« L’enragé » – Sorj Chalandon, éditions Grasset

L'enragé (Grand format - Broché 2023), de Sorj Chalandon | Grasset« À TOUS CEUX

QUI CREVÈRENT D’ENNUI AU COLLÈGE

OU

QU’ON FIT PLEURER DANS LA FAMILLE

QUI, PENDANT LEUR ENFANCE,

FURENT TYRANNISÉS PAR LEURS MAÎTRES

OU

ROSSÉS PAR LEURS PARENTS

JE DÉDIE CE LIVRE.

JULES VALLÈS, « L’enfant »

Pour une fois, ce sont ces mots de Jules Vallès mis en épigraphe par Sorj Chalandon qui débutent ma chronique. D’une part, parce que Jules Vallès est parmi les auteurs que j’ai lus et relus, sur les pas duquel je suis allée en Haute-Loire avec beaucoup d’émotion. Et avec ce nouveau roman, Sorj Chalandon ne pouvait trouver plus belle phrase en exergue. La plus adaptée, dans l’esprit même du roman qu’il a écrit.

Inspiré d’un fait qui remonte à 1934, on retrouve ici la rage de cet écrivain face à la violence et à l’injustice. Et bien sûr, j’ai été happée par cette atroce histoire. Atroce, il n’y a pas d’autre mot.

En août 1934, 56 gamins se sont échappés d’une colonie pénitentiaire pour mineurs, à Belle- Île-en-Mer. Et c’est ainsi que nous allons faire la connaissance de Jules Bonneau ( ! ), surnommé la Teigne. C’est lui qui va nous faire visiter ce bagne – car c’est un bagne – , ces chambrées sordides, lui qui va dire toute la violence des lieux, des gens, de lui-même. C’est lui, car il sera le seul à ne pas être repris lors de cette évasion et cela grâce à une rencontre. La rencontre d’hommes qui se battent, ici un pêcheur qui lutte contre l’océan pour tirer de l’eau son revenu et celui des hommes qui travaillent avec lui. Un pêcheur, qui ne supporte pas l’injustice, l’arrogance des puissants, et la violence institutionnelle. Ce brave homme et sa compagne seront les personnes qui éviteront le pire au gamin, qui, tellement marqué par le bagne, on le sent, est toujours prêt au larcin, au coup en douce…Il lui sera difficile de sortir du carcan, de l’armure de haine et de méfiance qu’il s’est construit.

La colonie agricole et maritime de Belle-Ile-en-Mer : un bagne d'enfants ?  – Musée dévoilé

Photographie utilisée dans la presse lors de la mutinerie de 1934, montrant les enfants de la colonie – Marque du domaine public – Collection Musée de Bretagne, Rennes

La grande première partie va nous plonger dans cette prison, car c’en est une véritable, où la vexation, l’humiliation, la privation de l’essentiel, en résumé la violence est telle, qu’il est deux possibilités pour les gosses: s’accommoder, obéir et subir, ou se rebiffer, réagir, rendre coup pour coup.

« Education correctionnelle, comme ils disent. Ils veulent nous instruire, nous ramener au bien. Pour nous inculquer le sentiment de l’honneur, ils nous redressent à coups de trique et de talons boueux. Ils nous insultent, ils nous maltraitent, ils nous punissent du cachot, une pièce noire, un placard étroit, une tombe… »

Je ne vais pas m’étendre sur cette ignominie, mais comment ne pas comprendre que de ce séjour naissent des êtres violents, sans états d’âme, prêts à tout pour survivre?

Sorj Chalandon, avec son talent et son écriture si juste, au plus près de ses personnages, nous raconte la Teigne, ses haines, ses peines, et son évasion. Le plus touchant dans cette histoire c’est ce dur à cuire qui va aimer un de ses camarades, un plus faible, un plus doux. Il va s’attacher à lui et essayer de le préserver. Sans y arriver, sa fin sera tragique.

« J’étais celui qui protégeait. Toujours, j’avais protégé. Avant que certains ne me traitent de teigne, d’autres m’appelaient la Sentinelle. Jamais je n’ai voulu être chef de rien, commandant de rien, officier de rien. J’étais un soldat. »

« Je me suis relevé, la silhouette de Loiseau au cœur. Sa voix suppliante. Son cri de moineau sous la gifle du gendarme. Ses jambes brisées par le Rosse. J’avais abandonné mon ami. J’étais malheureux. « 

On ne peut que ressentir de la peine, de la colère, de l’effroi même en lisant les sévices, les brimades, les coups, tout ce que des adultes, au nom d’une soi-disant morale, au nom de principes absolument infondés, ce que les matons font subir à ces gosses. La Teigne sera une sorte de chevalier vengeur, celui qui se débat, celui qui cogne contre les coups. 

Son attachement à plus faible que lui dénote qu’il est quand même, s’il se laisse un peu aller, capable d’aimer.

Son ami Camille Loiseau:

« Jamais de ma vie je n’avais pensé au mot « ami ». Jamais je ne l’avais employé pour personne. Je suis né sans proches, ni parents, ni amis. Ni les baisers d’une mère, ni les ordres d’un père. « 

« Camille Loiseau était orphelin. Son crime ? Avoir été abandonné par ses parents à l’âge de 12 jours, enveloppé de langes et déposé de nuit devant l’entrée de la cathédrale Saint-Corentin, à Quimper. C’est pour ça qu’il avait été enfermé ici à 12 ans jusqu’à sa majorité. »

Il parviendra, lors de cette nuit d’évasion, à être le seul qui ne sera pas rattrapé. Car être une Teigne, ça peut servir.

« — La Teigne !
Personne n’a le droit de m’appeler comme ça. Jamais. C’est mon nom de guerre, gagné à force de dents brisées. Moi seul le prononce. Je le revendique et les autres le craignent. Aucun détenu, aucun surveillant, pas même Colmont le directeur ne peut l’employer. « La Teigne », c’est mon matricule et ma rage. Mon champ d’honneur. »

La seconde partie du roman, après l’évasion, on le verra travailler sur un sardinier, avec un homme bon et engagé. On le retrouve toujours méfiant, sur le qui-vive, et même prêt à faire des choses moches envers cet homme parce qu’il n’a connu que la maltraitance, son armure est toute de méfiance, de suspicion. Il n’a tout simplement rien connu de ce qu’est une famille, un cadre de vie, une chambre à lui, un travail, des rires, des repas dignes de ce nom. La Teigne, vivant chez ce couple, sera pourtant plus d’une fois tenté de leur jouer de sales tours. Mais quelque chose le retiendra. Sans doute l’amitié et la protection que ces gens lui offrent, ce qu’ils vont lui apprendre, une vue vers un avenir moins sombre que celui prévu pour lui. Il rencontrera alors Jacques Prévert, qui va écrire « La chasse à l’enfant » à la suite de cette évasion massive et de cette poursuite infernale par gendarmes et « braves gens ». 

L’intérêt de ce roman réside dans ce choix de ne pas adoucir qui que ce soit, la Teigne en est une, et on se dit que l’instinct de survie toujours lui laissera ce nom et quelques uns de ses attributs. Mais on est soulagé de l’échappée du gamin, qui peu à peu va revenir à moins de violence et même à des émotions, toutes celles qu’il ne savait que taire, qu’il ne devait que taire pour pouvoir survivre.

« Je n’ai pas le droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et archer victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau. »

Quant à moi, je lis Sorj Chalandon depuis longtemps et à chaque fois il me bouleverse. Des livres comme ceux-ci sont nécessaires pour connaître des pans d’histoire, – même si comme ici ça semble de l’histoire locale, c’est bien la République qui ouvrait ces prisons – pour ne rien oublier et rester vigilant.

Pourquoi ce sujet le touche tant, écoutez ( vidéo non intégrable) sur Youtube, Sorj Chalandon à La grande librairie (Sorj Chalandon et les enfants de Belle-île- en- Mer )

« Le train des enfants » – Viola Ardone, Le livre de Poche, traduit par Laura Brignon (Italien )

« 1946

Maman devant et moi juste derrière. Dans les ruelles des Quartiers espagnols, où tout le monde parle napolitain, maman marche vite: quand elle fait un pas, j’en fait deux. Je regarde les chaussures des gens. Si elles sont en bon état, je gagne un point; si elles sont trouées, je perds un point. Pas de chaussures: zéro point. Chaussures neuves: étoile bonus. Moi, des chaussures neuves je n’en ai jamais eu, je porte celles des autres et elles me font toujours mal. Maman dit que je marche de traviole. C’est pas ma faute. C’est à cause des chaussures des autres. Elles ont la forme des pieds qui les ont utilisées avant moi. » 

Ce très beau petit roman relate une histoire authentique. Entre 1946 et 1952, le Parti communiste italien et l’Union des femmes italiennes décident d’envoyer près de 70 000 enfants pauvres du sud de l’Italie vers le nord, dans des familles qui prendront soin de leur santé, de leur éducation, avec des conditions de logement et d’hygiène qu’ils n’ont jamais connues, tout comme des conditions affectives pour certains très nouvelles. L’amitié, les copains c’est ce qui garde un peu de joie au cœur des enfants.

Viola Ardone a donné voix ici à Amerigo, âgé de sept ans. Il vit seul avec sa mère Antonietta. Elle a perdu son premier fils,

« Luigi, c’était mon grand frère et sans la mauvaise idée qu’il a eue d’attraper l’asthme bronchique quand il était petit, maintenant il aurait trois ans de plus que moi. Ce qui fait qu’à ma naissance, j’étais fils unique. »

Le mari est supposé être parti en Amérique, et pour beaucoup de choses, la douceur, la tendresse, comme le dit Amerigo de sa mère, tout ça, « Ce n’est pas sa spécialité. »

La description de la vie de ce quartier misérable de Naples, où les enfants récupèrent quatre sous ici ou là, comme notre petit garçon qui ramasse des chiffons, la description des conditions de vie, le côté pittoresque et turbulent de cette ville sont bien vite mis à mal par tant de pauvreté et d’insalubrité. Mais ce peuple ne connait que ça.

buildings-3700062_640« Au départ, Tommasino n’était pas mon copain. Une fois, je l’avais vu faucher une pomme sur l’étal de Tête-Blanche, le primeur qui a sa carriole sur la piazza Mercato, et alors je m’étais dit qu’on ne pouvait pas être copains, parce que maman Antonietta m’a expliqué que d’accord on est pauvres, mais pas voleurs. Sinon après on devient des crève-la-faim. Tommasino m’a vu et il a volé une pomme pour moi aussi. Comme cette pomme je ne l’avais pas volée mais je l’avais eue en cadeau, je l’ai mangée, il faut dire que j’avais la faim au ventre. Et on est devenus copains. Copains de pommes. »

cobbler-3285152_640Quand le parti communiste va organiser ce train à destination de Modène, il sera expliqué aux parents pourquoi. Car bien évidemment, les enfants ne sont pas enlevés à leurs parents, mais ces derniers y voient une porte de secours pour leurs gosses, un espoir d’une vie meilleure. On va donner à chaque enfant des chaussures neuves, un manteau, des vêtements propres et pas rapiécés, et des garanties d’éducation, de nourriture quotidienne et de santé. Ainsi, pères et mères vont confier leur fils ou fille à ces femmes militantes, et le train partira. Ci-dessous, un documentaire assez court sur ces « trains du bonheur ».

https://www.arte.tv/fr/videos/111199-005-A/en-italie-les-trains-du-bonheur/

Par la voix d’Amerigo, tout nous est conté. Avec ses mots, ses moyens, mais aussi son imagination, sa grande sensibilité, lui qui n’a guère connu les caresses, la voix douce, les gestes tendres, lui qui sera le dernier, sur le quai de la gare de Modène, à voir arriver une famille pour lui, c’est par lui que cette histoire incroyable est arrivée jusqu’à moi, qui ne la connaissais pas.

C’est l’histoire de ce petit garçon intelligent, malaimé par une mère qui s’est blindée, le privant d’affection, c’est ce petit Amerigo qui raconte son histoire. Et si c’est souvent drôle, c’est aussi très émouvant. Il va briller à l’école et rattraper son retard.

« Moi dans la ruelle on m’appelle Nobel parce que je sais plein de trucs, même si j’ai arrêté l’école. J’apprends dans la rue, je me balade, j’écoute les histoires, je me mêle des affaires des autres. Personne ne naît avec la science en infusion. »

Il va rencontrer à Modène l’homme qui sera à l’origine de sa profession des années plus tard. Il sera aimé, choyé, encouragé par une famille cultivée, engagée et aimante. Dans cette histoire, l’univers enfantin est vraiment bien rendu par la parole d’Amerigo, car il est un gosse, avec des copains, des jeux, des rêves quand même, et il est très attachant, évidemment.

Le premier retour, chez sa mère, terrible.

« Maman ne m’aime plus, je finis par dire. D’abord elle m’envoie là-haut et maintenant elle m’en veut. Je veux repartir là où ils m’aiment et où ils me font des câlins. »

Puis à la fin, le retour adulte, sur le cercueil nu de sa mère est d’une grande tristesse. 

music-1283851_640« Je n’ai plus envie de rentrer à l’hôtel, je n’ai pas faim, je ne sais pas si tu me manques et je ne sais pas encore comment tu me manqueras. La distance est devenue une habitude entre nous. Nous avons raté bien des rendez-vous. Depuis le moment où tu m’as fait monter dans ce train, toi et moi avons emprunté des voies différentes, qui ne se sont plus jamais croisées. Maintenant que cette distance est infranchissable et que je sais que je ne te verrai plus jamais, je me demande si tout cela n’a pas été une méprise réciproque. Un amour fait de malentendus. »

Voici un roman très accessible, facile à lire tout en étant remarquablement bien écrit ( traduit aussi ). Un pan de l’histoire italienne contemporaine, ce pays riche au nord et pauvre au sud, déjà alors et encore aujourd’hui, à travers le destin d’un enfant exilé pour son plus grand bénéfice, finalement, et quelle que soit la dureté de sa relation avec sa mère.

J’ai beaucoup aimé. Et bien sûr, il y a une chanson:

« Maurice » – Jérémy Bouquin, In8/Polaroïd

Maurice par Bouquin« -Il s’appelle Maurice.

Elle parle du môme en face. Un marmot. Chétif, des grands yeux perdus, les cheveux en bataille, sapé comme un clodo.

-Maurice? Cela l’étonne, Ralph. 

Faut dire, un blase pareil, c’est pas commun…pas de nom de famille, pas de date de naissance. Bref, un bambin, sept-huit ans, qui s’appelle Maurice. OK! »

Ralph est assistant familial et dans sa ferme qu’il restaure pour faire un gîte, il a déjà, tout droit venus de l’Aide Sociale à l’Enfance, Léa, 11 ans et déjà bien rétive et Booba, Bouboule pour Léa. De ceux venus de « familles » un rien à la marge, des gosses déjà violents et réfractaires. Il a du courage et un grand cœur aussi Raph, Raphaël. 

Ce livre est très bref, et conte avec vigueur et un très grand réalisme ce métier d’accueillant, ces gosses déjà difficiles à contenir dans leur violence et leurs angoisses, j’ai lu ça très vite et au bout je me suis dis: Quoi? Comment? Mais ça ne peut pas se terminer comme ça… si? Mais non ! Et la suite? J’en espère une. Je sais que l’auteur écrit tout le temps, beaucoup, et je m’adresse à lui : Où sont-ils tous passés?

Très chouette petit bouquin néanmoins. 

« Garçon au coq noir » – Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, traduit par Nicolas Véron ( allemand )

CVT_Le-garcon-au-coq-noir_3425« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.

Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »

C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi,  tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:

505px-Black_cock_(45496764122)« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »

C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.

347px-Jacob_wrestling_the_angel_2 Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:

« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »

Martin ne comprend pas;

« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.

« Des frères? Des sœurs? »

Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.

Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.

« Franzi », finit-il par dire à voix basse.

Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »

Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.

La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:

366px-_Come,__and_she_still_held_out_her_arms.« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »

Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule,  qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.

Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout. 

Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.

« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »

Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.

« Le siffleur de nuit » – Greg Woodland – Belfond Noir, traduit par Anne-Laure Tissut (Australie )

Le siffleur de nuit par Woodland« Cela devait faire vingt bonnes minutes que le chien hurlait quand Hal grimpa sur la clôture arrière pour voir d’où ça venait. Il était debout sur la barrière à scruter les enclos en direction des collines depuis environ onze minutes et quarante secondes à présent. Pour l’avoir chronométré la veille avec l’ancienne montre de Papa, il savait que c’était le  fallait à ses jambes pour se mettre à trembler. une minute de plus et elles commenceraient vraiment à le faire souffrir. »

Un premier roman australien situé dans les années 60 et plutôt réussi, facile à lire et qui accroche bien. Un joli point de vue sur l’affaire, celui de Hal. C’est un jeune garçon dégourdi et sensible dont la famille est fraîchement arrivée de Sydney pour le travail du père. En parallèle, Mick Goodenough, flic rétrogradé, est parachuté à Moorabool, au milieu du bush et dans une équipe qui laisse à désirer (enfin je trouve !). Mick est un très sympathique personnage, au-dessus du lot de l’équipe dans laquelle il atterrit. Tout commence avec Hal, grand lecteur de Sir Arthur Conan Doyle et son petit frère Evan qui découvrent, en jouant les aventuriers dans la cambrousse, un chien mort, une griffe arrachée.

318px-Cockatoo.1.arp.500pixUn inconnu tue des animaux avec toujours le même processus et Mick Goodenough  av faire le lien avec des meurtres non élucidés des années précédentes. La montée « en gamme », de petits animaux à de plus gros, laisse craindre le passage aux humains. Hal et Allie rôdent souvent autour d’une vieille caravane, lieu plein de fantômes pour elle, mystère attirant pour Hal. Allie résiste à l’idée d’y entrer car elle en connait en partie la sinistre histoire..

« La caravane était recouverte d’une peinture jaune et brune qui s’écaillait et, au-dessus de la porte, un panneau défraîchi indiquait Highway Palace. Le palace était en ruine, ses fenêtres ovales fêlées ou cassées, luisantes comme des dents ébréchées, laissaient apparaître derrière elles des lambeaux de rideaux en dentelle. Rien de grandiose ni d’imposant dans ce lieu, autrefois pas plus qu’aujourd’hui sans doute. Pourtant, derrière les rideaux, un mystère semblait se tapir dans la poussière. »

Enfin c’est ce que pense Goodenough, et c’est d’ailleurs un de ses chiens qui a été tué.

« Un charmant individu, parti à la pêche, avait ferré son chien. Avait utilisé un bas de ligne comme s’il s’était agi d’un maquereau. Il ne s’était pas contenté de le tuer lentement, il l’avait également mutilé. Charlie, le plus gentil des petits bergers allemands qui soit.

« Charlie, murmura-t-il à l’oreille encroûtée de sang, mais qu’est ce qu’on t’a fait? »

Les relations pénibles, difficiles avec ses supérieurs ne vont pas lui faciliter la tâche, il sent même une résistance à pousser l’enquête et suppose des choses pas très honnêtes bien cachées. C’est avec le jeune Hal qu’il fera « équipe ». Mick est pratiquement le seul à faire avec sérieux son travail dans cette équipe nonchalante. La mort de son chien va le mener sur une piste qu’il ne lâchera pas malgré la résistance sérieuse de ses supérieurs. 

Le roman est marqué aussi par des conflits de couples et des adultères, et évidemment, les relations entre les familles aborigènes et les familles blanches.

La mère de Hal, dont le mari est souvent absent, est amie avec Doug, sous l’œil du gamin:

« Hal observe Doug et sa mère qui se frayaient un passage sur la piste, se déplaçant avec grâce, les bras levés, ondulant les hanches, les autres couples leur laissant le passage. il les regarda s’entraîner mutuellement en rythme, elle les yeux mi-clos, lui esquissant un sourire, tous deux perdus dans la musique. »

Ils dansent sur « Runaway », l’ambiance des années 60 instille dans le récit une ambiance particulière comme avec cette chanson, avec le racisme, encore et toujours, et les conventions sociales qui peinent encore à s’assouplir.

 Un des personnages les plus sympathiques est la petite Allie – Allison – qui sera la copine de Hal, non sans disputes d’ailleurs car la gosse a un caractère bien trempé. Elle est nourrie de croyances, tout en étant parfaitement de son temps. L’amitié entre les deux enfants est justement décrite, et on pense un peu parfois à Tom Sawyer et à son goût de l’aventure en suivant Hal.

« Quelqu’un, un homme, respirait profondément. Puis il se mit à siffler. Une chanson d’Elvis,  « Are You Lonesome Tonight ».

Mais qui est le siffleur du titre? Eh bien c’est cette ombre qui rôde autour de la maison de Hal et sa famille, ces appels au téléphone qui angoissent la mère de Hal alors que son mari est absent. C’est ce siffleur qui rôde autour de leur maison. Mais il ne sera pas facile pour Mick de comprendre, de suivre la piste et enfin de trouver qui est cet homme . En déterrant une vieille affaire non résolue et qui le sera enfin, un monstre sera démasqué.

C’est un roman assez classique, bien écrit, plaisant grâce à des personnages bien dessinés. Je ne me suis pas ennuyée une seconde et ce livre a été un bon moment de détente, non négligeable. L’idée d’un jeune garçon curieux, épaulé par une fillette pleine d’insolence et de courage est intéressante et pas si commune. Lecture très agréable, sans difficulté et de bonne facture. Une suite? 

« Un aigle d’Australie , s’pèce d’âne. Même un aveugle le verrait! »

Alors il le vit, en effet: il sortait de la fumée en planant, le contour de ses immenses ailes de deux mètres d’envergure, comme deux bras massifs aux doigts écartés; et cette grande queue en diamant. Pas une plume ne bougeait tandis qu’il planait au-dessus d’eux, épinglé au ciel, tournoyant très lentement dans sa danse aérienne.

À ce moment-là, ils croyaient tous deux aux esprits. »

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