« Un jour, bien plus tard, Suzana lui a dit: tout aurait été différent si on n’était pas allées là-bas. Si on était pas allées à l’anniversaire de Zorana, tout aurait été différent, ta vie, et peut-être la mienne.
Suzana lui a dit cela un samedi où elle lui a rendu visite. C’était au printemps et l’on entendait bruisser le feuillage des peupliers blancs ou d’Italie au-dehors, quelque part du côté de la voie ferrée. Suzana était assise de profil à la fenêtre, une lumière chaude passait à travers le f=grillage et l’illuminait. Elle regardait les branches des arbres, et elle a dit cela comme ça soudain, comme si elle énonçait une remarque innocente, évidente. Bruna ne lui a pas répondu. »
J’ai rencontré de très beaux personnages féminins ces derniers mois. Voici maintenant Bruna. Un coup de cœur énorme pour Bruna et son histoire. Je n’ai pas lâché ce roman si bien écrit (traduit ), dans une écriture sobre, factuelle, mais qui entre profondément dans l’intimité de cette femme, qui se glisse dans ses sentiments, ses questions, ses désirs. On partage du début à la fin sa vie, bouleversée à partir de sa rencontre amoureuse avec Frane, quand tous deux dansent et s’enlacent aux notes de « Killing me softly », que le DJ va passer plusieurs fois.

« Ce soir-là, Bruna sortit avec Suzana dans un bar et avala deux bières brunes qui lui tournèrent la tête. Le mal de crâne à venir se concentrait lentement autour des tempes et elle regardait dans le dos de Suzana le bar bondé d’hommes. Des hommes de toutes sortes, des grands et des petits, des visages grêlés et des basanés, et elle s’étonnait qu’entre eux tous, il y en ait un qui ait débarqué dans sa vie. Tout cela parce qu’un soir elles étaient allées à un anniversaire et qu’un Fabo passablement éméché avait passé et repassé Killing me softly. »
Fatalement, ils tombent amoureux, et c’est après leur union que Bruna devient cette « femme du deuxième étage », celui au-dessus de sa belle-mère Anka. Frane sera souvent absent pour son travail dans la marine, et longtemps.
Il est peu de dire que la relation entre Bruna et Anka sera d’une grande rudesse. Anka domine, sera toujours épaulée par son fils – devant lequel Bruna ne dit pas grand chose – et sa fille Mirela.
On retrouve Bruna à la prison de Požega, deux ans plus tard, pour le meurtre de sa belle-mère. Non, je ne dévoile rien en disant cela, on sait qu’elle est en prison dès le début. Prison où elle est cuisinière. Bruna dans le miroir de la prison:
« Elle voit une brunette châtain aux cheveux longs qui savait qu’il y aurait des hommes pour se retourner sur son passage quand elle entrerait dans un café. Aujourd’hui personne ne se retournerait. car la vie sous les néons a tué son teint, la nourriture uniforme a clairsemé ses cheveux. Chez le dentiste on ne traite que les caries, et sous cette lumière forte, laiteuse, sa peau parait parcourue de pores et de sillons. C’est dommage, pense-t-elle quelquefois. C’est dommage, mais c’est comme ça. »
Cuisiner est important dans la vie de Bruna. Et c’est même ainsi qu’elle va tuer la vieille et méchante belle-mère. Ce n’est pas une excuse, mais personnellement je pardonne tout à Bruna, tant je me suis sentie touchée par elle.
L’auteur, simplement, décrit une vie de femme qui, soumise aux bons vouloirs d’une vieille aigrie, va commettre un meurtre. Lentement, d’humiliation en humiliation, elle va avancer dans une colère muette. J’adore Bruna, sa façon de penser, sa façon de vivre simplement, et suis touchée par sa patience. Elle pourrait faire face à la belle-mère, se fâcher, l’insulter, la rembarrer. Non. Bruna aime Frane, qui aime sa mère et Bruna ne veut pas le contrarier. On verra que Frane est tout aussi épris, qu’il niera jusqu’au dernier moment l’idée que la femme de sa vie ait tué sa mère bien-aimée.
« Et maintenant il était assis là et il était au désespoir à cause d’elle – à cause de la femme qui avait empoisonné sa mère.
Elle lui toucha la main et il commença à pleurer. Alors la gardienne s’approcha et dit que le temps était écoulé.
Ils se prirent dans les bras avant de sortir. On se revoit bientôt, lui dit Frane. Mais Bruna savait que c’était leur dernière étreinte.
Elle le savait et voulait en profiter à plein. Elle but le parfum de Frane, se frotta à sa barbe de deux jours, pressa sous ses doigts ses omoplates si familières, ses vertèbres, ses côtes. Elle le respirait et elle le touchait, une dernière fois, pour à jamais se souvenir de lui comme il était. Les gardiens finirent par les séparer. En sortant il lui fit un signe de la main. Il dit: « Je reviens dans deux semaines. » Mais Bruna savait déjà qu’il n’en serait rien. »
Ce qui fait l’intérêt formidable de ce roman, c’est cette intériorité, cette sobriété de l’expression, l’auteur qui racontant les faits sans pathos d’aucune sorte fait de Bruna une femme qui nous devient chère, proche, combien nous ressentons de compassion pour cette meurtrière. Parce que c’est une femme « bien » à mon sens, c’est une femme serviable, généreuse, sans être expansive ou tonitruante. Rien n’est tonitruant dans ce livre, c’est ce qui en fait la force. Bruna vit son arrestation, son emprisonnement avec une sorte de fatalisme paisible, même si elle a essayé d’échapper à la punition ( qui ne le ferait pas?). La prison, elle y cuisine et c’est un défi pour elle de faire au mieux avec pas grand chose de bon. Cuisiner l’apaise.
« Elle se débat avec de mauvais ingrédients, des légumes pourris de va savoir quel fournisseur, de la viande congelée qui aura bien rapporté un dessous-de-table à quelqu’un. Elle se débat avec des bouts de restes de poisson indéterminables, des saucisses grasses et tendineuses, de la viande hachée insipide, des blancs de poulets engraissés chimiquement dans des camps de concentration pour volailles. Elle supprime les bouts filandreux de la viande, écarte les morceaux d’os écrabouillés dans le ragoût, élimine les pousses jaunies des légumes, les charançons dans les haricots secs, les bourgeons des pommes de terre. Elle lutte contre les germes, les tendons et la graisse et s’efforce de concocter un repas avec ce qu’on lui donne. Elle surveille que les pâtes ne soient pas trop cuites, que la panure soit dorée comme il faut, que les betteraves soient joliment coupées. Bruna cuisine, les détenues mangent. Et le fait que les détenues mangent ce qu’elle a cuisiné procure à Bruna une sensation de pouvoir enivrant, envoûtant. »
Elle est patiente et sortira, et entamera une autre vie. Qu’elle choisit, qu’elle cadre comme elle le veut. Et on lui souhaite en fermant le livre d’être heureuse. Elle a aimé Frane, elle l’aime sans doute pour toujours. Mais elle ne se fermera pas à une autre existence, dans un lieu choisi par elle. Je ne vous ai rien dit de la mère de Bruna, que je trouve intéressante ( on pourrait presque en sortir un autre livre ).
L’auteur nous fait grâce d’une fin triste pour Bruna, au contraire il lui offre une nouvelle vie et je lui en suis très reconnaissante, tant j’ai aimé cette héroïne. Gros coup de cœur.
« Bruna se lève et secoue l’herbe accrochée à ses vêtements. Elle reprend le chemin du village. car il est trois heures et il est temps. Elle va bientôt devoir ouvrir le café, allumer le poêle. Brancher la machine à café. Bientôt les premiers clients vont arriver, s’il en vient. Et s’il en vient, elle sera là pour les accueillir. »
FIN »
La chanson fatale :

Ils se prirent dans les bras avant de sortir. On se revoit bientôt, lui dit Frane. Mais Bruna savait que c’était leur dernière étreinte.
« Elle se débat avec de mauvais ingrédients, des légumes pourris de va savoir quel fournisseur, de la viande congelée qui aura bien rapporté un dessous-de-table à quelqu’un. Elle se débat avec des bouts de restes de poisson indéterminables, des saucisses grasses et tendineuses, de la viande hachée insipide, des blancs de poulets engraissés chimiquement dans des camps de concentration pour volailles. Elle supprime les bouts filandreux de la viande, écarte les morceaux d’os écrabouillés dans le ragoût, élimine les pousses jaunies des légumes, les charançons dans les haricots secs, les bourgeons des pommes de terre. Elle lutte contre les germes, les tendons et la graisse et s’efforce de concocter un repas avec ce qu’on lui donne. Elle surveille que les pâtes ne soient pas trop cuites, que la panure soit dorée comme il faut, que les betteraves soient joliment coupées. Bruna cuisine, les détenues mangent. Et le fait que les détenues mangent ce qu’elle a cuisiné procure à Bruna une sensation de pouvoir enivrant, envoûtant. »





Caro Montalbano,
Le roman est du même ordre que cette préface touchante. Notre cher commissaire vieillit et l’homme s’attendrit. Dans ce volume, on est à Vigata alors que des marées de migrants échouent sur les rives et qu’ici s’exerce la solidarité et l’humanité, les gens sont accueillis et la police œuvre jour et nuit pour mettre à l’abri ces pauvres gens.
L’enquête démontrera que sa vie était plus trouble ou troublée qu’il ne semble. Elena travaille avec Meriam, une jeune tunisienne, le vieux Nicola et le jeune Lillo Scotto. Le Dr Osman est lui aussi un très beau personnage, important. J’ai trouvé dans cet épisode beaucoup d’humanité et un réalisme qui met en avant la belle part des êtres, sans en nier les défauts. Un grand attachement à certains détails, une très belle histoire humaine qui ne refoule pas la laideur du monde pour autant. L’auteur humaniste et engagé, énonce une virulente critique de l’Europe, des administrations, et la lassitude de ceux qui bataillent sur le terrain.
Le crabe, qui ne voulait pas exprimer son opinion, préféra glisser dans l’eau et disparaître. »
Je n’oublierai pas non plus de parler bonne table, bonne bouteille, et le chanceux Salvo qui en rentrant parfois très tard du travail, trouve dans le four les petits – bien que copieux! – plats d’Adelina. Un réconfort assuré. Personnellement, l’idée que je devrais quitter Salvo et les gens de Vigata un jour, ça me chagrine, leur père est mort et s’il nous a laissé encore de quoi savourer cette Sicile pittoresque, on sait que ça va finir. Comme Salvo, je n’aime pas les mauvaises nouvelles.
« Alors il fit une chose qu’il n’aurait jamais pinsé faire un jour.
Affaire résolue, fin du livre:
« Le passé a fui, temps perdu et mort, et l’avenir aussi: l’avenir est mort. Pour moi, il n’y a plus qu’un temps unique, le présent, alors que je m’enfonce toujours plus en regardant vers le haut. Pour moi, ça n’est pas un souvenir, ça est. Je vois les bulles monter, comme des perles sur un fil qui se déroule au ralenti hors de ma poitrine et qui monte paresseusement vers la surface ridée que le clair de lune ne peut pas pénétrer. La lune brille, je l’ai vue, mais je ne connais qu’une seule chose: deux mains, deux bras qui se dressent comme des piliers: Meurs !Meurs ! Peu m’importe, que j’ai envie de lui dire. J’ai pas peur. Tu me ramèneras à la surface et je parlerai et alors… »
« Le juge Holiman donnait ses instructions au jury. C’était un vieillard avec un fanon de dindon, qui avait dix ans de plus que quiconque dans l’auditoire. Il parlait en mâchonnant le tuyau de sa pipe qu’il aurait pu acheter à Yale en 96, sauf qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une fac, à plus forte raison dans une université de l’Est. Chaque jour il vidait sa boîte d’allumettes de cuisine pour éviter que sa pipe ne s’éteigne et il crachait dans le pot de chambre posé près de lui, juste derrière son siège, sur une couche d’allumettes cassées qui s’épaississait tous les jours davantage, de sorte que, l’après-midi venu, si vous approchiez de lui par derrière, les semelles de vos chaussures ne touchaient plus le plancher. »
« Chagrin, dit le dictionnaire, « peine ou déplaisir causé par un événement fâcheux ». Vieilli: « douleur physique ». Il n’y avait rien de vieilli dans mes impressions. L’ennui avec un dictionnaire, c’est qu’il essaie de tout expliquer avec des mots, et il y a une limite aux choses qu’on peut dire avec des mots. Personne ne peut savoir ce qu’un mot signifie avant qu’on l’ait ressenti. Je savais cela maintenant. Chagrin, par exemple. »
Ce qui est omniprésent dans ce roman, c’est la Bible et le poids de la religion, de la croyance en général et du fanatisme. Ce qui est frappant, c’est ce que j’appellerai le grand cirque de la foi avec ici Frère Jimson. Les chapitres de prêche sont absolument terribles, à faire peur. Ce que va faire Eustis, tuer Beulah pour retourner vers Kate et ses filles, est pour lui selon la volonté de Dieu, du Diable tout autant, et lui ne serait que le pauvre instrument de ces forces qu’en simple humain il ne peut maîtriser. Je vous le dis comme je le ressens, Eustis est juste écœurant de veulerie. Je l’ai détesté d’un bout à l’autre .
Beaucoup de personnages interviennent, jamais superficiellement, le monde des tribunaux, de la police et de la presse en ville et le monde de la campagne; j’ai ressenti comme une distorsion du temps. On est au XXème siècle, le début et la fin nous le confirment, mais les autres personnages semblent d’une autre époque, il m’a semblé percevoir un écart conséquent entre ces deux univers, je crois que ce n’est pas qu’une impression et c’est peut être bien encore le cas aujourd’hui.
J’ai cordialement détesté Luther Eustis, vraiment. Très intéressante dernière partie avec un avocat qui va plaider l’irresponsabilité pour éviter la peine capitale. Mais chacun, chaque témoin, même Kate sait bien que Luther a joué de sa « foi » pour s’absoudre aux yeux de Dieu; mais aux yeux des hommes, c’est autre chose. Sa Bible, on le verra, sera témoin à charge de son acte, il y voit le démon en action, alors il prie…




