« Cinq cartes brûlées » – Sophie Loubière – Fleuve Noir

« En lui se répandait une onde miraculeuse, une extase si intense que sa perception du temps et de l’espace en était modifiée. Il lui semblait qu’elle affectait aussi la chambre, en resserrait les murs, irradiant sol et plafond d’une prodigieuse clarté. Il jouissait, agrippé aux hanches de sa partenaire, debout contre le lit, dans ce mouvement alternatif et violent. Ses muscles se relâchèrent et il s’affala sur le matelas.

C’était presque aussi fort que la première fois, opéré avec moins de maladresse. Cette femme transcendait ses défaillances. Au creux de sa chevelure, il puisait l’ombre et la lumière, noyait ses doutes, ses certitudes.

-Tu as aimé?

[…]Un instant plus tard, tout basculerait.

Sa vie. Cette femme. Un total renversement. »

Je connaissais Sophie Loubière tout d’abord pour son travail sur Radio France, France Inter en particulier, je connaissais son nom comme auteure mais ne l’avais jamais lue; c’est chose faite et j’en suis très très contente.

Une idée préliminaire de Laurence, notre héroïne:

« Des garçons, Laurence connaissait la cruauté. Leur regard sur les filles était impitoyable et un surpoids sujet à railleries automatiques.Elle appliqua une « stratégie de sauvetage » dès le primaire, tirant parti de ses petites bouées : à la récréation, sa place serait dans les buts. La meilleure gardienne des CM1. Elle n’arrêtait pas seulement le ballon,elle le renvoyait avec la vigueur d’un redoublant. Laurence sculptait sa propre stèle, loin de la salle de danse folklorique où sa mère s’entêtait encore à la conduire en 4L. »

En lectrice à l’esprit sombre – et tordu –  qui aime les atmosphères un peu glauques, les histoires savamment menées jusqu’à une fin qu’on n’a pas vu arriver, ne redoutant pas la tension constante sur 340 pages…je me suis régalée.

Laurence en visite inopinée dans la nouvelle famille de son père:

« -Je vais devoir prévenir ta mère.

-Pourquoi?

-À cause de la mesure d’éloignement décidée par le juge. Elle t’en a déjà parlé.

-Me souviens pas.

-Écoute…Il ne faudra plus jamais revenir ici, d’accord?

Laurence promit, réclama quelque chose à manger, attendit que son père lui tourne le dos et, d’un violent coup de pied, renversa le youpala où gigotait sa demi-sœur avant de s’enfuir à toutes jambes pour ne pas entendre le bébé hurler. »

La difficulté, comme souvent, réside dans le fait que parler du cœur de l’histoire dira tout, mon article sera court mais largement émaillé d’extraits, que j’espère bien choisis.

« Allongée sur le lit, la chanson Don’t Let the Sun Go Down On Me dégoulinant du casque collé à ses oreilles, ou bien au collège, sa tête dépassant celle des autres dans la rangée, Laurence ne pensait à rien sinon à la possibilité de se transformer bientôt en arbre. Un arbre n’a pas d’ami ni de cerveau, il n’a nul besoin de l’un ou de l’autre, aucune nécessité de mouvements, il lui suffit de bien se tenir face au vent, d’adapter son rythme de croissance au fil des saisons et de se nourrir par les racines. L’idéal du néant éternel. »

Laurence Graissac, jeune femme obèse, deviendra Cybèle. Après avoir été championne olympique du lancer de marteau, son heure de gloire, elle sera croupière au casino de la station thermale de Chaudes Aigues où elle règnera en déesse de la table de black jack. Sa vie va basculer après une agression puis une opération de l’estomac, celle-ci entraînant une transformation physique sidérante, et…tout le reste.

« Vos examens ont révélé une sténose hépatique, c’est-à-dire une infiltration de graisse dans votre foie…Pour l’instant, c’est sans conséquence sur votre santé, mais c’est ce qui caractérise la limite de ce que votre corps peut atteindre. Si on ne fait rien, si vous rentrez chez vous et continuez à vivre comme avant votre agression, voici ce qui va vous arriver dans quelques mois…[…] »

S’en suit un tableau terrifiant et une mutation physique impressionnante; quant au reste, le mental, tout est déjà là.  Vraiment je trouverais stupide d’en dévoiler plus. Entrant dans la tête de Laurence, on voit par ses yeux, on parle par sa bouche et on est immergé dans cet organisme mutant où fleurissent des envies furieuses.

 » Personne ne devait empiéter sur le domaine de Cybèle.

Personne ne devait mettre la main au portefeuille de ses joueurs.

Et voir cette fille de misère en minijupe échanger quelques mots avec le Dr Bashert près de sa voiture, prendre sur lui un pouvoir dont elle ignorait encore l’usage, était violent comme un coup de couteau. »

 

Pensant à son frère Thierry:

« Au premier tour de clé, Starlight des Supermen Lovers réchauffe l’habitacle. L’asphalte rougit dans le sillage du véhicule. Je laisse derrière mon nom de scène et sa petite troupe de perdants abrutis de sommeil. Deux barres de Twix dépassent de la boîte à gants. L’emballage suffit à donner l’eau à la bouche. Je l’arrache d’un coup de dents. Là-bas, dans le pavillon de St Flour, je t’imagine vêtu comme toujours d’un bermuda trop large et d’un tee-shirt Batman, ta figure rabotée bleuie devant l’écran, hypnotisé par tes jeux rapides et furieux, surfant sur des sites de vidéos trash où des filles épilées et nues se montrent dans des positions dégradantes.

Un grand frère un peu tordu n’attendant ni sa sœur ni personne.

Nos nuits sont sans fin et leurs jours plus longs encore. »

Je dirai juste que voici un roman extrêmement bien construit, avec des questions tout au long de la lecture, on interprète, on évalue, on croit savoir, on croit comprendre, on suppose…et en un final redoutable – le seul qui ferait de ce livre un roman policier, le seul où apparaît un policier – en ces quelques courts chapitres de la fin, tout bascule. Même si parfois on a des indices, ça ne fait pas varier notre empathie pour Laurence, notre idée d’elle et de son enfer qui n’est pas celui qu’on croit. Addictions, Obsessions, Névroses, etc…formidablement mises en scène.

 

J’ai ressenti quand même de la sympathie pour Anne-Marie Bashert, épouse sans colère, qui plus que tout rejette l’addiction au jeu de son mari, et puis de la pitié pour Bernard Bashert, pris au piège de Cybèle qui devient sa seconde addiction

« Il  se nourrissait sans appétit, comptant les jours et les heures qui le séparaient de son prochain rendez-vous avec sa reine aux yeux verts. Il pouvait se l’avouer sans honte: depuis leur dernier cinq-à-sept, il se traînait derrière Cybèle tel un animal domestique dans le sillage de ses pas. Elle si douce lorsque l’instant du jour devenait pour eux une nuit. il voyait ses paupières demi closes, son épaule endormie, sa chevelure défaite pour mieux guider ses baisers, ses mains intrépides, ses pommettes vermeilles, ses fesses vertueuses. Il était pris et repris à son gentil piège et n’attendait que d’y retomber, les yeux fermés, pour livrer bataille. »

Voilà, fini, je n’en dirai pas plus. Sinon que tous les personnages sont creusés, juste assez pour ne pas tout comprendre d’emblée, et que sous l’œil de Laurence sont fort peu sympathiques.

Écriture remarquable, construction comme de la dentelle – noire –  et travail au scalpel de ce personnage, Laurence/Cybèle. J’ai d’autant plus aimé que je connais très bien le décor, Chaudes-Aigues et St Flour, les lieux où va marcher le Dr Bashert après son travail à la station thermale. Le résultat est assez glaçant, angoissant, on est comme un intrus dans un cerveau, à fouiller sans vraiment trouver ce qu’on soupçonne à peine. En tous cas, voici une exploration assez redoutable des troubles psychiques allant du simple comportement étrange à la pathologie lourde. Autre idée formidable, c’est le poste électrique qui jouxte la maison de la famille Graissac – et de son éventuelle/probable action sur les cerveaux de cette famille. 

Un roman complet, c’est à dire dont on ne sort pas sur sa faim mais avec le sentiment qu’une boucle a été bouclée, laissant dans son nœud serré de tristes destins.

Au final ( le solo de guitare seulement ) :

Quant au titre :

« Dès que les mises sont placées, seulement alors les cartes sont distribuées. Chaque joueur reçoit deux cartes et deux pour  la banque. Les cinq premières cartes dites « brûlées » sont enlevées par le croupier et c’est seulement après avoir « brûlé » ( retiré ) les cinq premières cartes que commence la distribution, dans le sens des aiguilles d’une montre. »

Pour ma part, je dis: chapeau, très beau travail !

« Je suis l’anomalie.

Une baleine sur un toit.

Une bulle d’air dans l’aiguille de la seringue.

Un bout de viande.

Des muscles.

Une bouche qui mange.

Un récipiendaire à médailles.

Une mariée étourdie par l’ivresse d’une trahison.

Une robe aspergée de sang.

Une femme factice.

Une vilaine petite sœur. »

« Le suspect »- Fiona Barton – Fleuve noir, traduit par Séverine Quelet

« Dimanche 27 juillet 2014

La journaliste

Il est trois heures du matin quand la sonnerie stridente du téléphone sur la table de nuit transperce notre sommeil. D’une main tendue à l’aveugle, je décroche pour la faire taire.

-Allô? dis-je dans un murmure.

Des grésillements me répondent. Je presse le combiné plus fort contre mon oreille.

-Qui est à l’appareil?

Steve roule sur le côté pour m’interroger du regard, il ne prononce pas un mot.

Le bruit de friture s’estompe et une voix me parvient.

-Allô? Allô?

Je me redresse d’un bond avant d’allumer la lampe de chevet. Steve pousse un grommellement, il se frotte les yeux.

-Kate. Que se passe-t-il? demande-t-il.

Je l’ignore et répète:

-Qui est à l’appareil?

Mais je sais.

-Jake?

– Maman, répond la voix déformée par la distance.

Où l’alcool, me souffle une part peu charitable de moi-même.

-Pardon d’avoir raté ton anniversaire.

La ligne grésille de nouveau, puis plus rien.

Je lève les yeux sur Steve.

-C’était lui? s’enquiert-il.

J’acquiesce et explique simplement:

-Il s’excuse d’avoir oublié mon anniversaire. »

Troisième opus de cette série anglaise de Fiona Barton dont l’héroïne est une journaliste – Kate Waters – qui travaille pour la presse papier, en lien le plus souvent avec la police et en particulier l’inspecteur principal Bob Sparkes, un personnage que pour ma part je trouve plus attachant que Kate.  Sparkes est un homme triste et fatigué:

« Sparkes consultait les rapports sur son écran, l’esprit ailleurs.

Il se recula dans son fauteuil, tendit les bras devant lui jusqu’à toucher l’ordinateur puis les leva au-dessus de sa tête pour faire craquer son dos. Un goût métallique emplissait sa bouche et il n’arrivait plus à s’extirper de son siège sans qu’un grognement lui échappe. Il se sentait vieux. Vraiment vieux. »

Kate a les mauvais côtés de sa profession, à savoir un esprit de compétition chevillé au corps, des facultés de manipulation assez intenses, mais tout ceci s’alliant à une humanité certaine, un vrai  tact et malgré tout une empathie face aux victimes,c’est tout de même une femme honnête. Journaliste en diable:

« -Bonjour, monsieur O’Connor ? Pardon de vous déranger mais j’appelle au sujet de votre fille, Alex. Je suis journaliste au Daily Post et j’aimerais vous aider à la retrouver.

J’essaie de visualiser l’homme à l’autre bout de la ligne. La petite cinquantaine, le cheveu se raréfiant peut-être. Désespéré, en tout cas. J’aurais préféré tomber sur la mère. Avec une femme, il est beaucoup plus facile d’aborder le chagrin, les émotions, le deuil. Les hommes, même les pères, peinent à trouver leurs mots. Et écrire noir sur blanc qu’ils affichent « un masque de bravoure » les fait paraître très froids.

Silence au téléphone.

-Monsieur O’Connor ? 

-Oui, désolé. Je ferais mieux de vous passer ma femme. »

Après « La veuve » et « La coupure », cette histoire met Kate en grande difficulté avec  sa propre famille au cœur de l’enquête, son fils Jake. Il est parti vivre sa vie loin de l’Angleterre et de ses parents, en Thaïlande plus précisément. Il prétend travailler à la sauvegarde des tortues à Phuket, donnant signe de vie au compte-goutte, ce qui a le don d’agacer beaucoup sa mère.

Kate va retrouver son fils au cours de cette enquête concernant la disparition de deux jeunes filles de 18 ans parties elles aussi en Thaïlande pour une année sabbatique avant l’université. Il s’agit d’Alex O’Connor et de Rosie Shaw, cette dernière ayant remplacé Mags, la meilleure amie d’Alex qui n’avait pas assez d’argent pour le voyage.

Et ce n’est pas « bonne pioche » pour Alex, qui au lieu de visiter le pays comme elle l’avait prévu, va se retrouver coincée à Bangkok avec une Rosie intenable, qui vite va déraper. Alex va passer du rêve au cauchemar.

« Alex ne se confiait à personne, sauf à Mags. Heureusement que j’ai Mags.

Impossible de raconter la vérité à ses parents: Rosie est bourrée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et se tape tous les garçons de l’auberge. Je ne suis pas venue en Thaïlande pour ça. Elle gâche tout. Je pourrais la tuer. 

Ils insisteraient pour qu’elle rentre. Et dans un petit coin de sa tête, elle espérait encore que ça s’arrange. Elle lui accordait une semaine de plus. En attendant, Mags lui prêtait une oreille attentive. »

C’est l’occasion de montrer une certaine jeunesse paumée, des gens qui en profitent, des journalistes assez ignobles,des policiers thaïlandais qui s’en foutent et une réflexion, vers la fin du livre, sur la justice selon le côté où l’on se trouve.

Sans nouvelles de leurs filles, les deux familles vont alerter la police anglaise, qui transférera son enquête en Thaïlande. Puis en un flot avide de sensationnel, la presse – dont Kate – et la police britannique se déplaceront sur place. Kate va être immergée dans les investigations avec la réapparition de son fils sur le lieu de la disparition des deux gamines et qu’elle va, pour une fois, se trouver violemment mise à la place des gens qu’elle a l’habitude d’interroger, tout en jouant son rôle de journaliste. Kate déstabilisée, c’est la nouveauté par rapport aux tomes précédents. 

« Je les observe tous, ces visages que je connais si bien. J’ai eu peur avec des personnes, j’ai ri avec elles, je me suis confiée à elles, je me suis soûlée avec elles…Pourtant, tout à coup, je suis une étrangère parmi elles. Je suis devenue le sujet. »

Ici également sont montrées bien plus que d’habitude les rivalités, mesquineries, méchancetés, jalousies des divers corps de presse, d’information à scandale ou à sensation, un monde assez moche, assez sordide. La police et Sparkes semblent des enfants de chœur à côté. Sparkes est impeccable, affrontant cette enquête lointaine avec rigueur alors que son épouse meurt d’un cancer en Angleterre. Sparkes, mon préféré. La fin est certes attendue, mais pas totalement nette quant à Kate et son fils, et c’est bien – mieux – comme ça. La fin, soigneusement mise en scène par Kate, une pro:

« J’ai reçu des demandes de journalistes qui veulent que je raconte mon histoire avant le procès de Jamie. Je suis sûre que les termes « obstinée », « dévouée », « courageuse » et « inspiratrice » seront éparpillés au petit bonheur la chance dans leurs articles. Pour eux, je suis la bonne mère qui a soutenu son fils contre vents et marées, résolu l’affaire et arraché sa liberté.

Je suppose que c’est vrai, en un sens J’attends la première journaliste qui doit arriver. Elle sera là bientôt. Je me demande si elle va m’apporter des fleurs. Je le ferais si c’était moi qui frappais à la porte. J’ai mis une assiette de tartelettes sur la table et mes photos de famille préférées sont disposées au milieu de branches de houx en plastique sur le manteau de la cheminée.

Je m’assieds et attends sans un bruit. Mon récit est prêt. »

Ce roman a été facile, vite lu; comme en a l’habitude Fiona Barton, il est construit en chapitres courts donnant la parole aux personnages principaux en alternance, ce qui  judicieusement permet d’avoir des points de vue différents. Rien de très original, rien de très inattendu non plus, mais en l’occurrence, ce livre de bonne facture a été une pause après des livres plus corsés. J’aime bien, ça détend, ce n’est pas idiot et bien écrit. 

 

« La pyramide de boue » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.

Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.

Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »

Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide –  la « fangu », la fange qui finit par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.

« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».

Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre  et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.

 » Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.

C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.

-Qu’est-ce qu’il y a, maman?

-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.

Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:

« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.

Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.

Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »

Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.

« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.

Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »

Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et sans se prendre pour le grand esprit du siècle.

« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…

Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.

Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »

Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.

Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :

« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.

Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. « 

Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.

Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:

« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.

Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .

Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »

« La coupure » – Fiona Barton – Fleuve Noir, traduit par Séverine Quelet

« Mardi 20 mars 2012

« Emma

« Mon ordinateur m’accueille avec un clignotement complice lorsque je m’installe à mon bureau. Je le salue d’une pression sur le clavier et une photo de Paul apparaît à l’écran. […] Je veux lui rendre son sourire mais, en me penchant vers l’écran, j’y surprends mon reflet et cette vision me stoppe net. Je déteste me voir sans y être préparée. Je ne me reconnais pas, parfois. On croit savoir à quoi on ressemble et c’est une inconnue qui nous dévisage. Ça me fait peur. »

J’avais fait la connaissance de Kate, journaliste émérite dans le premier roman de Fiona Barton, « La veuve« , Kate alors qualifiée en 4ème de couverture de « journaliste sans scrupules ».

Ce premier roman m’avait bien accrochée avec sa forme narrative à plusieurs voix et son sujet, déjà le mensonge et la vérité, la complexité de tout ça mêlé dans la vie des gens.

Revoici Kate dans une enquête journalistique qui va à nouveau mettre en question mémoire, souvenir, mensonge, déni tout en peignant avec justesse les relations mère-fille et les traumas de l’enfance, de l’adolescence, les actes violents qui affectent une vie entière, bref, un large spectre des choses de la vie.

Ma lecture du roman très fort et perturbant de Dan Chaon m’a menée vers ce livre-ci, plus facile à lire, mais néanmoins bien construit – sur le même modèle que le précédent – et addictif comme le précédent. J’ai donc bien aimé cette histoire en fait très noire racontée d’un ton « léger » en tous cas sans mièvrerie ni exagération mélodramatique.

Tout commence avec le corps d’un bébé retrouvé enterré sur un chantier. Kate va immédiatement se pencher sur ce fait, d’autant que l’affaire semble complexe : difficile de dater le corps, le quartier dans lequel il est déterré a beaucoup changé, les gens qui y vivaient dans les années 70/80 ont changé de nom pour les femmes ou ont déménagé…Mais notre journaliste, épaulée par des contacts utiles dans la police, puis flanquée d’un jeune stagiaire à dégrossir va mener tambour battant une enquête qui s’avérera éprouvante à plus d’un titre. Fiona Barton nous immisce dans la vie des femmes en cause dans l’histoire, Emma, Angela, Jude, la voix de Kate et comme dans le précédent roman, un seul chapitre où s’exprime la voix d’un homme, Will.

Emma:

« En ce qui me concernait, les élans romantiques demeuraient dans mes cahiers et mon journal intime. […] Il y avait eu un échange de baisers innocents derrière la maison des jeunes, une mise en pratique de la théorie apprise dans le magazine pour ados Jackie, mais je préférais de loin m’épancher par écrit sur des amoureux imaginaires. Mes fantasmes étaient plus sûrs. Et nécessitaient moins de salive. »

« Les pages de ce cahier ordinaire sont remplies de mon écriture en pattes de mouche. Mes années d’adolescence. C’est drôle que j’aie divisé ma vie en tranches de temps. Comme si j’étais plusieurs personnes. Je l’étais, je suppose. Nous le sommes tous. »

Emma et Angela qui vivent avec une souffrance terrible liée au passé, l’une dans le secret et l’autre à visage découvert, toutes deux épaulées d’un mari attentionné, patient…

Angela:

« Elle allait se mettre à pleurer, elle le savait. Elle sentait les sanglots monter, enfler, obstruer sa gorge, l’empêcher de parler. Elle s’assit sur le lit une minute afin de repousser le moment fatidique. Angela avait besoin d’être seule lors de ses crises de larmes. Au fil des années, elle avait tenté de les combattre: elle n’était pas une pleureuse. Son travail d’infirmière et sa vie de militaire l’avaient endurcie et blindée contre tout sentimentalisme depuis fort longtemps.

Pourtant, chaque année, le 20 mars faisait exception. »

Jude qui est la mère égocentrique d’Emma qui se veut encore jeune, belle, séduisante, et qui est en fait peu aimante.

« Elle avait été trop honnête avec Will, elle s’en rendait compte aujourd’hui.[…]Elle avait même suivi son conseil et poussé Emma hors du nid quand sa fille était devenue difficile.

« Qui aime bien, châtie bien, Jude. Tu verras. c’est ce dont elle a besoin. »

Elle l’avait fait. Elle avait dit à son enfant qu’elle devait partir. L’avait aidée à faire sa valise. Avait refermé la porte derrière elle. Emma partie, Jude avait mis toute son énergie dans sa relation avec Will, elle lui courait après, essayant d’anticiper ses moindres désirs. »

Je peux dire sans rien dévoiler que Fiona Barton écrit de beaux et justes portraits de femmes. Même si ses personnages masculins sont pour certains pleins de bienveillance, même si les femmes de ses livres sont parfois bien perturbées – ou manipulatrices, menteuses, voire méchantes … – on peut dire qu’elle démonte, décortique très bien les faits pour remonter à la source des troubles, que l’on excuse ou pas. Je rajoute que les personnages secondaires sont eux aussi souvent intéressants, et bien dessinés en quelques mots, comme Melle Walker:

« Kate posa son calepin à côté d’elle, pour signaler à Melle Walker que leur conversation n’avait rien d’officiel.

Plus jeune que Kate ne l’avait cru de prime abord, la femme devait avoir la soixantaine, mais elle semblait usée par la vie. Elle avait une allure un peu bohême; des couleurs vives qui égayaient un visage fatigué. Kate nota l’éclat roux patiné de sa teinture maison et le fard qui s’était amassé dans le pli de la paupière supérieure. »

Bon, Jude ne m’a pas été fort sympathique…Et finalement Kate, censée être sans scrupules est plutôt attachante. Enfin la fin spectaculaire est bien amenée. On voit donc naître ici une série, je pense, et ça me plait parce que Kate est un personnage intéressant que Fiona Barton j’espère creusera; l’écriture est bonne, chaque voix a son tempérament. J’aime aussi le fait que tout prenne son temps, sans brusquerie, ça rend la chose aussi plus crédible, et puis ça m’a permis une lecture de détente sans idiotie.

Un livre pour un large public, j’ai toujours aimé ça !

Et on écoute ceci avec Emma adolescente, années 80 ( version « relookée »  sinon c’est le minet bronzé brushé, un peu trop pour moi ! )

« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »