à des hommes sourdement – ou pas- menaçants, face aux émotions que déclenche Joaquin en elle, face à un univers masculin en équilibre instable, elle, une femme :
« Elle ferme les yeux. Le bateau la brasse violemment. Elle s’agrippe au comptoir qui longe la lunette avant.
Joaquin parlait de son aïeule avec un léger accent, sa voix contenant ces inflexions délicates qui n’appartiennent qu’à la nostalgie. À un moment, il s’était rapproché d’elle. Simone s’était immobilisée. Elle avait retenu son souffle, croyant qu’il allait l’embrasser.
Certaines secondes de la vie semblent ainsi figées, dans la mémoire ou dans le corps. La seconde où Untel a perdu le contrôle de son véhicule, la seconde où cette voisine s’est fracturé la nuque en tombant dans l’escalier, la seconde où elle est entrée dans ce bureau et a vu son amant la tromper avec la stagiaire, la seconde où elle a appuyé la pointe de son couteau contre la carotide d’un homme qui voulait la violer. Des secondes qui fissurent les certitudes. »
Cette histoire d’amour latente, ne reposant que sur des gestes, des regards, quelques mots et une nuque sensuelle, c’est une très belle idée.
Je ne vous dirai rien de plus et surtout pas dans quel état j’ai été à la fin de l’histoire. Mais une très très belle et touchante lecture qui en même temps nous montre ce monde si viril et dur de la chasse au phoque, un univers d’hommes pour certains violents et malhonnêtes. Une tension très bien tenue, dans le sang des phoques, la sueur des hommes, la peur palpable de Simone. Un savant mélange donc pour un roman très prenant que je n’ai pas lâché. Bravo ! La fin du roman, hommage à Gabriel Garcia -Marquez Le Très Grand ( ça c’est ma note à moi ):
« Je n’ai pas appris à aimer. Ni à la vitesse d’une balle de base-ball, ni dans la durée des alliances. »
Avant de partir, Joaquin a retiré l’origami du roman de Garcia-Marquez. Il a déployé les ailes de l’oiseau de papier, qu’il a déposé près de la fenêtre, face au large, dans sa chambre d’amis.
« Ça doit être bon de se sentir amoureux, en apesanteur de la solitude et de la colère. »
En bas de la colline, la baie glacée s’est emplie de phoques du Groenland qui, dans un peu plus d’une semaine, mettront bas. Moralès ne se laisse pas berner par cette tranquille splendeur: la Gaspésie est un pays sans trêve. Il plisse les yeux, enfile ses lunettes noires.
« J’aimerais ça, Joaquin, m’asseoir à ta table.
Simone »
Bon…Clairement, je ne pouvais pas éviter cette chanson – que j’aime bien – mais je vous épargne l’image du hakapik et de son usage


« Je n’ai pas appris à aimer. Ni à la vitesse d’une balle de base-ball, ni dans la durée des alliances. »




