« Routes secondaires » – Andrée A.Michaud – Rivages

9782743655761« Tous les personnages de ce roman ont vécu entre le 1er mars 2014 et le 19 janvier 2017.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. »

Eh bien ces quelques phrases sont le point de départ de ce livre qu’il est difficile de qualifier de « roman ». Ou bien un roman dans un récit, la genèse d’un roman et surtout la possession d’Andrée A.Michaud par Heather, héroïne de son prochain livre. C’est le mot que je trouve le plus juste, elle est possédée par ce personnage naissant, surgissant devant ses yeux alors qu’elle se promène un beau jour d’automne, une sorte de dédoublement prend forme, qui va virer à l’obsession. C’est un livre sous tension constante, due à la quête/enquête de l’autrice, à l’étrangeté de cette narration, due à quelque chose de fantasmagorique, bref vraiment sous tension, avec ce talent qu’a Andrée A. Michaud pour nous projeter dans les lieux et dans les esprits qui y circulent.

20160124_145243Pour tout dire, c’est là un livre remarquable d’intelligence, mais aussi de malice et d’humour,  traits qu’Andrée A. Michaud ne néglige jamais, en y pratiquant l’autodérision par exemple. Elle nous emmène chez elle, dans la maison où elle vit avec P. et des chats sauvés ici et là, trois pour être précise.

« Un troisième chat habite avec nous depuis hier, ou plutôt une chatte, une petite chatte au pelage bigarré, beige, brun, blanc et noir, que nous avons fait entrer pour la sauver du froid. Elle préfère pour le moment rester à la cave, où nous lui avons installé IMG_0620quelques couvertures et une litière. Notre maison est maintenant une maison à trois chats, dont chacun occupe un palier. Il ne manque plus qu’un quatrième chat, qui habiterait au grenier, pour qu’à toute heure on puisse apercevoir de la route la tête d’un chat s’encadrer dans l’une des fenêtres de chaque étage. »

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En pleine nature et dans une vie paisible en apparence, car ça bouillonne dans la tête d’Andrée. Ainsi au moment où surgit Heather, sa voiture, la nuit, des hommes inquiétants dans les rangs où elle a coutume de se promener, et la substitution, la mutation – comment dire? – Heather est elle, elle est Heather.

Le livre consiste à décrire l’état de l’autrice en gestation d’une histoire et ma foi, c’est inquiétant ! Cependant, on apprend au fil des pages que Heather a existé, qu’elle est morte il y a longtemps. Comment l’autrice l’a « rencontrée », comment elle va enquêter sur la disparition de Heather, elle, Andrée et elle Heather…Durant son enquête, parfois, elle rencontre un buveur et l’accompagne copieusement. Au retour, scène plutôt drôle avec P.:

olives-ga75f0e73e_640« Je me suis composé un visage et suis sortie de la salle de bain pour me diriger vers le réfrigérateur. Je vais éplucher les patates ai-je lancé à P.. J ‘ai pris un ou deux verres de sangria avec Vince et je meurs de faim, puis j’ai vu sur le comptoir les ingrédients que P. avait préparés pour le souper, alignés dans une série de bols disposés en ordre de grandeur, le plus petit pour l’ail, pas encore écrasé, le deuxième plus petit pour les olives, le troisième pour le fromage, etc. Nous mangions des pâtes, ce soir, c’est moi qui l’avais demandé, ce que j’avais oublié dans ma hâte de cacher mon ivresse.

Ça va, toi, hein? a remarqué P. pendant que je remettais les pommes de terre au frigo. Ça va super, ai-je menti, j’ai faim, quand est-ce qu’on mange, pareille à une ado qui pense que le manger se prépare tout seul et qui veut rien que ça, manger, ne pas parler, surtout ne pas parler du gars qui vient de lui apprendre que les personnages de fiction ne naissent pas dans les choux. »

L’autrice et son double, l’autrice et son héroïne sortie des limbes de la mort, qui plus est d’une mort mystérieuse. L’autrice et son pouvoir de démiurge.

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Lecture d’Andrée

« C’est la prérogative de l’écrivaine que de pouvoir effacer ses empreintes ci celles-ci s’engluent dans des terres glaiseuses, mais cela est un faux-fuyant ne profitant qu’au lecteur qui ne verra pas le bombyx sous les semelles boueuses. Sur mon bureau, il y aura toujours un papillon mort, couché sous l’amas d’autres créatures que je n’aurai sauvés d’une fin certaine qu’en détruisant la page sur laquelle elles agonisaient. Ce type de sauvetage n’est qu’apparence. Dans la corbeille, l’agonie se poursuit. Dans la forêt, Heather tâte sa tête endolorie en attendant que je remette le temps en marche et permette au soleil de se lever. »

Je note la patience d’ange de P., la nature toujours puissante, personnage elle aussi des romans d’Andrée A. Michaud, la nature comme entité amie ou menaçante et un amour des chats sans limite.

Mais surtout, surtout, je suis subjuguée par l’écriture exceptionnelle de cette écrivaine, sa façon de construire son récit en un va-et-vient assez hallucinant – au sens propre du terme, puisqu’on partage si bien les « visions » d’Andrée/Heather – Elle émaille son roman de scènes de sa vie quotidienne d’autrice et de femme, avec souvent beaucoup d’humour et de recul. Il ne faut vraiment pas négliger ce côté-ci du livre, une façon assez détachée et critique de s’observer, elle, travaillant. Réflexions.

car-g5f9c305ad_640« Or, le souvenir existe-t-il chez quelqu’un qui vient de naître? Qu’en est-il du passé, en effet, de ces personnages qui débarquent à la page 12 d’un roman alors qu’ils sont déjà trentenaires et que l’on pousse vers l’avenir selon une ligne ne nécessitant aucun retour en arrière? Est-il possible d’expliquer ces personnages en fonction de leur hypothétique passé ou leur existence n’est-elle effective qu’à partir du moment où ils entrent en scène, où ils appuient sur la détente d’une arme à feu ou se jettent dans un fleuve dont seule la profondeur déterminera la suite du récit?

Ma réponse est simple, un personnage n’existe qu’à partir du moment où il se glisse dans une phrase, et pourtant, j’ignore encore si Heather Waverley Thorne répond à ce schéma, si elle a commencé à exister quand sa Buick est apparue au sommet de la côte du 4e Rang* ou si son passé échappe à la fiction et, de ce fait, m’échappe aussi. Dans ce cas, l’amnésie de Heather sera réelle, et mon ignorance, la simple conséquence de cette amnésie. »

593px-Aryballos_owl_Louvre_CA1737Ce livre est passionnant pour cela, pour le regard sans concessions de l’autrice sur elle-même, qui tout en écrivant un vrai roman avec une véritable énigme écrit un double ouvrage sur elle et son double en un jeu subtil. Passant de l’introspection en compagnie de Holy Crappy Owl à l’enquête sur les pas de /dans la peau de Andrée A.Michaud alias Heather Thorne, elle nous mène par le bout du nez, semant le trouble dans l’esprit des lectrices et lecteurs, comme elle, Andrée est troublée. Et le mot est faible.

Chapeau ! Personnellement j’ai été surprise, accrochée, interrogée, et finalement réjouie et épatée par ce livre hors des clous, c’est sûr, exigeant, c’est sûr, mais si exaltant ! Il faut se laisser aller, porter, emmener dans le froid et les rangs canadiens, sentir la neige fouetter nos visages, croiser ces hommes armés dans leurs gros trucks plus menaçants que rassurants, suivre l’enquête et la naissance d’une œuvre sans se poser d’emblée trop de questions, mais vraiment se laisser porter. Découvrir ce que peut être la vie d’une autrice, il faut le dire dans ce cas plutôt extraordinaire.

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« Un animal, lièvre, renard ou porc-épic, se faufile derrière moi dans le sous-bois quand une Buick apparait en haut de la côte, ses chromes étincelant dans le crépuscule. À l’approche du véhicule, l’animal s’enfuit, quelques feuilles frémissent et un oiseau s’envole. En m’apercevant, la conductrice de la Buick lève la main pour me saluer, me rend mon sourire et replace sur son front une mèche de cheveux rebelle. Puis son sourire se crispe, ses yeux se figent dans l’incrédulité, la mèche retombe sur son front et la voiture dérape sur le gravier où avancent péniblement les Pyrrhactia isabella. Un nuage de poussière m’enveloppe pendant que la Buick s’enfonce dans la forêt rougeoyante dans un grincement bleu métallisé. Lorsque je quitte la 4e Rang, je sais qui je suis.

Je m’appelle Heather Thorne. »

J’ai hâte de trouver le temps, parmi les nouveautés qui m’attendent, de me plonger dans ce qu’il me reste à lire de cette femme remarquable, réjouissant rien que d’y penser.

Cette chanson clôt le livre.

*: Un rang est un chemin rural au Québec qui suit perpendiculairement les lots d’exploitation agricole. Les rangs sont généralement perpendiculaires aux montées.

« Hoya bella » – Anne Luthaud – éditions Inculte

9782360841455« Des crimes

Il fait trop chaud plaza de Toros le 24 septembre et Mariama agite un vieil éventail quand l’événement  a lieu. Elle attrape son téléphone et plonge vers le carnage pour grossir l’image, le matador en sang à côté du taureau qu’il vient de mettre à mort. Mais l’assassin du matador a disparu. Les arènes sont rapidement évacuées – fin de la corrida.

Le lendemain, Mariama lit l’article sur son fil d’actualités: « On est toujours sur la piste de l’homme qui a tué le célèbre matador. Il n’a pu être identifié. Il a disparu dans le toril sans que personne n’ait pu réagir. »

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Qu’on ne s’y trompe pas, il n’est aucunement question dans ce petit roman vif, nerveux et labyrinthique d’un militant anti-corrida qui règle ses comptes. C’eut été trop simple. Non. Alors…comment dire? Comment ne rien dire surtout. Car ce petit livre de 136 pages mène le lecteur – la lectrice au demeurant – par le bout du nez. Le début présente lieux et personnages, de l’Espagne à l’Italie on les suit et on assiste à plusieurs meurtres.

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Un personnage prend place particulièrement, c’est Mitka le géomètre et ses appareils, le tachéomètre et ses points ST1, ST 2 et ST3. Et le ras-le-bol.

measurement-g08478209c_640« Et soudain j’en ai marre, assez de l’alignement des rues, du tachéomètre, des ST1 jusqu’à 7 ou 10 ou 20, des points X, Y, Z et leurs coordonnées, marre de viser des points et marquer des repères, assez de la répétition, surtout ça la répétition, je frappe des pieds le sol gelé avec violence, et ce n’est pas à cause du froid.

Une bouffée d’Espagne me tombe dessus. J’ai des choses à faire là-bas. Maxime, José, Mariama et Garcia. »

Quatre parties: Des crimes, Avant, Pendant et Après. Et ce qui est bien dans ce texte, c’est l’absence de jugement moral sur le personnage principal et ses satellites, hommes et femmes. L’écriture est vivante et procède à des plongées dans le cerveau et la mémoire de Mitka, qui est bien le noyau du récit. On comprend bien ce qui se passe en lui, on ressent parfois de l’empathie, parfois une sorte de répulsion quand même. Comment faire? Comment moi dois-je faire pour ne rien dévoiler? C’est si court, 136 pages, si concentré. J’ai beaucoup beaucoup aimé le choix de la narration, externe qui ajoute à l’histoire avec son ton dégagé qui scrute de façon neutre.

campari-soda-g51c3c2bde_640« Ça va être compliqué de suivre l’histoire avec un héros changeant à ce point, jamais repérable dans une catégorie donnée, les jeunes, les trentenaires, les quinquagénaires, les vieux. Il va falloir s’adapter. Faire comme si on comprenait ses métamorphoses corporelles et mentales. On devrait pouvoir le faire. »

Tout comme l’usage du métier de géomètre et des mesures, très intéressant.

« Mais au fait quel âge a-t-il? On ne sait pas. Mitka est jeune encore, le géomètre déjà vieux. Cet homme a l’âge des choses qu’il vit. Quand il mesure, il a l’âge de ce qu’il mesure – très vieux parfois. Quand il se baigne il n’a plus d’âge, il glisse de 3 à 60 ans, le corps dissous dans le sel. Quand il rencontre une femme il est trop vieux pour coucher avec elle, ou il est dans la jouissance de son corps de 20 ans. »

Capture d’écran 2022-01-25 191148HOYA BELLAMitka est plein de haine, plein à craquer du désir de vengeance et il craque ( je ne révèle pas plus que ce qui est annoncé en 4ème de couverture ), au fil des rencontres il trace son chemin meurtrier, et l’autrice, brillamment, distille au compte-goutte des informations; les autres personnages, Cristina, Mariama, Giulia, Maxime, s’interrogent dans leurs chassés-croisés ; on rencontre aussi Madeleine,  intéressante, légère et sans tabous, mais bon, je ne dis rien de plus. Sauf que ce petit livre est extrêmement bien ficelé, bien écrit, qui doucement nous emmène au fond du cœur de Mitka, au fond de sa rage, et au milieu de son désert, de la profonde solitude qui l’habite. En lisant, vous croiserez Hoya Bella, la fleur de porcelaine, qui contrairement aux cailloux du Petit Poucet, égare plus qu’elle ne guide dans le jeu de piste que nous propose la belle plume d’Anne Luthaud. 

Un petit roman très original et surprenant. Les derniers mots:

« Ce que l’on voit, là, tout de suite, c’est Augusta, silhouette menue, remonter le chemin qui mène de l’église à son atelier, elle a à faire, elle vient de commencer une série sur les oiseaux. Elle s’arrête, se baisse, cueille sur le chemin une petite fleur blanche et dure qui ressemble à de la porcelaine. elle en a encore oublié le nom. »

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