« Le baiser de la Demoiselle, histoire d’une femme décapitée » Kate Foster, éditions Phébus, traduit de l’anglais (Ecosse) par Christel Gaillard-Paris

« CHRISTIAN

Prison de la Toolbooth, Edimbourg, Octobre 1679

« Vous êtes condamnée à la décapitation. Que Dieu ait pitié de votre âme. Préparez-vous en priant.

Entre le tribunal et la prison, les paroles du shérif, aussi pieuses que les cloches de la cathédrale Saint-Gilles, continuent de résonner. Six grands constables du comté me traînent à travers la place, bâton au poing – juste au cas où. Je suis dangereuse, affirment les libelles affichés sur les murs. »

Sous cette couverture bien attirante, se tient une lecture assez …je cherche l’adjectif le plus approprié…noire? grinçante? Je ne sais pas, mais en tous cas, cette plongée dans l’Écosse du XVIIème siècle s’avère prenante, violente, glauque et pour moi, révoltante aussi.

Voici l’histoire d’une jeune femme de bonne famille qui va être séduite par son oncle. Cet homme est une « machine de guerre » concernant la séduction de femmes, quelles qu’elles soient, nobles ou servantes, ladies ou putains, il est insatiable, violent, et personnellement je le trouve odieux et lâche. Lâche parce qu’il use et abuse de son pouvoir de maître avec les femmes en position de faiblesse de classe, et de son charme avec les autres, la principale étant celle qui mourra sous le « baiser de la Demoiselle », à savoir, la lame de la guillottine .

Ceci étant dit, la lady en question va se laisser séduire par son oncle donc. Elle est mariée, mais son époux voyage beaucoup et a peu – pas – de goût pour les jeux sexuels. C’est un homme austère et froid. Quand l’oncle, qui, lui, n’est jamais rassasié, va la mettre dans ses bras, puis dans ses draps – encore que le lit ne soit pas sa piste de jeux favorite, notre jeune épousée frustrée va découvrir le plaisir, la jouissance, ne va pas s’en remettre et sera insatiable, au point de perdre toute pudeur, toute la décence que son rang devrait lui indiquer. Mais fi des protocoles, elle se moque de sa tante, de son époux et perd tout contrôle quand l’oncle la frôle. Je ne vous dis là que peu de choses, parce que de nombreux personnages traversent cette histoire, et le rythme est vif. Des femmes, l’amant – l’oncle – , l’époux souvent absent, et puis ces filles de joie qui prennent ce qu’elles peuvent à la vie. Mais le triste sort de la petite Ginger, celui de Violet, par exemple me touchent plus que celui de Lady Christian. 

Le roman ne s’en tient pas à cela, il est aussi une charge assez féroce contre cette classe sociale « noble ». En effet, si l’oncle est bien heureux de lutiner – voire plus – sa nièce, il fait appel aussi à des femmes « de petite vertu  » , il violente les servantes, de pauvres filles, souvent venues du bordel, soumises à l’autorité du maître qui a ses favorites, Violet en particulier. Violette vient du bordel de Mrs Fiddes, fréquenté par le lord Forrester. On peut dire que l’autrice sait vraiment rendre l’ambiance de ce lieu, « l’esprit » qui y règne – une mère maquerelle à poigne mais qui se montre parfois un peu protectrice, enfin, bon, une posture ambigüe, autres temps, autres mœurs n’est-ce pas…Violette raconte son enfance, le moment où les curés la lâchent financièrement:

« On m’a dit qu’il était temps de trouver un travail et un logement.

J’ai arpenté Édimbourg dans tous les sens. Je jetais des coups d’œil aux vitrines des orfèvres et aux chapeaux à plumes dans les Luckenbooths. Je regardais les dames et les messieurs ouvrir leurs bourses bien remplies de pièces. Et j’comprenais pas comment Dieu avait pu créer un monde où il y avait des riches et des pauvres, ce qui m’a toujours paru injuste. J’ai essayé de trouver du travail auprès des vendeurs de rues, car j’étais douée pour attirer le chaland et surveiller les voleurs, mais personne a voulu de moi. Il s’est avéré que j’me trompais de marchandise; j’avais autre chose à vendre. »

Violette est ma préférée, qui sera finalement quelque peu vengée des violences et humiliations subies. Violette est une véritable héroïne face à Lady Christian, enfant gâtée par la vie. Vous croiserez dans ce livre plusieurs de ces prostituées exploitées chez Mrs Fiddes et j’espère ne pas être la seule à aimer Violette. Je ne vous parle que de ces quelques personnages, mais vous verrez que d’autres figures passent dans cette histoire qui a tout pour bien attraper lectrices et lecteurs.

Tout ça pour dire, donc, que ce roman mêle l’étude de mœurs, l’étude historique et sociale d’un monde où règne l’impunité des puissants et la survie des misérables, un livre à charge de ces mêmes puissants selon mon point de vue. Peut-être aimerez-vous Lady Christian, peut-être pas, peut-être ressentirez-vous de la compassion pour les femmes du bordel de Mrs Fiddes, ou pas. En tous cas, ce roman est bien un regard porté sur les femmes de cet endroit en ce temps, les inégalités et les fatalités, le désir et la violence. En lisant vous verrez que je n’ai pas tout dit. J’ai passé un bon moment, un livre facile à lire et prenant si ce n’est que cette histoire est inspirée d’un fait authentique ( je ne vous dis rien de rien de la fin ). Les notes de l’autrice sont très intéressantes et éclairent bien le roman.

Un lien vers un article intitulé : Fornication et classes sociales en Ecosse, passionnant!

https://www.persee.fr/doc/ranam_0557-6989_1978_num_11_1_1028

« Au pays du dieu animal » – Carol Bensimon, éditions Belfond, traduit du portugais (Brésil ) par Dominique Nédellec

« À la suite de la publication par un révérend anglais, en 1857, d’un livre évoquant tout ce qu’il était possible de trouver sur une plage, des milliers de gens se lancèrent à la recherche de coquillages. Buccins, saint-jacques, conques spiralées et autres couteaux. Ils nettoyaient ces maisons vides jusqu’à ce qu’elles brillent comme de la céramique. C’était autant de souvenirs de la mer en carbonate de calcium dans lesquels les amants voyaient des bouts de leur histoire particulière et que les enfants conservaient dans des coffres avec leurs billes, leurs bilboquets et leurs petits canons en bois. Des années plus tard, on trouverait au milieu d’immenses vitrines de musées des scarabées numérotés, des mâchoires de requin, des oiseaux tropicaux aux ailes déployées et aux yeux de verre, la classification obsessionnelle du monde naturel. Des gorilles mourraient en Afrique pour être remontés et exposés à New York. Personne ne verrait ni les coutures ni les clous. »

C’est ici un extrait certes assez long, le premier paragraphe de ce livre très difficile à partager. Ce début n’annonce pas vraiment le propos majeur de ce livre compliqué à chroniquer pour moi. A savoir un pan de l’histoire du Brésil dans les années 80 après l’assassinat d’un député et à travers une famille. La narratrice est la fille de cette famille, passionnée de taxidermie – elle est aux anges en trouvant des os. À la station-service:

«  »Fais voir un peu ce que tu as dans les mains, là ». J’ai serré plus fort parce que je me suis dit que tout devait lui appartenir, les pompes à essence, le boui-boui graisseux, les femmes toutes nues, le petit fémur. Il a souri. « C’est un os de moufette, ça. » a-t-il dit, puis il a repris son travail sur le vélo.

Moufette. À mon retour à la maison, j’irais ranger l’os dans une boîte à chaussures avec mes autres trésors, parmi lesquels un bout de carapace de tatou, quatre graines de kapokier, quelques pignes de pin et mes dents de lait. Ma mère n’aimait pas du tout cette collection. »

C’est ici le temps d’après les attentats, d’après les assassinats, des temps qui imprègnent encore profondément la société brésilienne. Bien que la dictature soit passée, des traces persistent, et celles-ci affleurent à travers cette famille, celle de Cecilia. Elle, elle est partie, a quitté le Brésil, mais revient quand elle apprend au téléphone que son père est à l’hôpital. Des pages très belles sur la vie de famille, au temps de l’insouciance. Mon article sera court, parce que comme plutôt rarement je trouve ce livre très difficile soit à résumer, soit à décortiquer. C’est une atmosphère parfois pesante qui imprègne les pages, ce sont parfois des pans de lumière, grâce à Cécilia, sa fraîcheur, son goût pour la taxidermie – c’est étrange, non, ce goût-là…? -, son intelligence sensible, sa finesse d’analyse des vies qui l’entourent. Sa relation avec son frère, avec son ami aussi. Cécilia est la lumière de ce livre au fond sombre et pessimiste – enfin je trouve, moi, que le ton est pessimiste. Il n’en reste pas moins que c’est un livre très intéressant, très prenant, avec quelque chose qui pousse à tourner les pages. Il y a là beaucoup d’amour aussi, entre les membres de cette famille un peu décalée, mais beaucoup de choses tues, parce qu’il y a la presse – le père est député – , les bruits qui courent, les infamies politiques et journalistiques. Enfin, il y a les éveils sexuels, les résurgences, les retenues qui cèdent, les révélations si difficiles à assumer parfois. Ce livre en fait est très riche parlant de la société brésilienne, d’une famille, de la sexualité, des frustrations, et de ce qui apaise. C’est très beau, en fait. Quand Vinicius se confie à sa sœur:

« Ciça, pendant ces mois-là je me regardais dans la glace et je me disais: « Je suis pédé. » C’était le moment le plus difficile de ma journée. Mon cœur battait plus vite, j’avais envie de me faire du mal, je sentais la culpabilité en travers de ma gorge qui m’empêchait de respirer. Les pédés fiers de la génération suivant ne comprennent pas comment on pouvait éprouver ce sentiment qui, parfois, oui, était de la haine de soi. Il n’y avait pas d’arc-en-ciel, Ciça, rien que des coups à prendre. Des coups à prendre et la peur panique de mourir du sida. »

Voilà. Je ne peux rien en dire d’autre. Certains livres sont » indicibles », on en saisit toute la richesse seulement en les lisant. Celui-ci est un de ceux-là. 

J’ai beaucoup aimé pour le ton, l’ambiance, les questions qu’on se pose et pour Cécilia, attachante entre tous. Pour les questionnements de toutes sortes qui jaillissent chez les personnages, le père député étant très intéressant et ambivalent. Un livre d’une grande richesse. Tous mes passages préférés sont ceux en compagnie de Çiça et de ses osselets .

Considérez que je ne vous ai livré ici qu’une infime part de tout ce que recèle ce roman. Je termine avec cette phrase, citation extraite du livre de Martin Nastassja : »Croire aux fauves » éditions Verticales, 2019

« Les ours ne supportent pas de regarder les yeux des humains, parce qu’ils y voient le reflet de leur propre âme. Un ours qui croise le regard d’un homme cherchera toujours à effacer ce qu’il y voit. C’est pour ça qu’il attaque, s’il voit tes yeux, inévitablement. « 

Vinicius écoute  The Cure, mais moi, je préfère quant à la musique et le Brésil, ce morceau:

« Parmi toutes les autres » -Hélène VEYSSIER, éditions Buchet – Chastel

« Tu veux me montrer à quoi ressemble ton chef-d’œuvre. Tu t’assieds à la table. La main en suspens et comme hésitant d’abord au-dessus du papier, de gauche à droite et d’un seul trait chaque fois, tu ébauches la silhouette de trois personnages. Ensuite, t’écartant un peu du dessin pour juger: « Voilà, c’est comme ça », tu as l’air heureux.

Ce court roman raconte la rencontre entre Edgar Degas et une jeune fille de 15 ans, petit rat à l’opéra de Paris qui y gagne chichement sa vie.

De nombreux hommes viennent assister aux ballets, aux entraînements aussi, surtout pour regarder ces petites si charmantes et si jeunes. Bref. Parmi eux, Edgar Degas qui vient « croquer » ces petites danseuses pour ses toiles qu’on connait tous.  C’est la petite Adèle qui sera son sujet de choix, et elle sait qui il est. Et c’est ainsi qu’un jour, elle l’emmènera dans sa modeste chambre, et Degas se sentant ensuite vaguement honteux je suppose, lui laissera un dessin, l’ébauche de « Portrait de famille ».

« Je te dois cela, Edgar Degas, je te dois ma naissance à la culture, à l’art, je te dois la découverte du bonheur d’apprendre. C’est un cadeau immense dont ut ne sauras jamais rien. Pourtant, quand je repense à  nous, c’est aussi de la colère qui me vient, de ton dédain, du sot mépris de certains hommes pour qui n’est pas de leur monde. »

Avec pudeur et une grande délicatesse, l’autrice nous raconte la vie de cette jeune fille, qui se mariera avec le libraire chez lequel elle va chiper des livres. Une vie d’amour avec un homme tendre, une enfant, Sophie. Mais en arrière plan, plane Degas, sa peinture, et ses petites danseuses…et sa famille.

« La famille Bellelli, le même que vous aviez reproduit au crayon dans ma chambre ce jour maintenant lointain…Je m’en souvenais parfaitement, sur la grande feuille que j’avais extraite du carton à dessin de ma cousine, et sur laquelle vous aviez dessiné, il y avait une femme et deux fillettes: trois personnages, c’est tout. Je restais devant le tableau, interdite, émue, étrangement inquiète. »

Oscillant entre une histoire d’amour – peut-on vraiment la nommer ainsi? – et la vie d’une jeune épouse, c’est l’histoire d’Adèle, qui voyant les œuvres de Degas, plus tard, s’interroge sur l’image que le peintre lui renvoie, s’interroge aussi sur la famille de Degas .

Je suis un peu perplexe, non pas sur la qualité du roman, tendre, délicat et qui pose des questions, tout en nous mettant dans l’esprit d’une jeune fille de 15 ans en admiration devant un Degas qui en pas mal de plus. Cette histoire me questionne. Autres temps, autres regards sur le monde et sur les relations hommes-femmes – mais ici, c’est une relation homme-fillette, à peine adolescente…Bref. « Ce beau livre qui conte un amour tu », a quelque chose de dérangeant. Et pour moi de très triste.

Ce qui m’y a plu est la vie que se construit la danseuse, avec son époux libraire et sa fillette, et son intelligence. 

« Enfin, si un jour quelqu’un, quelqu’un qui vous aurait connu, à qui peut-être vous auriez parlé de moi, car il arrive, n’est – ce – pas qu’on évoque des relations insignifiantes, si quelqu’un se souvient de la petite danseuse, alors, qu’il entende en écho l’histoire de votre tableau et la mienne, et qu’ainsi j’existe. »

« Ootlin »-Jenni Fagan, éditions Métailié, traduit par Céline Schwaller (Ecosse )

« Je voulais désespérément être pure mais avant de naître j’ai failli tuer ma mère. Il ne s’agissait pas d’une petite overdose. Elle a secoué un flacon de comprimés, l’a ouvert, a avalé des pilules jusqu’à ce qu’elle ait la gorge en feu et que le monde commence à s’estomper.

« À cinq mois de grossesse un fœtus en développement double de volume.

Il n’était pas possible de m’ignorer.

Elle a allumé une cigarette.

Attendu qu’une de nous deux meure.

J’entendais les battements de son cœur commencer à ralentir.

La pièce s’est assombrie.

Longtemps après qu’on lui braque une lumière vive dans les yeux. »

Ainsi commence le roman autobiographique de Jenni Fagan, dont j’avais lu avec beaucoup d’enthousiasme « Les buveurs de lumière », roman dans lequel entre autres elle dépeignait le monde des caravanes-logements des familles pauvres écossaises. Elle revient ici, avec je pense un très grand courage, à sa propre histoire, puisqu’il s’agit là d’un récit autobiographique sur son enfance, puis adolescence. L’histoire d’une petite fille qui sera trimballée d’une famille à une autre, puis de foyer en foyer, avec de longues périodes de rue aussi.

Que dire d’une telle histoire…si ce n’est d’abord le constat de la faillite de l’Aide sociale à l’enfance ( Jenni Fagan est née en 1977 en Ecosse – mais je crois qu’ailleurs il en est de même ).

Mon article sera assez court, il lui faudrait pas mal de chapitres, pour chaque famille dans laquelle la petite fille passera, parfois avec de la violence, de la maltraitance  – surtout mentale – , mais aussi faire avec l’impossibilité de comprendre pourquoi on la déplace autant.

Jenni Fagan a dû trouver un sacré courage en elle pour nous livrer son histoire. L’adolescence (14, 15, 16 ans…) va voir naître les rencontres avec les drogues de toutes sortes, et ceux qui les diffusent. Elle travaille bien à l’école – quand elle y va – , et déjà elle aime la littérature, la poésie. Dans ses bons moments, elle rêve, elle écrit, elle contemple les petites choses belles du monde, mais grandissant elle finira dans les addictions, la rue, la violence s’acharnant sur elle.

Les mauvaises rencontres, les mauvaises personnes au mauvais endroit, l’hôpital, en une suite sans fin de douleurs, de solitude profonde. C’est écrire pour dire qui la sauvera. Après la fin du roman, l’autrice nous livre une note bouleversante dans laquelle elle nous dit qu’elle a gardé, depuis qu’elle a su écrire, un journal intime, qu’elle a eu accès à tous les dossiers la concernant ( plus de mille pages ) après 26 ans d’attente. Suit une thérapie de trente ans, un dossier médical évoquant un trouble de stress post-traumatique et une fibromyalgie incurable, conséquences directes de son enfance. Je n’en dis pas plus, mais si vous ne versez pas une larme sur la petite – et la grande – Jenni, vous n’avez pas de cœur.

Enfin le livre se clôt avec 13 photographies de Jenni fillette, puis adolescente, et tout ça, du début à la fin est d’une part révoltant, et d’autre part bouleversant. Je ne parviens pas à comprendre qu’une enfant du XXe siècle ait pu vivre, dans un pays dit civilisé, une telle enfance, une telle adolescence, que les services d’aide à l’enfance aient été aussi faibles et inefficaces. Reste ce qui a contribué à la sauver: son amour des mots, de la poésie, l’écriture comme secours, la poésie comme exutoire. Et quelques rares bonnes personnes. 

Mes hommages, Jenni Fagan.

« Les petites musiques » – Roland Buti, éditions Zoe

 « Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil  pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore mais avec réticence et sans logique, comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines. »

Une lecture très émouvante, à la fois tendre et violente. Rocca, Dino Roccasecca, immigré italien, vient d’obtenir un permis de séjour de longue durée, et travaille, avec sérieux et passion aussi, dans une entreprise où il assemble des caméras. Il aime son travail, ce qui l’aide aussi à supporter le fait que la mère de son fils Ivo est morte à la suite de son accouchement. 

Un jour survient une femme blonde, qui descend  – ou plutôt qui en est éjectée brutalement – d’une auto . Voici Màša:

« Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Màša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.

-On m’a jetée. »

La vie de Dino avec Màša va ainsi commencer, et de cette union naîtra Jana, une enfant pas comme les autres, très proche de son frère mais bien moins « sage » que lui. Intrépide, elle l’entraînera dans les montagnes, dans les forêts, elle n’aime que ça et rêve de vivre en pleine nature. Jana, de deux ans plus jeune que son frère va être à l’origine de toute une suite d’événements perturbateurs. Et par ce biais, l’auteur, avec une grande délicatesse et beaucoup de pudeur aussi, parle d’un temps peu glorieux pour la Suisse sur le traitement des enfants « hors des clous » (pour parler avec délicatesse car Jana le mérite ).

C’est donc aussi l’histoire de Jana, fille libre et turbulente, fille indocile et intelligente. Cette histoire sera dramatique dans ce pays rigoureux, voire violent , sévère, sans indulgence pour les jeunes filles libres. Je pourrais vous raconter les escapades de Jana et Ivo, au lien si fort, vous parler d’Ivo, et de Rocca, ce père démuni, qui verra son emploi vaciller à cause des évolutions techniques et technologiques. Ses enfants jouent avec des rebuts de mouvements Colibri défectueux: 

« Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait de lamelles de métal qui vibraient. Ces mécaniques lilliputiennes parfaitement audibles à plusieurs mètres de distance étaient insérées dans de petites boîtes en bois peintes et illustrées, avec une clé de remontage pour tendre le ressort. »

Mais ce livre, au caractère très unique, vaut par sa narration, douce pour ses personnages, et très concrète pour une réalité si dure. Rocca, emploi perdu est plus qu’émouvant. C’est une des qualités de ce court roman: ne laisser personne dans l’ombre, chaque personnage a une place essentielle, les caractère sont pleins de finesse, c’est vraiment très très fort. On sent l’amour émerger de cette famille, monter en surface, avec des émotions très vives, quelles qu’elles soient, une vie de famille agitée de vaguelettes puis d’une lame de fond. Le lien entre Ivo et sa sœur est magnifique, si fort, si tendre, et par moments totalement désespéré face au monde réel. Ivo prend toute sa place vers la fin du roman, il est un très beau personnage, vraiment. Et si cette fin est triste, elle échappe au désespoir grâce à lui.

« Ivo a vu son père pour la dernière fois un dimanche matin dans la cuisine, le visage couperosé, les joues colorées et un regard plein d’incompréhension. Le vent mauvais de la crise avait aussi soufflé dans les montagnes du Jura. Les ingénieurs avaient pourtant longtemps affiché leur optimisme: la qualité supérieure de modèles uniques, le soin maniaque apporté au façonnage de la plus modeste pièce de leurs caméras, devaient s’imposer face aux appareils japonais ou américains moins chers et moins fiables. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence: la perfection n’était qu’un détail accessoire dans la vie économique. »

J’ai été littéralement envahie émotionnellement par cette histoire, dans laquelle on comprend comment un système peut détruire, et comment l’amour peut sauver. Je l’ai lu d’une traite, sous le charme triste et pourtant beau, puissant de cette histoire.

Volontairement, je ne propose aucun extrait parlant de Jana, elle est le cœur de cette histoire tendre et brutale et puis triste et lumineuse. Forte émotionnellement, un livre intelligent et sensible. Coup de cœur.