« Veiller sur ceux qui dorment » – Sigbjørn Skåden, éditions Agullo, traduit par Marina Heide ( Norvège)

41AovFHO1lL._SX195_« Grand-père mange des galettes de pain chaudes et sucrées. Le beurre et la mélasse lui barbouillent la bouche, coulent sur ses doigts. La pièce respire, il flotte un parfum de terre et de bois. Grand-père qui mange, voilà tout ce qui se fait entendre. Arrière grand-mère est assise au fond, à une table installée à côté de la seule fenêtre de la pièce. Elle regarde les enfants. La lumière qui tombe à travers la fenêtre baigne son visage.

Grand-père se lèche les doigts. »

Me voici bien dans l’embarras avec ce livre si étrange et si déstabilisant. Je dirai même qu’il m’a mise mal à l’aise, souvent. Aussi ce post sera court, car je ne me sens pas très légitime pour parler de ce texte venu d’un autre monde, d’une autre culture à laquelle je suis étrangère, celle des Sâmes (ou Sâmis ou Lapons ) en Norvège, au nord du cercle polaire et dont je pense ne pas avoir les codes pour en parler comme il le faudrait. Déjà la « généalogie » et les arrière-grands – parents, grands- parents,  etc… il faut suivre. On finit par y arriver et on peut aussi se délecter de la poésie qui parfois règne, par la nature, les éléments, la vie rude et simple où l’arrivée du printemps est une renaissance puissante:

« Avant qu’ils s’endorment, Grand-père porte délicatement Mère, la met dans son berceau, à côté de leur lit, et enroule la couverture sur ses pieds comme une frisure de bois. Le jour est un écho. Le vent souffle. La neige fond. Le plus grand bouleau se couvre de bourgeons. La neige se transforme en mares, en ruisseaux, en une rivière qui remplit l’Ofotfjord et disparaît dans la mer. Les prés deviennent verts.

Tout a un for intérieur. Grand-père porte du bois à travers la cour, dans la maison, empile soigneusement les bûches dans la caisse posée au pied du poêle. De la cheminée s’échappe une fumée claire et légère, qui se dissout dans l’air printanier. »

lapland-2139889_640Le fait est que je suis vraiment désemparée intellectuellement pour parler de ce texte, de ce personnage si troublant, si dérangeant qu’est Fils, Amund.  Amund est un jeune artiste same, qui travaille essentiellement la vidéo, et l’identité est au cœur de son travail comme il est au cœur du livre. Comme tant d’autres peuples, les Sâmes ont été « assimilés » de force au monde norvégien, que ce soit par la langue ou par la vie quotidienne, l’alimentation, bref.

 » Fils sirote sa bière, hoche la tête, répond par des tournures générales quand il le faut. Otto boit plus vite. Il parle de son projet, explique comme il est difficile d’approcher la population locale, d’accéder aux familles, de trouver quelqu’un qui l’aide à comprendre la manière dont l’élevage des rennes a porté la langue et permis sa transmission.

Ça intéresse qui les efforts des institutions officielles pour protéger une langue, ce n’est pas là que les choses se font, que nait une mentalité linguistique, mais dans les familles, dans les couches profondes de la société. Le problème, c’est qu’on ne me laisse pas voir. Je n’arrive pas à approcher les gens. Je suis là depuis trois semaines, et ce que j’ai tourné de mieux, c’est du blabla universitaire dans un bureau. »

videographer-698667_640On a fait d’eux des Norvégiens. Les jeunes écoutent la même musique et draguent en boîte de nuit comme tous les jeunes. Fils et Inga Elena

« Ils sont seuls, assis du même côté de la table, sur le même banc, l’un contre l’autre. En pleine conversation.

Ça me plait tellement que tu sois si franche, dit-il.

Penché sur elle, la bouche tout contre son oreille.

Si transparente. C’est rare.

Je le suis avec toi, répond-elle. J’ai vu tes œuvres. Tes vidéos. Elles sont tellement franches. Du coup, je me dis que tu dois l’être. Et que moi aussi, il faut que je le sois. Envers toi. »

Sauf que la résistance existe essentiellement par la langue.

Observant plusieurs générations, l’auteur montre les degrés qui ont été franchis, mais il n’y a pas que ça. Des violences, des actes pédophiles ont eu lieu au sein de la communauté – ce qui démontre qu’aucune société n’est exempte de perversions – et l’œuvre d’Amund explore ces sujets, non sans une certaine perversion aussi.

640px-Sami_flag.svg

Sincèrement, si je suis bien incapable de dire que j’ai aimé ce livre, je peux affirmer par contre que c’est un objet littéraire très unique, que l’écriture amène une ambiance pour moi angoissante, qu’Amund ne m’est pas sympathique, mais que j’ai appris sur les Sames, que je n’ai pas lâché ce roman qui a exercé finalement une sorte de fascination, une entrée dans un autre univers, des êtres humains que je n’ai pas bien compris, mis sous l’œil de la caméra sans concessions d’Amund. L’auteur a évité magnifiquement tous les clichés, cette lecture m’a presque semblé se dérouler sur une autre planète dans un autre univers. Mais nous sommes pourtant bien faits comme Amund et les siens, de chair et de sang, avec un cerveau et une enveloppe corporelle qui peuvent nous jouer des tours. Le trouble est jeté avec des retours en arrière, des bonds temporels qui contribuent à désarçonner la lectrice, et malgré ça, ma parole, je n’ai pas lâché le livre et j’ai bien fini par attraper le fil.  Et ça angoisse un peu, je dois dire. Ne vous y trompez pas, la réflexion est profonde et sans aucun doute utile. Vue sur la conception de la vie chez les Sâmes:

« Le cri est le fond de l’être humain. Depuis le noyau corporel, il force la chair pour se propager telle une vague de fibre en fibre, de cellule en cellule. S’il n’apparaît au grand jour que quelques fois, les cellules conservent son empreinte comme un souvenir à jamais estampillé dans le tissu. Et la chair se gâte. Chez les animaux, la viande prend l’arrière-goût douceâtre du mal-être, mais chez les hommes, le cri reste imperturbablement là, à marquer le tissu jusqu’à ce qu’il se mette finalement à pourrir, à se mêler à la terre. Avant notre mort, nous le confions à nos enfants, un sceau imprimé dans notre hérédité.

Les enfants grandissent, ils deviennent adultes. La terre dont ils héritent est sombre à l’automne, une masse gluante et humide à l’arrière-saison, mais sèche en hiver, plus légère, plus poreuse sous la neige. »

norway-1231287_640

Une lecture comme une expérience très particulière. J’en suis ressortie un peu assommée, une lecture un peu attraction/répulsion, j’ai trouvé tout étrange et j’ai lu d’une traite.

Curieux de tout et un peu masos vous pouvez y aller, ça devrait vous combler!

Je fais fi du folklore ( mais si voulez l’autre chanson du livre, c’est ICI  ) une chanson pas du tout traditionnelle des Sâmes, écoutée en voiture par Mère et Fils version Queen !

« La femme du deuxième étage » – Jurica Pavičić- éditions Agullo, traduit par Olivier Lannuzel ( Croatie )

La femme du deuxième étage par Pavicic« Un jour, bien plus tard, Suzana lui a dit: tout aurait été différent si on n’était pas allées là-bas. Si on était pas allées à l’anniversaire de Zorana, tout aurait été différent, ta vie, et peut-être la mienne.

Suzana lui a dit cela un samedi où elle lui a rendu visite. C’était au  printemps et l’on entendait bruisser le feuillage des peupliers blancs ou d’Italie au-dehors, quelque part du côté de la voie ferrée. Suzana était assise de profil à la fenêtre, une lumière chaude passait à travers le f=grillage et l’illuminait. Elle regardait les branches des arbres, et elle a dit cela comme ça soudain, comme si elle énonçait une remarque innocente, évidente. Bruna ne lui a pas répondu. »

J’ai rencontré de très beaux personnages féminins ces derniers mois. Voici maintenant Bruna. Un coup de cœur énorme pour Bruna et son histoire. Je n’ai pas lâché ce roman si bien écrit (traduit ), dans une écriture sobre, factuelle, mais qui entre profondément dans l’intimité de cette femme, qui se glisse dans ses sentiments, ses questions, ses désirs. On partage du début à la fin sa vie, bouleversée à partir de sa rencontre amoureuse avec Frane, quand tous deux dansent et s’enlacent aux notes de « Killing me softly », que le DJ va passer plusieurs fois.

nightclub-6686682_640

« Ce soir-là, Bruna sortit avec Suzana dans un bar et avala deux bières brunes qui lui tournèrent la tête. Le mal de crâne à venir se concentrait lentement autour des tempes et elle regardait dans le dos de Suzana le bar bondé d’hommes. Des hommes de toutes sortes, des grands et des petits, des visages grêlés et des basanés, et elle s’étonnait qu’entre eux tous, il y en ait un qui ait débarqué dans sa vie. Tout cela parce qu’un soir elles étaient allées à un anniversaire et qu’un Fabo passablement éméché avait passé et repassé Killing me softly. »

Fatalement, ils tombent amoureux, et c’est après leur union que Bruna devient cette « femme du deuxième étage », celui au-dessus de sa belle-mère Anka. Frane sera souvent absent pour son travail dans la marine, et longtemps. 

Il est peu de dire que la relation entre Bruna et Anka sera d’une grande rudesse. Anka domine, sera toujours épaulée par son fils – devant lequel Bruna ne dit pas grand chose – et sa fille Mirela.

On retrouve Bruna à la prison de Požega, deux ans plus tard, pour le meurtre de sa belle-mère. Non, je ne dévoile rien en disant cela, on sait qu’elle est en prison dès le début. Prison où elle est cuisinière. Bruna dans le miroir de la prison:

« Elle voit une brunette châtain aux cheveux longs qui savait qu’il y aurait des hommes pour se retourner sur son passage quand elle entrerait dans un café. Aujourd’hui personne ne se retournerait. car la vie sous les néons a tué son teint, la nourriture uniforme a clairsemé ses cheveux. Chez le dentiste on ne traite que les caries, et sous cette lumière forte, laiteuse, sa peau parait parcourue de pores et de sillons. C’est dommage, pense-t-elle quelquefois. C’est dommage, mais c’est comme ça. »

leek-3473642_640Cuisiner est important dans la vie de Bruna. Et c’est même ainsi qu’elle va tuer la vieille et méchante belle-mère. Ce n’est pas une excuse, mais personnellement je pardonne tout à Bruna, tant je me suis sentie touchée par elle.

L’auteur, simplement, décrit une vie de femme qui, soumise aux bons vouloirs d’une vieille aigrie, va commettre un meurtre. Lentement, d’humiliation en humiliation, elle va avancer dans une colère muette. J’adore Bruna, sa façon de penser, sa façon de vivre simplement, et suis touchée par sa patience. Elle pourrait faire face à la belle-mère, se fâcher, l’insulter, la rembarrer. Non. Bruna aime Frane, qui aime sa mère et  Bruna ne veut pas le contrarier. On verra que Frane est tout aussi épris, qu’il niera jusqu’au dernier moment l’idée que la femme de sa vie ait tué sa mère bien-aimée.

« Et maintenant il était assis là et il était au désespoir à cause d’elle – à cause de la femme qui avait empoisonné sa mère.

Elle lui toucha la main et il commença à pleurer. Alors la gardienne s’approcha et dit que le temps était écoulé.

poison-2004656_640Ils se prirent dans les bras avant de sortir. On se revoit bientôt, lui dit Frane. Mais Bruna savait que c’était leur dernière étreinte. 

Elle le savait et voulait en profiter à plein. Elle but le parfum de Frane, se frotta à sa barbe de deux jours, pressa sous ses doigts ses omoplates si familières, ses vertèbres, ses côtes. Elle le respirait et elle le touchait, une dernière fois, pour à jamais se souvenir de lui comme il était. Les gardiens finirent par les séparer. En sortant il lui fit un signe de la main. Il dit: « Je reviens dans deux semaines. » Mais Bruna savait déjà qu’il n’en serait rien. »

 

Ce qui fait l’intérêt formidable de ce roman, c’est cette intériorité, cette sobriété de l’expression, l’auteur qui racontant les faits sans pathos d’aucune sorte fait de Bruna une femme qui nous devient chère, proche, combien nous ressentons de compassion pour cette meurtrière. Parce que c’est une femme « bien » à mon sens, c’est une femme serviable, généreuse, sans être expansive ou tonitruante. Rien n’est tonitruant dans ce livre, c’est ce qui en fait la force. Bruna vit son arrestation, son emprisonnement avec une sorte de fatalisme paisible, même si elle a essayé d’échapper à la punition ( qui ne le ferait pas?). La prison, elle y cuisine et c’est un défi pour elle de faire au mieux avec pas grand chose de bon. Cuisiner l’apaise.

fence-2163951_640« Elle se débat avec de mauvais ingrédients, des légumes pourris de va savoir quel fournisseur, de la viande congelée qui aura bien rapporté un dessous-de-table à quelqu’un. Elle se débat avec des bouts de restes de poisson indéterminables, des saucisses grasses et tendineuses, de la viande hachée insipide, des blancs de poulets engraissés chimiquement dans des camps de concentration pour volailles. Elle supprime les bouts filandreux de la viande, écarte les morceaux d’os écrabouillés dans le ragoût, élimine les pousses jaunies des légumes, les charançons dans les haricots secs, les bourgeons des pommes de terre. Elle lutte contre les germes, les tendons et la graisse et s’efforce de concocter un repas avec ce qu’on lui donne. Elle surveille que les pâtes ne soient pas trop cuites, que la panure soit dorée comme il faut, que les betteraves soient joliment coupées. Bruna cuisine, les détenues mangent. Et le fait que les détenues mangent ce qu’elle a cuisiné procure à Bruna une sensation de pouvoir enivrant, envoûtant. »

pasta-1463929_640

Elle est patiente et sortira, et entamera une autre vie. Qu’elle choisit, qu’elle cadre comme elle le veut. Et on lui souhaite en fermant le livre d’être heureuse. Elle a aimé Frane, elle l’aime sans doute pour toujours. Mais elle ne se fermera pas à une autre existence, dans un lieu choisi par elle. Je ne vous ai rien dit de la mère de Bruna, que je trouve intéressante ( on pourrait presque en sortir un autre livre ).

L’auteur nous fait grâce d’une fin triste pour Bruna, au contraire il lui offre une nouvelle vie et je lui en suis très reconnaissante, tant j’ai aimé cette héroïne. Gros coup de cœur.

« Bruna se lève et secoue l’herbe accrochée à ses vêtements. Elle reprend le chemin du village. car il est trois heures et il est temps. Elle va bientôt devoir ouvrir le café, allumer le poêle. Brancher la machine à café. Bientôt les premiers clients vont arriver, s’il en vient. Et s’il en vient, elle sera là pour les accueillir. »

                                         FIN »

La chanson fatale :