« Joli mois de Mai » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( anglais/ Ecosse )

Joli mois de mai par Parks« 20 mai 1974

McCoy arrivait à la hauteur de Wilson Street lorsqu’il commença à entendre le bruit. Des gens criaient. Des chevaux de la police faisaient claquer leurs sabots sur la chaussée. Des véhicules klaxonnaient. Puis un slogan monta, doucement au début. Il s’intensifia à mesure que McCoy se rapprochait du tribunal, jusqu’à devenir parfaitement net.

PENDEZ-LES! PENDEZ- LES, PENDEZ-LES ! »

Alors pour moi, ce Joli mois de mai est aussi un des meilleurs de cette série, en tous cas, celui que je préfère. Je ne sais pas comment en parler sans gâcher quoi que ce soit. Alors je vais focaliser sur les personnages majeurs, à savoir McCoy bien sûr, Wattie son collègue, Dessie Caine, Paul Cooper…mais tous ici, policiers, truands, petites mains chargées des sales boulots…en fait tous sont ici mis en scène dans une affaire sordide, mais bon, c’est bien toujours le cas dans cette série qui permet à l’auteur de faire avancer ses personnages dans leur boulot, mais aussi dans leur vie personnelle. Pour autant qu’ils en aient une, en tous cas concernant McCoy, elle se réduit à bien peu, sa vie personnelle…Et puis Glasgow, humide, vieille, sombre. Et pauvre. Les Models, logements pour des hommes en bout de course:

« Il y avait des immeubles comme celui-ci partout dans Glasgow. Les « Models », les appelait-on, abréviation de « Model Lodging Houses ». Y logeaient des hommes seuls qui n’avaient nulle part où aller. Le père de McCoy y avait vécu, et McCoy lui-même y avait passé tout son temps  lorsqu’il était patrouilleur. Bagarres d’ivrognes, vols d’espèces, des hommes retrouvés morts dans leur lit quand le réveil sonnait le matin, une main encore serrée sur une bouteille à moitié vide, leurs affaires rassemblées dans un sac en plastique sous le lit. »

Alors il y a l’alcool, bière et whisky sont ici de première nécessité, de premier réconfort. Même McCoy fait fi de son copain l’ulcère pour une pinte.

Sur une dizaine de jours, McCoy – et son ulcère – vont faire face à des crimes atroces, ce qui n’arrange ni l’un ni l’autre – . Imbriqués les uns aux autres, mêlant des milieux différents, bref, rien de plat, rien de clair, rien de bon. Et rien de simple non plus. Toujours la même tristesse devant des meurtres odieux:

« Il détestait regarder les photos des scènes de crime, voir les gens réduits à ce qu’ils étaient au moment de leur mort. Étalés au sol, les membres tordus dans tous les sens, des touffes d’herbe dans les cheveux, à moitié dénudés. L’indignité de la mort offerte à la vue de tous. Et toujours le même regard dans leurs yeux. Une sorte de résignation face à leur sort. Cette victime-là ne faisait pas exception.

La fille portait un imperméable léger, une robe à paillettes, des bottines à talons compensés, l’une à son pied, l’autre dans l’herbe à côté d’elle. Elle avait les cheveux courts, un peu comme Mia Farrow dans « Rosemary’s baby ». On voyait encore qu’elle était belle si on faisait abstraction des lividités cadavériques et des marques violacées autour de son cou. »

Le regard que porte McCoy sur ces corps sans vie, amochés, glacés est malgré des années de police toujours le même, plein de désarroi comme de colère, plein d’empathie et d’écœurement. McCoy n’oublie jamais d’où il vient et c’est ce qui en fait un flic « à part ».

On retrouve inévitablement le maudit « ami » de jeunesse, Cooper et ici, son fils en bien mauvaise posture. Toujours hanté par son père, McCoy continue sa route de flic, sous les ordres de Murray, fatigué mais toujours là, et en duo avec Wattie – que j’adore ! -. Murray face à une poignée de flics inconséquents:

« Murray hocha la tête. Même au fond de la salle, McCoy vit ses oreilles rougir. Il savait ce que ça voulait dire. Explosion imminente. Mais là, c’était pire. Murray était trop en colère pour crier.

-Vous déshonorez la police, tous les trois. Tirez-vous avant que je fasse quelque chose que je ne devrais pas. Inutile de revenir demain. Vous êtes virés. Et si vous êtes encore dans ce commissariat quand j’aurai terminé ce briefing, je ne serai aps tenu responsable de ce que je ferai.

La salle était silencieuse, tous attendaient, sur le qui-vive.

Puis Murray explosa:

– Vous êtes sourds? Tirez-vous, j’ai dit! »

Un salon de coiffure a été incendié, alors que s’y trouvaient la coiffeuse et ses clientes…Un crime atroce qui met tout le monde en émoi. Le roman raconte la traque des coupables et quand McCoy tire un fil qui l’amène à son vieux Cooper, et surtout à son fils, on se dit que ça va être, comme toujours avec ce lien entre les deux hommes, une affaire compliquée.

D’une grande violence, cet épisode est aussi celui au plus proche des êtres humains, qu’ils soient des criminels, des bandits, des femmes, de ces policiers sur le fil tout comme ceux  qui restent droit dans le rang, de tous les habitants de cette ville. J’aime toujours autant McCoy et Wattie. Même Murray finit par être sympathique, tout ronchon, tout insatisfait, il est quand même le pilier, même en n’ayant pas la plus grande place dans le roman. Il y a tant de choses dans ce roman que je m’arrête là, mais vraiment je vous en conseille vraiment la lecture, même si vous n’avez pas lu les précédents ( mais ça, c’est quand même dommage). Un dernier extrait, à propos de l’ulcère de McCoy, de ses fantômes que seul l’alcool exorcise – un peu -:

« Il redescendit, salua le jeune au crâne rasé et sortit dans l’air frais. Il dévissa le bouchon de la bouteille et but au goulot. Son estomac pouvait aller se faire foutre. Tout pouvait aller se faire foutre ce soir. Il avait besoin de whisky pour cesser de penser à son père. Pour cesser de penser à lui-même à treize ans, se déshabillant pour Dirty Ally. Pour oublier la livre qu’Ally lui avait mise dans la main après avoir pris les photos.

Il avala une autre gorgée, repartit vers la voiture. Il voyait Wattie assis au volant, en train de fourrer des chips dans sa bouche. Il se dit soudain qu’il allait fondre en larmes, simplement s’asseoir par terre et tout lâcher. Il n’était aps sûr d’être capable de repousser le passé ce soir-là. Il but à nouveau et se força à continuer de marcher. il décida de demander à Wattie si la proposition de passer la nuit chez lui tenait toujours. Il savait qu’il ne fallait surtout pas qu’il reste seul ce soir-là. »

Si ce passage ne vous fait pas monter les larmes, où au moins la chair de poule, je n’y comprends rien. McCoy est bouleversant, simplement bouleversant face à son passé, son enfance, sa sordide histoire. Et vous verrez que dans ce livre-là, des comptes vont se régler. Vous trouverez aussi peut-être mon post un peu léger, mais en l’occurrence, plus ça va et plus je trouve inutile d’en dire plus. Dire « c’est celui que je préfère » doit suffire, en tous cas pour cette fois. Et voilà, j’en ai fini. Cette série est un régal, on attend juin. Fera-t-il un jour beau à Glasgow? En tous cas, ce « joli » mois de mai est à ne pas manquer, il m’a beaucoup touchée. Une grande réussite et un moment de lecture bourré d’émotions. Gros coup de cœur. Les dernières phrases de ce superbe bouquin:

« -Vous êtes vraiment con, McCoy, soupira Wattie.

-T’arrêtes pas de me le dire.

McCoy fouilla dans sa poche, sortit les clefs de voiture.

-C’est toi qui conduis ou c’est moi? »

« La jeune fille et le feu » – Claire Raphaël, Rouergue Noir

« La victime se nommait Émilie Frontenac, et j’ai aussitôt pensé que ce nom-là avait un certain charme; ou une saveur ancienne, je me souvenais de Mauriac.

Je me souvenais de ce livre, Le mystère Frontenac, j’ai lu tous les romans de l’auteur quand j’étais adolescente. On me l’avait désigné comme le grand écrivain de l’époque, il était pourtant déjà mort depuis trois décennies. Mais je vivais dans un milieu très conservateur, un milieu qui cultive son style, dans l’ombre, la pudeur, la mémoire et les regrets. »

Un roman policier de facture classique dans sa construction, mais tellement prenant, si bien écrit que je l’ai lu d’une traite. Il ne s’agit pas ici de suspense, de nombreuses actions, courses poursuites etc…Non, c’est le travail de Jasmine et de son chef Tom, deux policiers dont le quotidien dans une banlieue est fait d’une sorte de routine: les dealers, les casseurs, les gamins qui font « des bêtises », avec parfois des victimes mortes ou blessées. La vie dans ce qu’elle a de dérapant. Rien de fou.

« La cité des Musiciens a été construite à cette époque où la France s’achetait des ouvriers immigrés à la pelle. Ils ne coûtaient pas cher. Ils avaient l’obéissance collée à leur peau mate; ils parlaient peu, ils baissaient la tête quand il le fallait, c’est-à-dire très souvent. Ils allaient savoir se rendre utile sans revendiquer. Ils avaient compris qu’ils étaient perdants d’un grand jeu. Ils ne s’en offusquaient pas. Ils avaient sans doute appris l’humilité depuis des siècles. Il fallait les loger dans des lieux nouveaux, construits vite, sans fioritures, loin des centres-villes, parce qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes; les dictons de la sagesse populaire ont décidé depuis longtemps de la politique que notre pays doit mener. »

Mais l’autrice peint ici le portrait d’une femme flic qui on le comprend aime son travail et veut le faire bien. Bien, ça veut dire enquêter en mettant de côté préjugés et lieux communs. Jasmine est un très beau personnage. Le talent repose dans le fait de ne pas être emphatique, tout est sobriété, équilibre. Ce qui procure un sentiment, malgré le drame, de sérénité; on garde la tête froide pour réfléchir mieux. Peut-être juste une impression, mais en tous cas, pas de fureur, de cris, de rage. Mais s’instaure plutôt un climat de confiance.

Et c’est bien car la pensée de Jasmine, ses raisonnements, ses interrogations, nous sont rendues claires. C’est beau dans sa simplicité, cette histoire me semble ainsi plus humaine. Quelque chose se crée entre elle et la jeune fille soupçonnable d’être responsable de la mort de sa mère, avec par exemple un va-et-vient de questions, de réponses, d’hypothèses et une écoute toujours attentive et Jasmine qui mentalement nous livre ses pensées, ses soupçons, ses doutes beaucoup. Comment pense Jasmine : une jeune femme a été découverte morte

-Ils l’ont identifiée. Sur le portable, il y avait un numéro noté « Maman ». Ils ont appelé. La mère leur a fait un topo qui cadre bien avec un suicide. C’est une fille de vingt et un ans qui a été violée par un enseignant de son école lors d’une soirée alcoolisée, première tentative de suicide dans la foulée, hôpital psy, trois mois, elle résiste à la thérapie, les médecins envisagent qu’il y ait autre chose qu’un stress post-traumatique, ils penchent pour une décompensation psychotique, elle venait de sortir.

-Formidable!

-Quoi formidable?

-Une fille de vingt et un ans violée, qu’on ne réussit pas à soigner, et qui se suicide, parce que personne n’est capable de prendre en charge correctement les femmes violées, entre ceux qui disent que ce sont des choses qui arrivent et ceux qui n’ont rien à dire… »

Il n’y a rien à rajouter à cette phrase. À la suite de quoi Tom lui dit qu’elle « joue à la féministe »…, bref ! 

Un magnifique regard porté sur l’adolescence en souffrance, sur la vie dure, sur les jours difficiles pour certains jeunes gens de lieux négligés, pour des familles entières. Mais là encore sans tomber dans le lamento. Sans omettre de dire que c’est un vrai roman policier avec une enquête, un roman plein d’humanité plus que de rudesse, et un regard sur la vie des banlieues, un regard qui jongle entre lucidité professionnelle et humanisme, Jasmine sait très bien faire et forcément, on l’aime, Jasmine, comme elle sait nous faire aimer Astrid.

Vous comprendrez que j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, cette écriture et son sujet.

Je lirai les autres, c’est évident pour moi.

« Devant Dieu et les hommes » – Paul Colize, éditions Hervé Chopin


devant dieu et les hommes« CE JOUR-LÀ

Ici, c’est comme tu attends la mort. La prison, elle te tue. Chaque jour, elle grignote un peu de la vie qui est en toi. Elle t’enlève les choses les plus belles. Tu vois pas plus loin que les murs qui sont autour, tu sens plus la chaleur du soleil sur ta peau, tu sais plus le goût du vin dans ta bouche. Aussi, tu as plus l’odeur de tes enfants. Tu aimerais mettre ta main dans leurs cheveux, mais tes enfants, ils sont plus là. La prison, elle t’enlève tout ça. »

Eh bien très bonne surprise pour moi à cette lecture de Paul Colize, la première, et j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Plusieurs qualités ici réunies: l’écriture impeccable, facile à suivre et claire dans ses propos, le sujet et la façon de le traiter. Deux sujets en fait. Bien sûr le procès dont il est question, et les femmes. On a là un propos limpide sur la place faite aux femmes, ici dans la presse – belge en l’occurrence-.

« D’une voix chevrotante, elle lui relata les difficultés auxquelles elle était confrontée; les quolibets de ses confrères, sa prise de notes lacunaire, son état émotionnel, l’insistance d’Henrion, la visite de Bonnet.

-J’en arrive à m’interroger sur mes compétences professionnelles et mes capacités mentales. Suis-je assez solide et qualifiée pour gérer cette situation? Ne ferais-je pas mieux de m’avouer vaincue et de proposer à Wellers de  me décharger de cette mission?

Hortense haussa soudainement le ton.

-Un instant, madame, je vous prends sur une autre ligne.

Un déclic marqua la fin de la conversation.[…]

La voix d’Hortense retentit à nouveau.

-Catherine, tu es là?

-Oui.

-J’ai changé d’endroit, les murs ont des oreilles.

Katarzyna objecta.

-Personne ne nous espionne.

-Peut-être, mais ce que j’ai à te dire doit rester strictement entre nous.

-Je t’écoute.

Hortense s’éclaircit la gorge.

-Je t’interdis d’abandonner. Ce serait la pire erreur de ta vie. Notre avenir est en jeu. »

Le 8 août 1956 a lieu une des plus terribles catastrophes qui marqua la Belgique, l’incendie dans la mine du Bois du Cazier, qui fit plus de 250 morts. S’emparant de cette histoire, Paul Colize écrit celle de deux immigrés italiens qui travaillaient là, et réchappent de l’incendie. Mais leur chef – surnommé le Kapo –  lui, est mort, juste à côté d’eux. Il n’en faut pas plus pour qu’on les arrête, qu’on les emprisonne et enfin qu’on les juge. A charge ça va de soi. Ils parlent au tribunal de leurs conditions de vie et de travail.

« C’est pas seulement l’endroit là où on habitait. Tu avais aussi la mauvaise sécurité dans la mine. Au Bois du Cazier, les poteaux qui tenaient les galeries ils étaient en bois. Si le feu il venait, tu étais sûr de mourir. Tu as aussi le risque avec les éboulements, les coups avec le grisou, l’accident avec les explosifs ou la chute dans le puits. Aussi, c’est la poche d’eau que tu vois pas et qui éclate quand tu creuses avec le marteau-pic. Chaque année, c’est des camarades qui meurent. Si tu as survécu à tout ça, tu sais que tu as plus beaucoup d’années à vivre pourquoi chaque jour, tu abîmes un peu ta santé avec la poussière que tu avales dans les poumons. Quand tu respires ça fait le bruit comme une locomotive. Si tu montes un escalier, tu crois que tu vas évanouir en haut. Alors, tu tousses et tu sais que tu peux pas guérir. »

L’auteur fait ici, lui, son réquisitoire contre une société raciste d’une part et méprisante envers les femmes d’autre part. Le gros plus de ce roman, c’est la finesse de la construction, la grande tendresse qu’on sent chez l’auteur pour ces personnages exploités puis accusés et humiliés, le gros plus c’est la fluidité de la narration, pas une seconde d’ennui, pas un mot de trop, la réussite c’est que tout est lié sans heurt, et que ce roman est lisible à mon sens par un très large public.

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Les valeurs qui y sont mises en avant sont, j’ose l’espérer, celles du plus grand nombre: la tolérance, l’équité, le respect…bon vous me direz qu’on peut rêver, mais quoi qu’il en soit Paul Colize met ici son écriture au service d’un propos humaniste que je ne peux qu’aimer. Il élabore un vrai suspense, pose de vraies questions et relate un procès dans lequel la jeune journaliste, mise à rude épreuve par le machisme ambiant, parviendra à briller par sa ténacité, son intelligence, son courage et ses capacités de compassion. Katarzyna est d’origine polonaise et n’en revient pas quand son supérieur l’envoie au tribunal. Or, ce n’est pas du tout par hasard. Elle suivra le procès des deux mineurs italiens qui n’aimaient pas leur boss – tout comme de nombreux autres mineurs – et qui sont accusés d’avoir profité de la catastrophe pour le tuer.

C’est donc surtout à ce procès que l’on assiste, à la rude bataille que doit mener la jeune femme pour se faire respecter et tenir sa place de journaliste, aux interventions des deux parties, aux propos des accusés. Katarzyna jouera un rôle très important pour la suite, sa finesse et son sens de l’observation vont lui permettre de lever le voile sur la vérité.

Un livre remarquable et intelligent pour parler de sujets graves sans ennui, sans lourdeur et avec beaucoup d’humanité.

Bref, vous l’aurez compris, je lirai d’autres romans de Paul Colize, j’ai vraiment dévoré cette histoire. Je vous conseille vivement ce roman !

« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.