« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »

 

 

« Sur cette terre comme au ciel » – Davide Enia – Albin Michel, traduit par Françoise Brun

« et me voilà

dans toute ma splendeur

toujours debout

mes mains ensanglantées

devant le fruit noir de sa bouche

elle qui prend mes doigts couverts de sangsur-cette-terre-comme-au-ciel-802705-250-400

qui les porte à ses lèvres

et les baise

un à un

elle s’appelle Nina

c’est mon amoureuse

elle a neuf ans »

Qu’on ne s’y trompe pas. Ce  livre ne conte pas une amourette enfantine. Pas que, même si c’est un point central. Voici un roman comme je les aime: riche, à la construction originale, à l’écriture travaillée et très personnelle. Un premier roman sicilien qui offre un regard neuf sur ce qui peut nous sembler être des clichés sur cette île. Difficile d’écrire sur la trame, donc je vais faire de mon mieux pour vous transmettre le plaisir et l’intérêt que j’ai trouvés à cette lecture.

Notre héros se prénomme Davidù, il a neuf ans dans les années 80 à Palerme en proie aux violences, attentats et fusillades des mafieux de la ville, quand débute le roman. La Sicile est violence, les gens qui y vivent sont violents. Davidù est né dans une famille de boxeurs, il en est le quatrième représentant après son père qui fut Le Paladin (qu’il n’a pas connu, mort prématurément ), son grand-père Rosario – superbe personnage – , et son oncle Umbertino qui s’occupe de lui comme un père, auquel il se confie, lui posant ses questions d’adolescent. On accompagne Davidù qui grandit, mûrit, apprend dans cette ville et ces temps de violence.

Construit en alternant des récits sur l’histoire des générations précédentes ( la guerre, l’après-guerre ) et celle de Rosario en particulier, prisonnier en Afrique durant la seconde guerre mondiale (une histoire méconnue de cette époque, sidérante ), des scènes de rue entre gosses, bagarres, flirts, crâneries, la mer, les filles mais aussi les bombes qui s’abattent sur la ville et enfin la boxe, comme une parabole de tout ça. Davide Enia peint une fresque extrêmement subtile, mettant en miroir les scènes de la vie quotidienne avec drôlerie et esprit, et les scènes de combats de boxe, violentes certes mais écrites avec le rythme du souffle, des pas, des coups, du cœur qui bat et des muscles qui se tendent, c’est extraordinaire; et puis soudain au fil des mots, surgit comme un poème en quelques lignes, ici la ville

« Une ville est un labyrinthe. Des artères qui deviennent ds places, des ruelles qui interposent une diagonale. Des trajets familiers, et des rues jamais parcourues. Une ville cache des gens, des rencontres ratées à cause de l’instant où on s’est accroupi pour renouer un lacet, ou à cause d’une rue prise sans y penser. Les stratégies du labyrinthe sont incompréhensibles à l’âme humaine. »

boxing-555735_1280Si l’univers de la boxe peut en rebuter certains d’entre vous, je peux vous assurer qu’il ne m’est pas du tout familier non plus (ceci dit « Raging Bull », j’adore ! ). Ma dernière lecture parlant de la boxe a été « Le colosse d’argile » de Philippe Fusaro ( La fosse aux ours ), en 2004. Et j’avais beaucoup aimé. Ici aussi, la façon dont en parle Enia est puissante, précise, sensuelle même, et c’est tellement bien écrit !

Le talent de l’auteur éclate, décrivant les boxeurs comme des papillons, des danseurs qui marchent sur les eaux « comme l’autre ». Il évite tous les écueils qui rendraient les scènes de combat seulement violentes; bien sûr qu’elles le sont, mais il les rend belles aussi. J’ai trouvé d’ailleurs que tout était beau dans ce livre, beauté sombre ou lumineuse, sombre dans le combat, lumineuse dans l’amour et inversement. De la rencontre de Davidù avec Nina…

« Il y avait moi, entre la fille et le couteau.

Elle avait des yeux noirs.

Elle sentait le citron et le sel.

[…] J’avais les mains ensanglantées, les jointures écorchées. 

Par-delà mes doigts souillés : elle. »

…à la grand-mère qui elle aussi joue un rôle essentiel pour Davidù; cultivée, enseignante, elle apprend à son petit – fils l’importance du langage, des mots comme armes de combat, armes différentes de celles qui ravagent la cité, mais essentielles ( pages 130 et 131, superbes ). Cette même grand-mère qui entre toutes les personnes qui entourent le jeune adolescent sera sûrement celle qui lui inculquera le respect des femmes. 

« Toujours cette idée que je pense ? Nina, je suis un garçon, nous les garçons on pense moins que vous ne croyez. Les garçons, tu piges ? Des heures et des heures à regarder des types en short courir derrière un ballon, à jouer les fiers- à- bras avec les copains, à faire des pompes en s’appuyant sur les poings. Les hommes, Nina. Quelles pensées veux-tu qu’il y ait derrière tout ça? C’est déjà un miracle si nous arrivons à marcher et à siffloter sans trébucher tous les trois pas. »

 – (celle-ci, je ne pouvais pas la manquer ! ) – 

Davidù est aussi un bon élève. C’est peut-être bien grâce à son intelligence, à sa capacité à dire et nommer les choses et les sentiments qu’il réussira là où ses prédécesseurs ont échoué. 

Et puis il y a l’amitié, forte et si particulière entre Davidù et l’inénarrable Gerruso, le cousin de Nina, fan absolu du jeune boxeur, être lunaire qui donne vie à des dialogues drôles (Gerruso a un doigt coupé ) :

« À la Foire de la Méditerranée ce n’était partout que lumières multicolores, couples et poussettes, jeux et barbes à papa, femmes qui parlaient fort et types à la langue pendante qui leur tournaient autour, manèges balançant des musiques où les basses cognaient.

« Je crois pas aux miracles.

-Pourtant, ça existe.

-Et comment tu peux en être aussi sûr ?

-C’est ma mère qui le dit. En tous cas je prie Jésus tous les soirs pour qu’il me fasse un miracle.

– Et il te l’a fait, ce miracle ?

-Pas encore.

-Conclusion ?  

-Conclusion, Jésus n’a pas que ça à faire. pourtant il est tout petit mon miracle.

-C’est quoi ?

-Qu’il fasse repousser…

-Ton doigt ?

-Ouais, même un bout d’ongle, ce serait déjà ça. »

ou tragi-comiques comme ici :

« -Madame, qu’est-ce que je dois mettre pour l’enterrement de ma mère?

– Le vêtement que tu préfères, mon garçon.

-Mon pyjama alors, je peux ? »

Et si le jeune boxeur le trouve encombrant, le « supportant » pour rester près de Nina, il finit bien par s’attacher à lui, très fort. Il sera son compagnon le plus fidèle, le plus sûr, comme un frère.

Autre amitié, celle entre Rosario et Nenè; scène de la séparation, ils sont jeunes, Rosario part à la guerre, et Nenè chez un patron:

« La veille, assis sur les pentes de la montagne Capo Gallo, ils avaient regardé l’avenir devant eux, de l’autre côté de la ligne d’horizon. Autour d’eux le silence, et septembre. Rosario était assis à la gauche de son ami et tenait entre ses lèvres un épi de blé sauvage.

Sans le regarder, Nenè lui confia:

« Tu sais ce que je voudrais? Voler le froid de l’hiver. » 

En silence, Rosario écouta le bref testament de son ami. puis ils se levèrent et partirent en une course agile et vibrante, leurs pieds mordant la route et leurs bras accompagnant leur élan, tandis que leurs yeux, soudain, pleuraient. »

À la suite de quoi, lire la page 118, de toute beauté.

En fait en écrivant, là maintenant, je me rends compte que j’ai marqué presque une page sur…5 dirais – je…

Voici un écrivain qui parle de sa Sicile, qui en partage les couleurs, les parfums, les défauts et les qualités, violence et bienveillance, mais surtout ses habitants; il nous présente des personnages absolument attachants, touchants. La boxe n’est pas ici juste un sport de types violents, mais elle est pratiquée par des hommes qui ont un cerveau qui fonctionne; la virilité n’apparaît pas toujours comme du machisme, la condition des filles et des femmes n’est pas caricaturale, les relations entre hommes et femmes, tout ça est plein de nuances, de respect et de justesse. J’ai vraiment vraiment aimé ce roman. Il faut remarquer bien sûr la parfaite traduction de Françoise Brun qui remercie en fin de livre Françoise Liffran, qui lui a apporté son aide sur le dialecte palermitain et sur la ville.

La fin du livre est absolument magnifique ( je me dis toujours avec des lectures aussi enthousiasmantes que celles-ci que je manque cruellement de mots pour les qualifier), et je n’avais pas du tout envie de le terminer; le feuilletant et écrivant cet article, ce livre est réellement un gros coup de cœur.

À nouveau, je constate qu’il y a un retour de la littérature italienne remarquable, avec des auteurs qui ont chacun une forte identité par leurs sujets et leur écriture. Et Davide Enia en est une éblouissante démonstration.

Voici Davide Enia, parlant de son livre

« La danse de la mouette – Une enquête du commissaire Montalbano » – Andrea Camilleri – Pocket, traduit par Serge Quadruppani

la mouetteJe me suis décidée à revenir chez Andrea Camilleri, après plusieurs années d’attente. Je dois dire que j’avais rencontré des difficultés avec la traduction, et ça a été un frein à mon envie de ces aventures siciliennes. Au début de ce livre-ci, Serge Quadruppani ( dont j’ai admiré la traduction de « Suburra » ) explique son choix délibéré de restituer au plus juste les trois niveaux de langage de l’auteur. Ce sont pour le premier l’italien officiel, pour le troisième le dialecte pur, et le niveau intermédiaire, le plus délicat qui est celui de « l’italien sicilianisé », constitué essentiellement de régionalismes. Le traducteur explique parfaitement le bien fondé de sa traduction et la difficulté que ça représente. Le résultat est tout à son honneur. En langue originale, il semble que ce ne soit pas non plus de lecture facile pour un italien, et en version traduite, j’avais laissé tomber parce que je trébuchais sur ces termes si étrangers à ma propre langue. Exemple, avec le verbe « à la Camilleri » : 

« ll s’aréveilla le lendemain matin qu’il était 8 heures. Il avait dormi douze heures d’affilée. Il se sentait parfaitement reposé mais avec un ‘pétit à mordre le pied d’une chaise. »

Qu’est-ce qui m’a convaincue de retenter cette lecture ? D’abord JM de L’actu du noir, qui a chroniqué très souvent cet écrivain qu’il aime énormément ( un lien vers ce même titre, mais allez-y, lisez ses autres chroniques sur Camilleri et le reste aussi pendant que vous y êtes ). Puis envie de Sud je pense, et enfin la lecture de l’avertissement de Serge Quadruppani. Il m’a permis de ruser et de trouver un moyen de ne plus buter sur la langue parce qu’en comprenant, tout va mieux. Bref, voici mon retour en Sicile et quel bonheur !

seagull-555738_960_720Salvo Montalbano, après une nuit d’insomnie, assiste à la mort d’une mouette, apprend la disparition de son ami et collègue Fazio et en oublie tout à fait ses vacances avec Livia, son amie génoise. Il va alors se lancer dans cette enquête flanqué de l’inénarrable Catarella, entre autres comparses des plus remarquables. Une enquête qui va se dérouler dans une ambiance sicilienne avec mafia, trafic de drogue, contrebande, meurtres et caponata ( oui, je vous donne une recette, parce que c’est tellement bon ! Celle du meurtre mafieux, vous la trouverez dans le roman.) . Quelle rigolade ! Comme ça fait du bien ! D’autant que Camilleri ne manque pas de tacler au passage son pays:

« Les trains arrivent en retard, les avions aussi, les ferries, il fallait une intervention divine pour qu’ils larguent les amarres ; le courrier, n’en parlons pas;  les autobus se perdaient carrément dans la circulation ; les chantiers publics manquaient la date de livraison de cinq ou six ans ; n’importe quelle loi mettait des années avant d’être approuvée;  les procès traînaient ; même les émissions de télé commençaient toujours avec une demi-heure de retard sur l’horaire… »

La construction du livre et les dialogues sont du plus pur art baroque, éblouissant, réjouissant, avec un comique naturel, et pour finir, je crois bien que Camilleri vient de regagner une lectrice. La dernière phrase :

« Assis sur la véranda, en compagnie d’une dose de mélancolie, il tenta de se consoler avec une énorme portion de caponata. »