« Tourbillon » – Shelby Foote – Gallimard/La Noire, traduit de l’anglais (USA)par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen

« Le greffier »unnamed

En général, la première semaine de septembre amène le temps le plus chaud de l’année et ce jour-là n’y faisait pas exception. Au-dessus de nous, les ventilateurs tournoyaient lentement. Leurs pales projetaient l’air vers le plafond mais nulle part ailleurs. Elles émettaient un grincement, un grincement continu et monotone ( on l’entendait pendant les dix premières minutes, puis plus du tout, à moins d’y penser ou d’y prêter spécialement attention) au-dessus des rangées de gens de la ville et de la campagne en manches de chemise et en calicot, et des quelques Noirs dispersés avec leurs grands faux cols et leurs chaînes de montre. Sur la galerie, les paysannes amies et parentes de Eustis et du vieux Lundy, munies de sels Cardui et de tabac à priser Tube Rose, tenaient des éventails en carton aux bords ramollis et effilochés car on en était au quatrième jour. Tout était terminé, on attendait plus que  le verdict. »

Lecture exceptionnelle de ce roman noir difficile à lâcher. Plusieurs choses m’ont beaucoup marquée ici. La quatrième de couverture indique qu’en 1959 ce livre paru en 1950 aux USA, ce livre jugé scandaleux fut jeté à la décharge de Memphis par des membres de l’American Legion. Quant à cet auteur, si vous souhaitez en savoir plus, suivez CE LIEN, passionnant.

L’histoire se déroule dans l’état du Mississippi essentiellement, et c’est dans ce Sud chaud, moite et dévôt que va se dérouler l’affaire Luther Eustis, le livre commençant à rebours avec le procès de cet homme. Livre polyphonique, une forme que j’ai toujours beaucoup aimé, et forme qui ici précisément ménage l’opinion qu’on va se faire de ce Luther Eustis, jugé pour le meurtre de Beulah. Chacun racontera sa version, y compris Beulah .

moon-1024913_640« Le passé a fui, temps perdu et mort, et l’avenir aussi: l’avenir est mort.  Pour moi, il n’y a plus qu’un temps unique, le présent, alors que je m’enfonce toujours plus en regardant vers le haut. Pour moi, ça n’est pas un souvenir, ça est. Je vois les bulles monter, comme des perles sur un fil qui se déroule au ralenti hors de ma poitrine et qui monte paresseusement vers la surface ridée que le clair de lune ne peut pas pénétrer. La lune brille, je l’ai vue, mais je ne connais qu’une seule chose: deux mains, deux bras qui se dressent comme des piliers: Meurs !Meurs ! Peu m’importe, que j’ai envie de lui dire. J’ai pas peur. Tu me ramèneras à la surface et je parlerai et alors… »

Belle option de narration qui fait parler la mourante. Le début du roman accroche immédiatement avec ce tribunal et le portrait de Nowell l’avocat et de Holiman, le juge aux allumettes.

supreme-court-building-1209701_640« Le juge Holiman donnait ses instructions au jury. C’était un vieillard avec un fanon de dindon, qui avait dix ans de plus que quiconque dans l’auditoire. Il parlait en mâchonnant le tuyau de sa pipe qu’il aurait pu acheter à Yale en 96, sauf qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une fac, à plus forte raison dans une université de l’Est. Chaque jour il vidait sa boîte d’allumettes de cuisine pour éviter que sa pipe ne s’éteigne et il crachait dans le pot de chambre posé près de lui, juste derrière son siège, sur une couche d’allumettes cassées qui s’épaississait tous les jours davantage, de sorte que, l’après-midi venu, si vous approchiez de lui par derrière, les semelles de vos chaussures ne touchaient plus le plancher. »

Eustis est marié à Kate dont il a trois filles, Myrtle, Rosaleen et Luty Pearl. Il va quitter femme et enfants quand il va rencontrer Beulah. Quel destin que celui de cette belle blonde, vendue sur un lit depuis son enfance à tous les hommes de passage. Beulah est un beau personnage. Et globalement dans ce livre, si on excepte la mère de Beulah – à sa décharge, elle a sans doute vécu ce qu’elle impose à sa fille –  les femmes sont de beaux personnages. Beulah et Eustis vont se rencontrer et sous de faux noms, Sue et Luke Gowan, vont partir vivre leur amour dans une cabane sur une île. Là vit Miz Pitts et son fils Nigaud, muet. Mais sa mère l’a éduqué et Nigaud ne l’est pas tant que ça, et puis il est un homme transi d’amour pour Beulah.

House of Prayer« Chagrin, dit le dictionnaire, « peine ou déplaisir causé par un événement fâcheux ». Vieilli: « douleur physique ». Il n’y avait rien de vieilli dans mes impressions. L’ennui avec un dictionnaire, c’est qu’il essaie de tout expliquer avec des mots, et il y a une limite aux choses qu’on peut dire avec des mots. Personne ne peut savoir ce qu’un mot signifie avant qu’on l’ait ressenti. Je savais cela maintenant. Chagrin, par exemple. »

bible-816058_640Ce qui est omniprésent dans ce roman, c’est la Bible et le poids de la religion, de la croyance en général et du fanatisme. Ce qui est frappant, c’est ce que j’appellerai le grand cirque de la foi avec ici Frère Jimson. Les chapitres de prêche sont absolument terribles, à faire peur. Ce que va faire Eustis, tuer Beulah pour retourner vers Kate et ses filles, est pour lui selon la volonté de Dieu, du Diable tout autant, et lui ne serait que le pauvre instrument de ces forces qu’en simple humain il ne peut maîtriser. Je vous le dis comme je le ressens, Eustis est juste écœurant de veulerie. Je l’ai détesté d’un bout à l’autre .

Ainsi sont contés les faits par le greffier, le reporter et Nigaud, dans la première partie, par Eustis et Beulah dans la seconde et pour finir dans la dernière partie par l’épouse (Kate), l’avocat, et le geôlier. D’autres voix se mêlent aux premières, comme le témoignage de Miz Pitts, un des personnages les plus marquants et peut -être le plus attachant du livre pour moi. Pourquoi?  Parce que Miz Pitts a une histoire terrible, c’est une femme intelligente, qui a su s’en sortir grâce à cette intelligence et une force de caractère peu commune. Il fallait bien ça pour survivre à ce qu’elle a vécu; et puis elle a son fils Nigaud auquel elle a donné des armes pour vivre comme un être humain, lire, écrire, comprendre le langage des signes et le langage labial. Elle vit de la pêche, travaille dur et sans se laisser faire par qui que ce soit, elle est une femme moderne dans un univers archaïque. Néanmoins elle défend avant tout son fils si fragile.

new-york-times-newspaper-1159719_640Beaucoup de personnages interviennent, jamais superficiellement, le monde des tribunaux, de la police et de la presse en ville et le monde de la campagne; j’ai ressenti comme une distorsion du temps. On est au XXème siècle, le début et la fin nous le confirment, mais les autres personnages semblent d’une autre époque, il m’a semblé percevoir un écart conséquent entre ces deux univers, je crois que ce n’est pas qu’une impression et c’est peut être bien encore le cas aujourd’hui.

L’écriture est captivante, on ne s’arrête pas d’avancer parce que même sachant ce qui s’est passé, écouter les versions, interprétations de chacun est une véritable immersion dans des cerveaux, dans des vies et dans des situations terribles pour beaucoup.

« L’Amour nous a trahis. Nous sommes essentiellement, irrévocablement seuls. Tout ce qui semble vouloir lutter contre cette solitude est un piège. L’Amour est un piège. L’Amour nous a trahis dans ce siècle. Nous avons laissé passer notre chance en 1865, bien que nous ayons combattu avec une fureur qui semblait indiquer le pressentiment de ce qui arriverait si nous avions vécu. »

bible-1948778_640J’ai cordialement détesté Luther Eustis, vraiment. Très intéressante dernière partie avec un avocat qui va plaider l’irresponsabilité pour éviter la peine capitale. Mais chacun, chaque témoin, même Kate sait bien que Luther a joué de sa « foi » pour s’absoudre aux yeux de Dieu; mais aux yeux des hommes, c’est autre chose. Sa Bible, on le verra, sera témoin à charge de son acte, il y voit le démon en action, alors il prie…

Un univers incroyable, j’ai trouvé ce roman d’une force, d’une acuité et d’une âpreté exceptionnelles ajoutées à une construction parfaite. Pour moi un grand roman et il faut se réjouir de sa traduction en français aux éditions Gallimard en 1978, et de son retour à La noire aujourd’hui.C’est la découverte d’un très grand écrivain, que je me garderai bien de comparer à tout autre et qui j’espère sera lu largement.

Cette chanson

« Manger Bambi » – Caroline de Mulder – Gallimard/La noire

« Un

D’instinct elle recule, le Sig Sauer caché dans le dos. Elle est toute menue et ravissante, et maquillée à faire peur. Des yeux avec des peintures de guerre et des couleurs de tranchée et de boue dévorée, mais un visage en cœur, des arêtes fines. Elle porte un jeans slim et marche pieds nus. »

Voici Bambi, 15 ans et bientôt seize, le visage et la bouche en cœur, mais le Sig Sauer dans la main. Voici non pas un gang, mais un duo d’adolescentes assez infernales. Comme l’est leur vie, en tous cas celle de Bambi. Son vrai prénom, c’est Hilda. Bambi, c’est pour la gracilité de la gosse, son regard caressant qui cache si bien tout le reste, car elle n’a pas grand chose d’autres que les jambes longues du faon, la candeur qui parfois affleure n’est que très fugace. Parce que Bambi est marquée par son histoire, si jeune, si dure. Parce que Bambi, perchée sur ses chaussures à plateau et s’en prenant à une fille dans la rue, c’est:

« La tepu est donc une petite blonde bien trimée, maquillée discret, ses cosmétiques mettent en avant ses jolis yeux clairs, un peu à fleur de sa tête toute mimi, une petite salope d’allumeuse friquée, ça se voit rien qu’à sa façon de poliment balancer son boule, et toujours pas un regard.

« Tu fais ta fière? » et Bambi lui met un coup de griffe, léger, félin, dans le visage. La petite salope ne fait pas sa fière, et quoique morte de peur elle pense que continuer à marcher comme si de rien n’était, comme dans un tunnel, au fond de ses yeux brouillés, on voit qu’elle nie en bloc la situation, elle pense que continuer à marcher lui permettra de s’enfuir. Bambi sourit, « T’es pas bien dans ta tête, toi, tu devrais pas me chauffer comme ça. Aujourd’hui c’est mon jour de chance, et rien ne me résiste. Et puis ta gueule, elle est trop fraîche, je vais te faire du sale. » Elle frappe de nouveau, une gifle plus dure[…] »

Hilda est la fille d’une mère alcoolique à un degré impressionnant, d’un père inconnu et pour couronner le tout victime d’un beau-père affreux. C’est en tous cas les paramètres que l’on détient dans la majeure partie du livre. Ce roman nous emmène aux basques de Bambi et de son amie Leïla, dans leurs coups de petites nanas déjà bien à la rue. Leurs méfaits ( enfin question de point de vue ) consistent à répondre à des hommes sur des sites de rencontre;  ils veulent protéger des gamines « pauvres » ( et de pauvres gamines ) et nos deux brigandes, elles, veulent les délester de ce qu’elles peuvent, avec un pistolet factice et des menaces.

Il y a aussi Louna, qui trouble un peu le duo, puis les services sociaux, et puis enfin, l’amour triste et désespéré de Bambi pour sa pauvre mère, une loque qui repose entre les mains de sa fille plus que le contraire. Tous les passages sur leur relation mettent à nu Bambi, qui n’est en fait encore qu’une enfant, pleine de courage et remplie de rage… et c’est d’une infinie tristesse de la voir et de l’entendre.

« -Je viens te sauver, maman. Faut qu’on y aille, là, montre-toi. » Bambi ouvre les rideaux, mais même ainsi elle a du mal à y voir car la lumière est déjà tombée. Sa mère porte un pull et un pantalon de jogging; ça fera l’affaire. « Tu sais marcher, m’man? » et elle essaie de lever sa mère, à moitié groggy et le blanc des yeux basculant dans le sommeil, « Je vais te porter, ça ira plus vite ». Elle la prend dans ses bras, la soulevant comme une poupée trop grande, un énorme enfant malade et la portant ainsi jusqu’à l’escalier. Maman n’a plus que les os, mais pour Bambi elle est lourde quand même. Elle est obligée de l’asseoir contre la rampe pour reprendre des forces et voir comment faire. »

Agaçante, mais émouvante. Bambi ne boit pas, ne se drogue pas, Bambi s’occupe de sa mère ivre et c’est bien assez pour une adolescente, bien assez pour la mettre en rogne permanente.

C’est donc la débandade de ce noyau mère/fille qui est racontée, avec le langage du moment, les textos, mais des répliques de Bambi assez « pointues » parfois. On en déduit qu’elle est loin d’être idiote, elle est juste livrée à elle-même, en furie, enlisée dans un très profond chagrin et une peur intense. Les derniers chapitres m’ont mise dans le doute sur un des faits marquants du roman. Je vous laisse vous faire votre opinion sur ce doute que j’ai ressenti. Mais l’échouage de Bambi et de son amie au foyer est un des moments les plus tristes du livre.

Bambi, gosse perdue ? On a envie de lui souhaiter mieux que ça. Sinon, c’est bien écrit, juste, ça se lit d’une traite. L’ambivalence de cette jeune fille, dont on voit qu’inexorablement, elle tournera au désastre, empêche de l’aimer totalement mais retient de la détester. Pas de bons sentiments, qui s’ils surviennent sont balayés aussitôt, et c’est bien mieux comme ça. Et un constat brut sur notre monde, injuste et impitoyable.

Lecture facile et touchante.