« Sans collier » – Michèle Pedinielli – L’Aube Noire

Sans collier par Pedinielli« Il a acheté un costume. Il est revenu à Nice. il veut la retrouver. La barbière n’a pas cillé devant ses cheveux hirsutes et sa barbe de Robinson. Il lui a fait comprendre d’un signe qu’il voulait qu’elle coupe tout ce qu’elle pouvait couper, et s’est installé dans le fauteuil. A fermé les yeux. Presque. Il a perdu l’habitude de s’abandonner. Même dans ce moment de détente, qu’il n’a plus connu depuis des années, il veille. »

C’est le second roman de Michèle Pedinielli que je lis et clairement, il me manque quelques antécédents pour tout bien organiser dans l’histoire de cette héroïne peu commune. Détective privée, Ghjulia Boccanera n’est pas n’importe qui. Je n’ai lu  et chroniqué ici que « L’impatience de l’immortelle » qui se déroule en Corse. J’avais déjà ressenti beaucoup de sympathie pour Boccanera, Diou, une tendre dure à cuire.

Quel plaisir de la retrouver ici avec son tempérament volontaire, culotté, on pourrait dire « sans peur et sans reproche »; oui, on peut. Elle est de retour à Nice, où un gros chantier pose des questions. Sur les gens qui y travaillent en particulier, sur, évidemment, la notion de promoteur véreux, ceux qui laissent la porte ouverte à des gens peu recommandables et qui exploitent les autres. L’auteure laisse entrer dans cette enquête les années 70 italiennes, et les « chiens sans collier », les « cane sciolti » (Chapitre 19)640px-NIKAIA-rossettiPlE

Je ne vous ferai pas l’affront de vous ôter tout plaisir de lecture en vous racontant tout. Ce que j’aime énormément, moi, c’est le ton, la vivacité, et l’humour fracassant de Michèle Pedinielli. La description de la ville, ses coins authentiques et ceux frappés du sceau de la consommation .

« Comme tout quartier populaire passé aux nouvelles règles d’urbanisme, c’est devenu le paradis des bars et de la bouffe, des concept-stores et des magasins de fringues – un Éden rempli majoritairement d’Adonis qui semblent ne jamais dépasser les vingt-cinq ans même quand tu sens qu’ils sont plus près de l’andropause que de la première communion. »

Notre détective se voit assaillie par une ménopause pas piquée des hannetons, qui donne lieu à des chapitres d’anthologie sur le sujet. Et je sais de quoi je parle. Donc, en plus d’être touchante, intelligente, fortiche, Diou est drôle, spirituelle et profondément humaine.

linden-g3db3c7add_640« -À part ça? comment tu vas?

-Tu veux la vérité vraie? Je commence à être ménopausée et je n’ai rien vu arriver. C’est nul, ça fait chier. J’ai chaud tout le temps. Je bous tellement que si j’approche d’un tilleul, je deviens la femme-tisane

-Ah merde! Mais…c’est naturel, après tout.

-J’emmerde la nature, Jo, j’emmerde la nature. […]La nature, à la base, je la vomis, mais là, avec l’invention de la ménopause, je la conchie ! « 

Elle va prendre des coups, elle va creuser dans des histoires qui nous feront rencontrer l’histoire de Monica et de sa sœur Rossella, au cœur du livre et pas mal de femmes, Klara, Sylviane, Angela. Le récit alterne les chapitres  avec des enregistrements de témoignages. Et puis qu’on ne s’y trompe pas, si l’ensemble est vif, plein d’humour , d’ironie grinçante, le sujet est on ne peut plus sérieux, l’enquête est nerveuse, tendue et complexe, mêlant plusieurs pistes. C’est une véritable enquête que Michèle Pedinielli ne laisse pas s’enliser dans le drame grâce à la vie de Diou dans l’à-côté de cette femme qui dit:

« Concevoir, me reproduire, perpétuer l’espèce… Faire un enfant. Ni en adopter un. Jamais. J’aime les enfants, les enfants des autres, tous les enfants de la terre. Mais je ne me suis jamais sentie en droit ni en capacité de devenir mère. C’est un sentiment que j’ai toujours réussi à expliquer et défendre fermement, face à mes copines et même à mes parents. »

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Si on a lu « La patience de l’immortelle », on sait comme Ghjulia aime les enfants. J’ai pris un très grand plaisir à cette lecture avec cette femme qui n’a pas froid aux yeux, mais trop chaud partout, oscillant entre une enquête tortueuse et passionnante et des vies décrites avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Il y est aussi beaucoup question d’amour et d’amitié, et d’une nana hors normes sur sa Vespa rouge.

J’aime!!!!

« La patience de l’immortelle » – Michèle Pedinielli – éditions de L’aube/L’aube noire

4222-Pedinielli-La-patience-de-limmortelle-inter-scaled« Putain, il a fallu que je crève ici. Ici, cette nuit, sur cette route quelque part au milieu du maquis. Il fallait que je crève dans le noir.

Ça a commencé par une sorte de plaf, et j’ai failli perdre le contrôle de la bagnole. Un coup à droite, un coup à gauche. Frein.  Stop. Les deux mains agrippées au volant, le regard qui se perd au-delà de la zone balisée par la lumière des phares. L’éclairage public des routes corses tendant vers le zéro absolu, je n’ai pas vu grand- chose. Je n’arrivais même pas à deviner la silhouette des arbres ou l’amorce du virage que j’aurais dû suivre vingt mètres plus loin. Le noir de Soulages est plus lumineux que cette route. »

Première rencontre avec Michèle Pedinielli et ce ne sera pas la dernière. J’ai pris un grand plaisir à la lire, à découvrir Ghjulia Boccanera, Diou pour les intimes et détective privée. Mais pas privée de tout: pas de charme ni de vocabulaire, ni de tempérament. Ah comme je l’ai aimée, cette Diou !

Elle porte le livre et est humainement un personnage riche, apte aux émotions, aux émois, mais aussi au sarcasme, à la réplique qui fait mouche. Fine et à la fois « brute de décoffrage ».

olive-grove-4955574_640« Sa voix est douce et calme et j’anticipe avec un ennui infini le discours new age sur les arbres et leur pouvoir de guérison, l’énergie de la nature, gnagnagna.

« Et je vais puiser ma force dans sa force pour ensuite sentir l’esprit de l’olivier qui va m’enraciner en moi-même? »

Il me regarde d’un air perplexe.

« Non. Je voudrais juste que tu regardes sa ramure là-haut sur la gauche: dis-moi ce que tu vois. »

Ben, mon gars, si tu comptes sur moi pour observer quoi que ce soit de vert, on n’a pas le cul sorti des ronces. Mais après tout… »

Elle sait s’émouvoir devant la petite Maria Stella mais balancer un retour verbal costaud à qui l’énerve, et parfois sans le dire elle fulmine en des termes et un vocabulaire qui m’ont souvent fait rire – et par les temps qui courent, ça ne se refuse pas -. Bref, je me suis régalée à cette lecture.

ice-cream-cone-421855_640« Le serveur amène nos consommations avec un air enjoué, « Et une glace pour la petite princesse! ». Je me demande à quel moment du siècle dernier les fillettes ont basculé sous le statut de princesses! » . Ça vient d’où? C’est la faute à Mickey? À la pub? C’est si enviable que ça d’être enfermée dans un donjon ou endormie sous une cloche de verre? D’attendre un bellâtre en armure avant d’enchaîner les grossesses pour atteindre le bonheur officiel? Le type me sourit. »

Mais quand même quelques mots de l’histoire. Letizia Paoli est retrouvée morte, calcinée dans le coffre de sa voiture et elle était la nièce de Joseph Santucci – Jo – l’ex compagnon de Ghjulia. Diou vient donc sur l’île pour accompagner la famille en deuil, celui de cette Letizia qu’elle a vue naître. Pour enquêter aussi, alors qu’elle est partie depuis très longtemps de l’île. Ce sera pour elle un retour dans cette culture aux codes particuliers, le silence têtu étant un des plus caractéristiques. On le comprend vite en rencontrant les femmes de la famille, dont la glaciale Diane, que Diou surnomme « La Raidissime » et Antoinette, sœur de Jo et mère de Letizia, la grand mère de la petite Maria Stella, dorénavant orpheline. Quant à Diane, veuve, elle est la belle-sœur d’Antoinette avec laquelle elle vit depuis son veuvage.

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C’est donc ici que Diou, dépaysée, va poser sa valise et mettre en marche son enquête. Elle suivra des pistes diverses, comme celle de l’immobilier, des incendies inexplicables, des spéculations tortueuses et du jonglage avec les lois et leurs aménagements divers. Diou vient de Nice et se retrouve dans cet endroit pourtant connu un peu égarée face aux us et coutumes. Mais quoi, il en faut plus à Ghjulia pour perdre pied ! Ce personnage est véritablement magnifique tant par sa verdeur de langage que par sa capacité à s’émouvoir. Ce trait de caractère la rend totalement crédible lorsqu’elle arrive chez des gens connus d’elle, qui furent proches, Jo en particulier qui, lui, est policier. Letizia était journaliste, comme son mari, et la petite Maria Stella va attacher Diou illico, la faisant se remémorer Letizia petite.

« Letizia, je l’ai rencontrée bien avant qu’elle ne devienne journaliste, le jour où j’ai accompagné Joseph au village pour voir sa sœur Antoinette qui venait d’accoucher, il y a près de vingt-six ans. Au milieu d’une chambre décorée d’oiseaux, quelqu’un l’a installée doucement entre mes bras hésitants. Elle a replié ses genoux contre ma poitrine, ses doigts de pieds nus écarquillés. Sa tête a vacillé un moment, Tiens-lui la nuque, Boccanera. Et poum. Elle s’est endormie dans le creux de mon épaule. Mon nez dans ses cheveux frisés fins et doux. Qu’est-ce qu’elle sent bon. Je respire à travers ses boucles en profitant tant que ça dure. L’odeur d’un bébé qui dort. »

Bref, l’enquête va avancer avec un tas d’obstacles, mais le tout sera agrémenté de parties de belote au café où Diou va travailler, de recherches dans la montagne corse qui va éblouir Diou de ses points de vue sur la mer, par le ciel où tourne inlassablement un milan royal.

bird-3617786_640« Un sifflement surgit soudain d’entre les nuages blancs. Je lève les yeux.

« C’est un milan royal. »

Barto, le champion de belote assis à ma gauche, tire sur sa cigarette. Il me désigne un point dans le ciel en soufflant sa fumée comme un vieux dragon qui cache son jeu. J’ai déjà remarqué sa main droite recroquevillée comme une serre par l’arthrose, ou quelque chose de plus grave. C’est celle qui joue. Qui, même abîmée, assène inlassablement les coups à ses adversaires. »

C’est l’hiver mais le soleil règne en maître, on croise d’intrigants personnages et…on sort de ce livre avec une furieuse envie d’aller ou de retourner en Corse, pour ça, pour les paysages et la nature. Quant au reste, quant à ces caractères fermés, opaques, quant aux divers montages frauduleux pour gagner des terres constructibles, pour feinter les autorités, quant à ces choses qui ont mené Letizia à la mort, elle la journaliste trop curieuse, elle si au fait des caractères et caractéristiques locales, quant au cœur de l’enquête de Diou, quant à tout ça, vous le découvrirez  par vous-même. Letizia écrivait un blog sous le nom de Claire Filanciu, et Diou lit:

« Quand la Corse s’embrase en hiver.

Le sport national qui consiste à préparer la terre pour les corsican-goat-1783930_640troupeaux de villas-champignons se pratique donc également au milieu de l’hiver. Malheureusement, le manque de pluie depuis des semaines, la chaleur inhabituelle de cet hiver et des vents extrêmement violents transforment « l’écobuage immobilier » d’une parcelle en feux incontrôlables qui mobilisent plus de pompiers, et plus longtemps que d’habitude. Ceux-ci avouent leur crainte pour les jours et les semaines à venir devant un brasier qui semble couver en permanence et que l’on n’arrive pas à éteindre définitivement. Se rendent-ils compte, ces incendiaires, que c’est notre Amazonie à nous qu’ils brûlent? »

L’enquête va parfois buter et toujours Diou continuera, usant de ses attaches dans l’île avec subtilité et intelligence. Ce que je garde moi de cet excellent roman, c’est la nature de Diou qu’on aimerait rencontrer « en vrai « , je me suis vite sentie comme en confidence avec elle et son caractère décidé, opiniâtre et pourtant tendre et sensible. Sa façon de draguer un plus jeune qu’elle sans complexes, sa façon de se laisser attendrir par Jo, son regard sur Maria Stella, si émouvant, son attachement, quand il y en a un, si sincère et fort. Un très beau caractère, franc parler, humour et émotion, j’ai aimé Ghjulia.

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J’ai adoré ce livre, un grand bol de soleil, de ciel et de mer, les parfums aromatiques de la Corse sous le soleil même dans le froid, de l’humour et de l’intelligence. Michèle Pedinielli balance pas mal sur pas mal de sujets et ce sans en faire des tonnes; c’est vigoureux et revigorant. Que demander de plus? Merci Michèle Pedinielli, votre livre m’a fait du bien !

Ma page préférée: page 142, en entier.  Et le mot de la fin:

« Démerde-toi avec ça. »