« Les morts de Beauraing » – François Weerts, édition Rouergue noir

Les morts de Beauraing par Weerts« Avant l’oraison

Dernier étage d’un parking bruxellois. Sur le toit du bâtiment. Une berline de fabrication récente stationne, moteur coupé. L’intérieur sent le neuf mais cette odeur synthétique est supplantée par une autre. Écœurante. Celle du sang. Le tissu du fauteuil du conducteur en est imbibé. Tous les garagistes l’admettront, aucun nettoyage n’en viendra à bout. Il faudra se résigner à jeter le siège. L’accoudoir aussi. Et le tapis en fausse laine. Le volant, on devrait pouvoir le récupérer à condition de ne pas lésiner sur le détergent. Quant aux trous ronds, percés dans la malle arrière par deux projectiles au diamètre de 5,2 mm, ils ne devraient pas poser de problème. Un peu de mastic et un jet de peinture suffiront à rendre son aspect originel à la carrosserie. »

Ainsi débute ce roman touffu par l’abondance de personnages, mais on a ici une situation complexe, qui met en scène plusieurs groupes et factions, il faut que les enquêteurs, policiers et journalistes interviennent pour saisir le fond des faits et le fil des événements. Que se passe-t-il dans cette ville de Bruxelles qui après des attentats terrifiants se retrouve en ébullition, dangereuse, brûlante…La communauté catholique a été victime d’une attaque qui tua abondamment jeunes et vieux. Bien sûr, est accusé un groupe de jeunes musulmans de retour d’une terre de djihad . Deux journalistes vont se lancer dans l’enquête, bientôt assistés par une militaire, Ingrid, dont le fils adoptif originaire du Congo et petit voyou, a disparu; on sait qu’il s’est « acoquiné  » avec des catholiques ultra qui se disent être des « croisés ». Ajouter à ça les difficultés « internes » à la Belgique entre Wallons et Flamands et les dissensions identitaires de tous bords, et on a ce résultat explosif décrit ici brillamment.

Conversation avec un chauffeur de taxi aux propos racistes:

« Mon chauffeur réfléchit.

-Ouais, vous avez pas tort…D’ailleurs, leur couper le bras, je ne suis pas sûr que ça suffirait. La tête serait peut-être mieux, non? Et les délinquants sexuels, on la leur sectionnerait? Vous en pensez quoi?

-Et si on les crucifiait, carrément? A l’ancienne? Avec des clous et tout le saint tremblement? Ou une bonne vieille roue? Et l’écartèlement, faudrait pas l’oublier…

-C’est parce que je suis Polonais que vous me parlez comme ça?

Sa nationalité, ses clients ne pouvaient l’ignorer: il avait installé sur son tableau de bord une sorte d’autel aux jumeaux Kaczynski, avec leur photo, un drapeau du pays et un crucifix phosphorescent du meilleur goût. Et au-dessus de la boîte à gants trônait une effigie de Jean-Paul II, dans un encadrement en plastique rose Barbie.

Je ne répondis pas. J’en avais ma claque des proclamations militantes et des déclarations belliqueuses. Je venais de subir celles du ministre de l’Intérieur lors de sa conférence de presse solennelle d’après attentat. »

C’est une enquête extrêmement complexe qui commence alors, où les extrémismes de tous bords sont mis en scène ainsi que des électrons libres, hors des clous de toute règle.

J’avoue que j’ai été un peu perdue à certains moments. C’est très bien écrit mais extrêmement dense et il faut prendre son temps pour saisir les fils que l’auteur nous tend peu à peu, les personnages, enquêteurs, sont eux aussi déstabilisés et mettront du temps à dénouer le réseau complexe des « belligérants » ( ce mot s’adapte assez bien au sujet ), enfin plus ou moins tant c’est un sac de nœuds. Cet aspect du livre d’ailleurs est intéressant puisqu’il rend parfaitement l’effet énorme désordre ( pour rester polie) de Bruxelles . C’est très bien écrit, comme je le dit plus haut, c’est foisonnant mais ça procède de l’efficacité dans le portrait défoncé de Bruxelles à feu et à sang. Émeutes et loi martiale, Bruxelles sous la coupe d’une violence déchaînée. Réseau ultra islamiste et réseau ultra catholique, c’est réellement un très bon sujet, traité ici avec force, menant à réfléchir, à mon sens, au poids des factions religieuses dans une société civile et prétendument laïque. Aux jeux d’influence, car, il ne faut pas se cacher la face, la religion est alors prétexte à assouvir une soif de pouvoir, et à mon avis rien d’autre. Oubliant au passage et sans difficulté semble-t-il ce qu’originellement ( non? ) elle prône.

Quant à moi, j’ai trouvé le sujet passionnant, surtout grâce à son traitement brillant. Sacrée construction, à l’image des faits décrits, alternant des phases lentes qui préparent les explosions de tous genres et ces explosions avec foules, fumées, tirs, désordres en tous genres.

Sujet brûlant. Et le mot de la fin:

« Le signal d’un message me sortit de mes réflexions. Je le lus rapidement sur mon téléphone. Il provenait de l’hôpital où j’avais rendu visite à la jeune amputée quelques jours plus tôt. On me prévenait que la victime avait succombé à ses blessures. Et que le père s’était donné la mort dans la chambre de sa fille. Le dégoût de la Belgique vint me frapper par surprise. Ce pays, où une fausse unanimité régnait, capable de refouler toutes les infamies commises ces dernières semaines,  capable aussi d’oublier sans remords le meurtre d’un roi pour célébrer l’arrivée d’une reine, ne pouvait plus être le mien. L’attentat avait creusé deux tombes de plus. Isabelle était morte. Ma mère et mon père étaient morts. Et la ville qui m’avait vu vieillir était morte, elle aussi. »

Une chanson:

« Le filet » – Lilja Sigurdardóttir – ( Reykjavík noir – La trilogie, tome 2)-Métailié Noir, traduit par Jean-Christophe Salaün

« Sonja se réveilla en sursaut d’un sommeil profond, tremblante comme une feuille. levant la tête, elle jeta un coup d’œil au thermomètre du climatiseur: il faisait trente degrés dans la caravane. Elle avait voulu se reposer un peu les yeux en début d’après-midi pendant que Tómas allait rendre visite à Duncan, le petit garçon qui habitait sur la parcelle d’à côté. Le soleil en avait profité pour transformer la caravane en étuve, et le climatiseur s’était mis en route dans un grincement assourdissant avant de laisser échapper un filet d’air glacial. »

Un bon petit polar, même si je reconnais que la lecture du premier tome, « Piégée » , m’a un peu manquée pour parfaitement bien comprendre la position de l’héroïne Sonja, mais on rattrape assez bien le fil des événements. Que dire de ce livre sans trop en révéler ? Comme souvent, je ne vous donnerai que les grandes lignes, et ce que j’ai bien aimé ici.

Sonja est ce qu’on appelle « une mule », et travaille à faire voyager des valises bourrées de drogue entre pays et continents. Sonja a divorcé d’Adam qui lui impose ces trafics, c’est la condition pour qu’elle puisse voir son petit garçon Tómas. Le livre commence dans un camping en Californie où elle s’est cachée avec le petit, c’est son enfant sa vraie seule raison de vivre, et la seule aussi qui lui fait accomplir ses missions avec un sang-froid exemplaire et aussi tout de même beaucoup de courage.

« Ils avaient à peine commencé à renouer des liens que son fils avait déjà dû partir. Elle avait tant besoin de ces liens. C’était comme s’il existait entre eux une connexion sanguine, un cordon ombilical qui leur permettait d’échanger les nutriments nécessaires à leur survie, aussi bien à elle qu’à lui. Et si ce lien était rompu trop longtemps, l’un comme l’autre dépérissaient. »  

Car si elle a un ami complice qui lui veut du bien à la douane côté islandais, elle va se retrouver ici en prise avec Mr José et sa redoutable épouse puis veuve, Nati, sans oublier leur animal de compagnie: un tigre.

« La maison était toujours aussi menaçante, bien que parfaitement entretenue, avec son perron d’une propreté impeccable et sa porte fraîchement cirée dont l’odeur parvenait jusqu’au trottoir. Sonja resta immobile un instant en bas des marches avant de réunir le courage d’aller frapper. Elle avait d’horribles souvenirs de ce lieu. La demeure était comme baignée d’une aura de terreur et de souffrance, elle distinguait presque l’écho des hurlements des victimes du propriétaire, M. José, et de son abominable animal de compagnie. »

L’autre pan de l’intrigue est lié à Agla, une ancienne banquière qui travaille à l’évasion fiscale et au détournement de fonds au service de riches personnages ( ici un homme politique ), amoureuse éperdue de Sonja avec laquelle elle a eu une aventure dans le premier opus de la série. On voit très vite que ces deux univers sont liés, mais je vous laisse aller nager dans ce sac de nœuds…Ce que je peux dire, c’est que Sonja et son petit garçon, touchants, m’ont été sympathiques comme Bragi et son épouse Valdís, et quelques personnages secondaires mais Agla, si elle est un très bon personnage de roman, m’a horripilée et la froideur avec laquelle Sonja la traite durant un temps m’a été plutôt agréable. Agla est une ex-banquière malhonnête et brillante, qui attend son procès pour détournement d’argent, mais qui pour autant continue ses pratiques par des biais complexes que je ne me risque pas à vous expliquer ( moi qui ne gère qu’un livret A…) Je n’ai pas aimé Agla, mais alors pas du tout, même quand on la voit en amoureuse éplorée.

« Agla avança la main sur le matelas, mais elle n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour comprendre que Sonja n’était pas là. Elle percevait encore son odeur émanant de l’oreiller qu’elle avait presque inondé de son parfum. Tant qu’elle gardait les paupières fermées, qu’elle ne laissait pas la réalité reprendre le dessus, elle pouvait imaginer que Sonja venait de se lever. »

Plusieurs personnages gravitent autour d’Adam, de Sonja et d’Agla, de braves gens et de très mauvais, en un ballet assez tortueux où on ne sait jamais qui va rouler l’autre, et ceci en allant de l’Islande à Londres, en passant par Amsterdam, Paris, jusqu’au Mexique par le Groenland. Tout de même, José et Nati  remportent la palme des teignes, couple ô combien exotique et malfaisant ( les chapitres en leur compagnie sont ceux que j’ai préférés je l’avoue, j’ai l’esprit un rien tordu ).

Nati, débarrassée de M. José et pas tellement plus rassurante:

« Sonja crut néanmoins distinguer une lueur d’amusement dans son regard.

-Je prends combien, cette fois?

-Quatre kilos, répondit Nati. ils passent directement au Groenland, où un de mes hommes prendra la relève. À vrai dire, il en cède une petite partie à son assistant de Nuuk qui le mélange pour en faire du crack bon marché pour les Groenlandais. Ils semblent bien accros. Je te dis tout ça pour que tu saches que je suis au courant. Je préfère que mes hommes soient conscients du fait que je sais tout. Comme ça, personne n’a l’idée de me faire un sale coup dans le dos. »

J’ai donc passé un bon moment à me poser pas mal de questions, c’est bien construit pour qu’on lise sans lâcher, j’ai fulminé en lisant une fois encore les comportements si honteusement malhonnêtes des protagonistes en costume élégant qui j’espère prendront le retour du bâton dans le dernier livre de la série ! ( punition par fiction interposée ). Je pense quand même que lire le premier de la série permet une meilleure compréhension des événements et des personnages de celui-ci.

« La veuve » – Fiona Barton – Fleuve Noir, traduit par Séverine Quelet

la_veuve« Mercredi 9 juin 2010

La veuve.

J’entends le gravier crisser sous ses pas tandis qu’elle remonte l’allée.Une démarche appuyée, des talons hauts qui claquent. Elle est presque à la porte, elle hésite, se lisse les cheveux. Jolie tenue. Une veste à gros boutons, une robe correcte en dessous et des lunettes remontées sur le sommet du crâne. Pas un témoin de Jéhovah ni une militante du parti travailliste. Une journaliste sûrement, mais pas du genre habituel. C’est la deuxième aujourd’hui – la quatrième de la semaine, et on n’est que mercredi. Je parie qu’elle va me sortir un: « Navrée de vous déranger dans un moment aussi difficile. » C’est ce qu’ils disent tous, avec une expression contrite idiote. Comme s’ils s’en souciaient. »

Premier roman de Fiona Barton, voici un bon petit thriller bien ficelé qui se lit d’un bout à l’autre sans encombres. Bâti sur de courts chapitres et à quatre voix plus une ( un seul chapitre ), sans une totale linéarité ( de 2007 à 2010 en alternance irrégulière), le roman est plus dans le mental que dans l’action. Je dis « le mental » et pas « la psychologie » parce qu’aucune théorie n’est vraiment élaborée, on est davantage dans les rouages et les instincts des protagonistes que dans la réelle analyse. Et pour moi c’est une réussite parce qu’on se sent dans un quotidien plutôt ordinaire, sans fioritures trop bavardes, chez des gens qui pour un peu nous ressembleraient beaucoup…

L’histoire du couple Taylor, Glen et Jane, la vie de Dawn Elliott et de sa petite Bella se situent dans un milieu de classe moyenne en Angleterre. Un jour Bella disparaît. Glen Taylor est suspecté, arrêté puis innocenté et relâché. Il mènera alors une vie encombrée de cette histoire sombre jusqu’en 2010 où il mourra sous un bus…

« Traumatisme crânien. Clamsé, quoi qu’il en soit. Je suis restée immobile le regard baissé sur lui. Autour de moi, les gens couraient dans tous les sens en quête de couvertures et un peu de sang tachait le trottoir. Pas beaucoup, cependant. Il aurait été content. Il n’aimait pas le bazar. »

Pour Jane, 4 ans de mise à l’écart et de suspicion, 4 ans d’angoisses.

file0001948686387 Bob Sparkes, l’inspecteur chargé de l’enquête, finira par dénouer tous les fils de cette sordide histoire, talonné et épaulé par Kate, la journaliste coriace et vindicative qui ne va jamais lâcher l’affaire.

Bien sûr sous ces vies en apparence ordinaires sont tapies des perversions, des fantasmes, des obsessions. Les voix alternent ( La veuve/Jane Taylor, La mère/Dawn Elliott, L’inspecteur/Bob Sparkes, La journaliste/Kate Waters et la voix au chapitre unique, Le mari/Glen Taylor)  racontant leur vécu, ou bien on voit le personnage agir, se déplacer, cogiter. Pas de violence physique, pas d’actions d’éclat, mais une sourde menace. Le couple Taylor, on le sent bien quand on est habitué à cette littérature, n’est pas très net; on devine parfaitement qu’une vilaine chose couve. Peu à peu, dans les méandres des cerveaux un peu dérangés de ce drame, la vérité affleure avant la triste fin.

J’ai bien aimé la construction, les personnages et l’ambiance propre au fait divers sordide qui peut parfois nous faire tourner la tête vers l’écran de télévision, tendre l’oreille, et se dire : « Combien de ces histoires vécues pour une racontée ? ». Le milieu des médias décrit ici par l’auteure qui est elle-même journaliste fait frémir.

Un livre sur le mensonge, le désordre affectif et le manque, sur la culpabilité . Addictif.

« Robe de marié » – Pierre Lemaître – Livre de Poche / Thriller

lemaitreEh bien oui, c’est le premier roman que je lis de Pierre Lemaître. Malgré le succès de « Au revoir là-haut », c’est avec ce petit thriller bien ficelé que je découvre cet auteur. Tout à fait le genre qui me va en ce moment, pas trop long, pas très complexe, lecture que j’alterne avec quelque chose de bien plus conséquent tant par l’écriture que les sujets abordés. 

Ce roman néanmoins est de bon cachet, bien écrit quoi qu’un peu prévisible. Là, c’est l’inconvénient d’être grand lecteur, on devient finaud au fil des bouquins et on voit d’assez loin les ficelles même assez ténues. Sinon, c’est également le livre typique sur lequel il ne faut absolument rien dire du scénario, désolée ! Si vous voulez un bon suspense, des interrogations, des retournements et tout ça, allez-y !

Le livre s’ouvre avec Sophie et c’est je trouve la meilleure partie du roman, puis on rencontre Frantz, puis Frantz et Sophie, et enfin Sophie et Frantz…Quelques personnages à la périphérie, une sale histoire bien moche et tordue: la folie, l’usage du net et ses possibilités infinies, le meurtre…on peine un tout petit peu à y croire parfois, mais après tout il s’agit d’un roman, non ? On attend le dénouement avec inquiétude et heureusement on évite très bien le pur cliché ( l’auteur aurait presque pu écrire une suite policière ), et enfin une grande qualité de l’auteur: on se pose des questions en lisant, on attend et la réponse arrive, jamais trop vite, jamais idiote ou improbable. Non, je n’ai rien de plus à en dire, du bon boulot, efficace et bien mené.