« La victime se nommait Émilie Frontenac, et j’ai aussitôt pensé que ce nom-là avait un certain charme; ou une saveur ancienne, je me souvenais de Mauriac.
Je me souvenais de ce livre, Le mystère Frontenac, j’ai lu tous les romans de l’auteur quand j’étais adolescente. On me l’avait désigné comme le grand écrivain de l’époque, il était pourtant déjà mort depuis trois décennies. Mais je vivais dans un milieu très conservateur, un milieu qui cultive son style, dans l’ombre, la pudeur, la mémoire et les regrets. »
Un roman policier de facture classique dans sa construction, mais tellement prenant, si bien écrit que je l’ai lu d’une traite. Il ne s’agit pas ici de suspense, de nombreuses actions, courses poursuites etc…Non, c’est le travail de Jasmine et de son chef Tom, deux policiers dont le quotidien dans une banlieue est fait d’une sorte de routine: les dealers, les casseurs, les gamins qui font « des bêtises », avec parfois des victimes mortes ou blessées. La vie dans ce qu’elle a de dérapant. Rien de fou.
« La cité des Musiciens a été construite à cette époque où la France s’achetait des ouvriers immigrés à la pelle. Ils ne coûtaient pas cher. Ils avaient l’obéissance collée à leur peau mate; ils parlaient peu, ils baissaient la tête quand il le fallait, c’est-à-dire très souvent. Ils allaient savoir se rendre utile sans revendiquer. Ils avaient compris qu’ils étaient perdants d’un grand jeu. Ils ne s’en offusquaient pas. Ils avaient sans doute appris l’humilité depuis des siècles. Il fallait les loger dans des lieux nouveaux, construits vite, sans fioritures, loin des centres-villes, parce qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes; les dictons de la sagesse populaire ont décidé depuis longtemps de la politique que notre pays doit mener. »
Mais l’autrice peint ici le portrait d’une femme flic qui on le comprend aime son travail et veut le faire bien. Bien, ça veut dire enquêter en mettant de côté préjugés et lieux communs. Jasmine est un très beau personnage. Le talent repose dans le fait de ne pas être emphatique, tout est sobriété, équilibre. Ce qui procure un sentiment, malgré le drame, de sérénité; on garde la tête froide pour réfléchir mieux. Peut-être juste une impression, mais en tous cas, pas de fureur, de cris, de rage. Mais s’instaure plutôt un climat de confiance.
Et c’est bien car la pensée de Jasmine, ses raisonnements, ses interrogations, nous sont rendues claires. C’est beau dans sa simplicité, cette histoire me semble ainsi plus humaine. Quelque chose se crée entre elle et la jeune fille soupçonnable d’être responsable de la mort de sa mère, avec par exemple un va-et-vient de questions, de réponses, d’hypothèses et une écoute toujours attentive et Jasmine qui mentalement nous livre ses pensées, ses soupçons, ses doutes beaucoup. Comment pense Jasmine : une jeune femme a été découverte morte
-Ils l’ont identifiée. Sur le portable, il y avait un numéro noté « Maman ». Ils ont appelé. La mère leur a fait un topo qui cadre bien avec un suicide. C’est une fille de vingt et un ans qui a été violée par un enseignant de son école lors d’une soirée alcoolisée, première tentative de suicide dans la foulée, hôpital psy, trois mois, elle résiste à la thérapie, les médecins envisagent qu’il y ait autre chose qu’un stress post-traumatique, ils penchent pour une décompensation psychotique, elle venait de sortir.
-Formidable!
-Quoi formidable?
-Une fille de vingt et un ans violée, qu’on ne réussit pas à soigner, et qui se suicide, parce que personne n’est capable de prendre en charge correctement les femmes violées, entre ceux qui disent que ce sont des choses qui arrivent et ceux qui n’ont rien à dire… »
Il n’y a rien à rajouter à cette phrase. À la suite de quoi Tom lui dit qu’elle « joue à la féministe »…, bref !
Un magnifique regard porté sur l’adolescence en souffrance, sur la vie dure, sur les jours difficiles pour certains jeunes gens de lieux négligés, pour des familles entières. Mais là encore sans tomber dans le lamento. Sans omettre de dire que c’est un vrai roman policier avec une enquête, un roman plein d’humanité plus que de rudesse, et un regard sur la vie des banlieues, un regard qui jongle entre lucidité professionnelle et humanisme, Jasmine sait très bien faire et forcément, on l’aime, Jasmine, comme elle sait nous faire aimer Astrid.
Vous comprendrez que j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, cette écriture et son sujet.
Je lirai les autres, c’est évident pour moi.


