« L’ATTENTE
3 mars 1930 – 6 décembre 1930
« Ils sont neuf prisonniers, sans gardiens ni barreaux, captifs d’une geôle à ciel ouvert de sept kilomètres carrés, en plein milieu de l’Océan Indien austral, à plus de trois mille kilomètres de tout continent, sur l’île Saint-Paul, considérée comme l’une des plus isolées de la planète, à 38° 43’ de latitude sud et 77°31’ de longitude est.
Ce sont plutôt sept otages. À la différence des détenus, ils n’ont commis aucun délit ni ne purgent aucune peine. »
C’est avec un grand plaisir que je retrouve, dans cette nouvelle collection des éditions de l’Aube, la plume toujours aussi belle , forte et acérée de Valentine Imhof. Avec un sujet qui lui va comme un gant. Cette histoire qu’on ne peut en aucun cas qualifier de « fait divers » est hélas authentique et révoltante, même après plus d’un siècle. Ils sont d’abord 7 sur l’île, pour travailler, volontaires pour rester jusqu’à la fin de la saison de pêche, 6 hommes et une femme. Une petite Paule naîtra, puis mourra, 8 semaines plus tard . La vie quotidienne de ces exilés est alors décrite avec une humanité à vif et une colère certaine. Quand le bateau revient les chercher, 6 mois plus tard au lieu des 3 prévus, il ne reste que 3 personnes survivantes.
Le livre est émaillé de pages de la presse d’alors, au moment du procès contre l’entreprise La Langouste française, celle qui abandonna sans ressources ses trois derniers employés sur l’île battue des vents, les autres ayant été rappelés en métropole. Ces deux hommes, une femme, durent tenter de survivre dans ce milieu hostile et glacial pour arriver à comprendre que tout bonnement on les a abandonnés là. Je ne dis rien d’autre, Valentine Imhof vous écrit cette histoire dans une colère sourde qui rend son écriture captivante.
Les pages consacrées au procès sont édifiantes quant au parti pris de traiter cette histoire comme un fait divers sans grande conséquence, – oui, d’accord, ce n’est pas sympa d’avoir fait attendre ces deux hommes et cette femme sans hygiène, sans nourriture ou presque – on a le sentiment qu’au fond, ce n’est pas si grave. Si la presse tente, parfois, de dire l’ignominie de ces faits, au fil du temps, tout s’effrite et s’endort, et puis s’oublie…Les dernières pages de Valentine Imhof viennent en un rappel virulent sur d’autres histoires de ce genre, reviennent aussi sur l’idée odieuse d’un élu bien de chez nous d’envoyer les OQTF à St Pierre et Miquelon, comme punition…
Je ne vais pas épiloguer là dessus, mais on se dit que le pire est à nos portes, ou que le monde change peu, ou que l’histoire se répète dans le mépris des « élites » pour les gens qui travaillent, les gens…comment il disait? de « La France d’en bas ». Merci à Valentine Imhof pour ce superbe texte, pour la rage sourde qui s’y glisse parfois, pour l’humanité qui émane de sa plume et qui est comme une réparation aux maltraités, une remise à leur place des faits. Un texte à ne pas manquer.
« On peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n’oublie pas des hommes, des employés auxquels on est liés par un contrat et dont on est la seule promesse de survie, sur une île déserte, inhospitalière, et cela pendant des mois, à la période la plus difficile de l’année. Il s’agit d’un abandon pur et simple, révélateur d’un système strictement comptable où la vie humaine n’a pas de valeur parce qu’elle n’est pas cotée en Bourse et ne rapporte aucun dividende. »
J’aime l’écriture de Valentine Imhof, sa force, son humanité, sa colère et sa sensibilité. Et rien ne pouvait me faire plus plaisir que de la retrouver. Bravo, une fois de plus.

Un livre qui semble très fort pour inaugurer cette nouvelle collection. Je n’ai jamais lu l’autrice, ce serait l’occasion de découvrir sa plume.
Les yeux fermés, vas-y. Les romans il y en a trois, sans hésitation. Bon, je suis assez impartiale, j’adore cette autrice 😉
J’ai découvert cette auteure l’an dernier grâce à toi, avec l’excellent « Le blues des phalènes », je suis donc ton conseil les yeux fermés !
Et ça me fait plaisir, elle mérite d’être lue. Le premier « Par les rafales » m’avait subjuguée. Vraiment. Alors tu me diras, quand tu auras lu
Bien sûr ! Je note aussi Par les rafales..