« Les dynamiteurs » – Benjamin Whitmer – Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

« Prologue

C’est dans les nuits sans sommeil que je pense à Denver. Celles que vous passez quand vous grimpez dans un train de marchandises vide qui quitte l’Oklahoma, avec la poussière rouge qui danse sur le plancher, virevolte et défile en cyclones, et que votre présence insomniaque crée un silence tourmenté, terrorisé, qui se propage comme un cancer aux autres vagabonds. Ou quand vous vous trouvez dans la mangeoire d’un wagon à bestiaux qui traverse le Texas et que vous êtes sur le point de tourner maboule à cause du beuglement des longhorns, alors vous sautez à terre et vous restez éveillé jusqu’à l’aube, à l’abri de la pluie dans la cabane de chiotte au toit qui fuit de je ne sais quelle maison ravagée par les flammes.

Ce genre de nuits. »

Suit à ce prologue éblouissant une évocation de Denver à la toute fin du XIXème siècle, une superbe évocation. C’est Sam, sans doute âgé, qui raconte. Ce livre construit de chapitres comme les épisodes d’un feuilleton populaire, c’est la voix de Sam qui relate  sa vie, une partie de sa vie. et le prologue, comme la fin du roman parle d’amour et de Cora.

« C’est à ce Denver là que je pense.

Avec Cora qui recouvre tout.

Son visage et toutes les autres choses qu’étaient pas son visage.

[…] Votre cœur se brise face à tout ça, mais rien n’a aucune forme. vous ne pouvez pas séparer le cœur qui se brise du cœur brisé.

C’est juste votre cœur qui se brise pour lui-même, partout. »

Que dire de ce roman, si ce n’est que plus il avance plus Benjamin Whitmer révèle un coin de son cœur tendre et un peu brisé. Les personnages ici sont des orphelins dans une ville dévastée par la misère; sous la houlette de la jeune Cora, des orphelins occupent une usine désaffectée dans le quartier des Bottoms, devenue leur foyer, leur protection. Je dis jeune, elle a 15 ans et Sam 14, et ce sont les plus vieux de cet îlot de gosses perdus. C’est bien un feuilleton qu’on lit ici, et l’écriture est irréprochable; prendre la voix d’un enfant n’est pas toujours une réussite, et cet enfant-là, Sam, est évidemment déjà bien mûr et bien hardi. Mais son cœur fond pour Cora, protectrice, elle remplace les mères, mais sa figure est pour Sam un refuge. Benjamin Whitmer m’a touchée fort ici, avec cet amour juvénile et très pur. Car, à mon sens, ce roman est un grand roman d’amour.

« Ses yeux sans fond, la façon dont sa bouche se changeait en sourire. Ce sourire. En cette infime seconde, elle venait d’évider un espace dans mon cœur et d’y emménager.

Il n’y a jamais eu d’autre fille comme Cora, et il n’y en aura jamais. Je ne peux pas imaginer un monde dans lequel personne ne pense à elle, et je suis le dernier à pouvoir le faire. Le dernier à savoir ce que ça fait de la regarder rouler une cigarette. la façon qu’elle avait de la fumer jusqu’à se brûler les doigts, puis de la jeter, où qu’elle soit, à l’intérieur, à l’extérieur, et d’écraser la braise du bout du pied. »

On ne peut plus parler d’innocence, car au fil des épisodes de ce feuilleton social, Sam va suivre des durs, Cole et Goodnight, et s’endurcir lui aussi. Goodnight est le personnage le plus frappant de ce livre. Un géant défiguré, qui ne parle pas mais griffonne dans un carnet, doté d’une force colossale, mais d’une grande intelligence aussi. Opiomane et amateur d’autres défonces, il se trouve parfois en position difficile. Le dynamiteur bien sûr c’est lui, qui va reprendre du service avec Cole et Sam. Enfin il y a aussi le pasteur Tom, très beau personnage

« Dans son genre, le pasteur Tom Uzzel était quelqu’un de bien. Je serais le premier à l’admettre. C’était un satané menteur, mais c’était quelqu’un de bien. Il était maladif parce qu’il mangeait ce qu’il servait aux clochards, et son pantalon et sa veste de costume gris étaient élimés et aux coudes et aux genoux parce qu’il n’aurait jamais dépensé en vêtements de l’argent pouvant servir à nourrir quelqu’un d’autre. Mais il n’était pas non plus du genre bonne âme futile comme il y en avait tant. Le pasteur Tom n’était pas un pacifiste. Il portait un Colt partout où il allait, et il ne répugnait pas à distribuer quelques coups de crosse aux macs qu’il surprenait à prospecter dans son église. »

et les fameux Pinkerton, au manteau gris et au chapeau mou.

Je ne parlerai pas plus des actions qui tiennent bien en haleine, on craint pour la vie de Sam et des enfants et donc ce livre est comme une série, il se passe beaucoup de choses, violentes pour la plupart dans les bas-fonds de la ville, soumise alors à toutes les corruptions. Il y a le talent à décrire:

« Les nuits s’étaient un peu réchauffées. Ça commençait à sentir l’été. The Line se vautrait dans l’opium, et nous marchions à cinq de front. Moi, Goodnight, Cole et deux autres gars parmi les plus rudes que Cole avait. Eat’Em’Up Jake, ancien boxeur professionnel dont les traits se mouvaient avec la viscosité sirupeuse d’un homme qui se serait récemment pris un coup de sabot de mule en pleine tête, et Magpie Ned, qui avait un visage comme une vieille lame usée et une tache permanente sur la joue, noire comme un cancer. L’un comme l’autre tuait des hommes comme les petits garçons tuent des fourmis. Tout le monde s’écartait de notre passage. Un chariot de prêcheurs s’était garé dans la rue pour répandre la bonne parole dans The Line; lorsqu’ils nous virent, leur chant s’étouffa en plein milieu d’une note. »

Les moments où la jeunesse de Sam et des autres mômes sont décrits sont tout à fait bouleversants, quand Benjamin Whitmer parle des petits qui cherchent sans cesse un coin d’épaule ou un dos auquel se coller pour la nuit pour ma part j’ai eu les larmes aux yeux. Quand l’orphelin Jimmy est mis en terre:

« Cora ne se sentit pas capable de dire quelques mots pour Jimmy, mais elle laissa le petit Watson chanter La complainte du cow-boy devant la tombe. Ce gamin, vous ne pouviez pas le faire parler, mais si vous arriviez à lui sortir son os de poulet de la bouche, il avait une voix d’une clarté magnifique. Et il n’y eut jamais assemblée plus respectueuse au monde que celle qui était là, à l’écouter. »

Il ne fait aucun doute que l’auteur affirme encore une fois sa compassion pour les misérables et autres laissés- pour- compte victimes des injustices sociales, les petits contre les grands, les pauvres contre les riches et les enfants contre les adultes.

Car même si Cole et Goodnight protègent Sam, ils vont aussi l’utiliser et l’éloigner de Cora, de la tendresse, de l’amour de sa vie et de ce qu’il y aurait gagné en chaleur humaine, peut-être une autre voie et une autre vie. Les dernières pages sont bouleversantes, d’une justesse qui m’a laissée très très émue, l’envie de tenir la main du vieux Sam. Le vieux Sam qui commence son récit en évoquant le Denver de sa jeunesse, termine avec le visage de Cora, cet amour total, inconditionnel, un amour qui a empli sa vie sans jamais y prendre sa place. On apprendra que Sam est éduqué, son père maître d’école lui a enseigné la littérature durant le peu de vie qui lui a été donnée

« Je gardais un livre d’Héraclite juste pour qu’il ne m’embête pas, mais je ne peux pas dire que je le lisais beaucoup. Je suis capable de lire les livres savants, mais je n’ai jamais été capable de lire seulement des livres savants. Mon père n’était pas comme ça. Avec lui, c’était Lord Byron par-ci, Henry James par-là. Et je n’ai rien contre ça. Je peux lire ce genre de livres si je le dois, et il y en a même dont je peux réciter tous les mensonges. L’enfant est le père de l’homme et tous les trucs du genre.

Mais ces livres ne me parlent pas. Ils ne parlent d’aucun monde que j’aie jamais vu. Si vous voulez m’émouvoir, donnez -moi des bandits et des baleines blanches. Ce monde est un monde de têtes coupées, et il n’y a pas beaucoup de place pour les balades dans des putains de champs de jonquilles. »

J’aurais pu vous parler de tous les truands, tricheurs, menteurs, assassins de ce roman,  vous raconter leurs crimes en tous genres; à vous d’entrer dans les tripots et les coins sordides et louches de Denver, 1895. De l’action, du feu, du sang, des explosions, c’est le bruit constant de ce livre, mais aussi les pleurs nocturnes et les cris des petits dans l’Usine.

Moi, je garde Sam et son ingénuité qui s’enfuit, je garde Cora et les orphelins, les enfances brisées, le courage et la force d’une adolescente de 15 ans qui part en combat contre la fatalité et un doux pasteur.

Encore une fois un très fort et beau roman, qui prend pour moi la place juste derrière « Cry father » dont l’écriture est plus impressionnante, et dans lequel déjà Whitmer dévoile son cœur et ses failles d’où filtre une grande tendresse derrière une grande brutalité. Il faut le dire, je trouve aussi qu’il y a quelque chose de désespéré dans les romans de Benjamin Whitmer qui me chavire à chaque fois.

« L’amour est une fournaise dans laquelle vous balancez votre vie à pleines pelletées. Une pelletée après l’autre, encore, et encore, et encore. »

Un très grand écrivain.