« Ces féroces soldats  » – Joël Egloff, éditions Buchet-Chastel

« En mémoire de mon père,

Pour ma mère,

Pour Daniel,

Pour Léo et Sacha

Je voudrais retrouver cette lettre. Elle doit être quelque part dans la maison, c’est sûr.  Où pourrait-elle être, sinon?

Je l’ai eue entre les mains, pourtant, cela fait des années, et c’est moi qui l’ai rangée, je ne sais où. Elle était à la cave, auparavant, dans une vieille boîte à chaussures sans couvercle, au-dessus de l’armoire à conserves. C’est là qu’elle se trouvait depuis trop longtemps, livrée aux araignées. Je l’avais lue, puis l’avais remontée à l’étage, pour la mettre à l’abri de la poussière. »

Je n’ai lu qu’un roman de Joël Egloff, « L’étourdissement », un roman incroyable qui reçut le prix du Livre Inter, une histoire que j’avais adorée et beaucoup conseillée. Ici, l’auteur nous raconte l’histoire de sa famille. Cette famille de Moselle qui fut une zone annexée durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est particulièrement l’histoire de son père à laquelle il s’attache. Car celui-ci sera incorporé de force dans l’armée nazie, à 17 ans, et envoyé au front contre les siens. De cette histoire tragique, Joël Egloff écrit un livre extrêmement bouleversant, sur une histoire que je ne connaissais pas. Une histoire si trouble pour lui aussi, si bien qu’il cherche ici à savoir.

« Après la guerre, bien plus tard, lorsque j’étais enfant et que je t’avais demandé, un jour, je ne sais plus quel détail de je ne sais plus quelle bataille, tu m’avais répondu que tu ne savais plus, mais que tu étais sûr d’une chose, en tous cas, et tu me l’avais dit avec solennité et insistance, parce que tu voulais que je te croie, c’était que durant cette guerre, tu n’avais jamais tué personne.

Et comment tu as fait pour l’éviter? t’avais – je demandé, pensant, justement, que c’était inévitable. Je tirais à côté, m’avais-tu répondu, parce qu’il fallait une réponse simple et limpide qu’un enfant puisse comprendre.

Longtemps, elle m’a suffi, et je t’imaginais sur ces champs de bataille t’efforcer de manquer ta cible. »

Je n’ai pas l’intention de résumer ni d’en dire plus, mais cette lecture ne se lâche pas, elle se lit comme un roman , elle nous pousse dans un monde en guerre où les meneurs du jeu, sans états d’âme, utilisent sans vergogne le petit monde impuissant, avec grand cynisme et grand mépris. C’est à la cave que l’auteur retrouvera ce qu’il cherchait; à cause du doute, du soupçon sur la position de son père alors, il veut des réponses aux questions obsédantes qui remplissent sa tête. Son père a fait partie de ceux qu’on nomme les « Malgré nous ».

Minolta DSC

« Après la guerre, longtemps après – tu avais presque soixante ans déjà -, pour ce que les Malgré nous avaient enduré, pour le préjudice moral qui était le leur, l’Allemagne a indemnisé la France.

Alors tu as perçu la coquette somme de 7500 francs, soit 1143,37 euros.

Il y eut encore, ai-je lu, en 1989, le versement d’un petit reliquat de 1600 francs, soit 243,92 euros. Mais de cela, Maman ne se souvient même pas. »

Joël Egloff questionne, veut comprendre, il interroge un passé qui lui semble confus. Et finalement raconte une enfance dans un monde en guerre, les déplacements nombreux, le doute obsédant sur l’histoire familiale, et enfin les réponses. J’ai beaucoup aimé et j’ai été très touchée par ce pan d’histoire, où l’enfance reste l’enfance, même en temps de guerre, très touchée par ce sujet que je ne connaissais pas.