« On m’appelle Demon Copperhead » – Barbara Kingsolver, traduit de l’américain par Martine Aubert, éditions Albin Michel- Terres d’Amérique

On m'appelle Demon Copperhead par Kingsolver« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont tous accordé une chose: c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. »

Que dire après une telle lecture? 600 pages d’une vie, celle de Demon Copperhead ( alias américain de David Copperfield ), de plein de vies, celles de cette Amérique des paumés, des abandonnés, des pauvres. Voici la vie de Demon, enfant placé par les services sociaux. Mère défaillante, père parti, beau-père affreux.

Ce  livre m’en a rappelé un autre lu il y a longtemps que j’avais adoré: « Yaak Valley Montana » , de Smith Henderson ( Belfond ) qui sur le sujet des oubliés de l’Amérique mettait en scène un éducateur, bien en peine lui-même avec les addictions et les pauvres gosses.

Ici, nous suivons l’avancée dans la vie de Demon, un jeune garçon qui on peut le dire, n’a pas de chance ( mais vraiment pas de chance…). Expulsé du ventre de sa mère direct par terre, placé, déplacé, replacé, trimballé d’un foyer à un autre ( foyer est un bien grand mot ) dans ses plus jeunes années.

« Un gamin de dix ans qui se défonce aux cachetons. Pauvres mômes. On est censés dire, regardez-les, ils ont fait de mauvais choix qui les ont conduits à une vie de misère. Mais des vies se vivent là, en cet instant précis, se glissant entre les brossez-vous-les-dents, les bonne-nuit-les-petits et les chariots de supermarché remplis à ras bord, où ces mots n’ont pas cours. Des enfants, des choix. Ils étaient déjà pourris, les matériaux avec lesquels on devait construire notre vie. Notre seul repère, c’était un garçon plus âgé qui n’avait lui-même jamais connu la stabilité et qui essayait de nous rassurer. On avait la lune à la fenêtre pour nous sourire un instant et nous dire que le monde nous appartenait. Parce que nos parents s’étaient tirés quelque part et avaient  tout laissé entre nos mains. »

Il va vivre dans des lieux infâmes, avec des personnes ignobles, payées par les services sociaux en principe pour le nourrir, le loger, et veiller à ce qu’il aille – éventuellement – à l’école. Rien de tout ça. Demon sera mal nourri, mal logé, mal vêtu, et travaillera gratis. L’autrice décrit ici la défaillance des services sociaux américains, avec parfois une assistante sociale qui fera de son mieux ( avec pas grand chose ), mais le plus souvent, Demon est placé ici ou là, et débrouille-toi mon garçon. Une précision encore, Demon est un melungeon, un mûlatre, ça prend sa part dans la vie du garçon, bien sûr.

A travers la vie de Demon, l’autrice peint à grands coups de brosse une Amérique de notre siècle qui ressemble à quelques détails près à celle de Steinbeck, et à l’Angleterre de Dickens – le vrai Grand Charles d’Angleterre – et j’ajoute que Shakespeare n’est pas de reste lui aussi dans ce roman. Chez la grand-mère, Mr Dick et la découverte de la baignoire:

« Je portais le nom de mon père. Je ressemblais à ces gens. Et ils ne manquaient de rien, apparemment. Enfin quoi, cette maison. Des salons et des salles de bain, premier étage, rez-de-chaussée, chaque pèce remplie de meubles. Des fauteuils avec des putains de pieds. La baignoire dans laquelle j’étais avait des pieds, on aurait dit des serres d’oiseau terrifiantes. C’est pas un mensonge. Si le Diable avait une baignoire, ce serait à coup sûr celle-là. »

Misère sociale et intellectuelle, addictions en tous genres; il y a ces drogues qui au fil des pages ravagent et avilissent une jeunesse déboussolée, des familles éclatées, toute une société si inégalitaire qu’on se dit que rien ne sauvera ces gosses. Sauf, peut-être, l’amour. Une histoire d’égarements, de chagrins, de désillusions. L’enfance de Demon m’a fait pleurer – par exemple quand il se fait dépouiller dans les toilettes d’une station service de ses quelques dollars, par une prostituée ( struggle for life…)  et quant à sa vie d’adulte, si elle trouve une amélioration grâce au sport, à l’école et au dessin ( son talent ), les addictions et quelques rencontres « toxiques » – à tous points de vue – vont en entraver la progression .

A vous de lire, je conseille vraiment ce roman, parce qu’il est une image au fond bien plus puissante, par l’écriture, que n’importe quelle analyse sociopoliticotélévisée. La littérature à ceci de beau et de fort, qu’elle répond par la fiction à nos interrogations, qu’elle projette des visages sur nos rétines et ça nous laisse le champ de l’interprétation, nous infusons des sentiments de toutes sortes à ces personnages. En résumé, je suis devenue Demon, mais aussi Angus et quelques autres. Vous allez rencontrer beaucoup de monde, du meilleur au pire, et vous aimerez Demon. J’ai moi beaucoup aimé Angus ( la fille de Coach ) aussi. 

« Angus qui injurie quelqu’un, ça n’arrivait pas tous les jours. Elle y allait de bon cœur. Elle se transformait en créature d’une beauté sauvage, comme un pur- sang qui aurait couru le Kentucky Derby du juron. T’avais plus qu’à te mettre sur le côté. Je l’ai laissée envoyer ma grand-mère au diable pendant que je séparais les CD super bizarres qu’elle m’avait prêtés ou donnés de ceux que je voulais garder. Elle m’a demandé de promettre que je retournerai au lycée à l’automne, mais je voyais pas l’intérêt. »

Un très beau roman, allez-y ! Vraiment ! Remerciements de l’autrice, extrait bref:

« Pour les enfants qui tous les jours se réveillent avec la faim au ventre, à qui la pauvreté et les antidouleurs ont volé leur famille, dont les assistantes sociales perdent sans cesse les dossiers, qui se sentent invisibles, ou aimeraient l’être : ce livre est pour vous. »

« Kinderzimmer » – Valentine Goby, Actes Sud

« Elle dit mi-avril, nous partons en Allemagne. »

On y est. Ce qui a précédé la Résistance, l’arrestation, Fresnes, n’est au fond qu’un prélude. Le silence dans la classe naît du mot Allemagne, qui annonce le récit capital. Longtemps elle a été reconnaissante de ce silence, de cet effacement devant son histoire à elle, quand il fallait exhumer les mages et les faits tus vingt ans; de ce silence et de cette immobilité, car pas un chuchotement, pas un geste dans les rangs de ces garçons et filles de dix-huit ans, comme s’ils savaient que leurs voix, leurs corps si neufs pouvaient empêcher la mémoire. Au début elle a requis tout l’espace. Depuis Suzanne Langlois a parlé cinquante fois, cent fois, les phrases se forment sans effort, sans douleur, et presque, sans pensée.

Elle dit le convoi arrive quatre jours plus tard. »

Ainsi débute ce roman, récit absolument bouleversant. Je ne sais pas trop comment partager avec vous cette histoire. Histoire de femmes, de guerre, de déportation, de solidarité. Histoire de femmes qui parfois portent un enfant en elles, histoire de barbarie, de courage, et de ce mot si galvaudé, de résilience.

Valentine Goby nous porte dans la vie de ces femmes de diverses nationalités qui furent déportées à Ravensbrück; détenues politiques ou amenées là à cause de leurs origines tziganes, rom, juives,… Mais ici, il est surtout question de la Kinderzimmer, la chambre des enfants, ces enfants encore dans le ventre de leur mère quand elles sont déportées, enfants qui s’ils arrivent à terme seront donc regroupés dans cette chambre, aussi sinistre que le reste de ce lieu; les enfants parfois y survivent sans hygiène et peu de nourriture ( sur 500 enfants nés à Ravensbrûck, seulement 40 ont survécu ).

J’ai vu il y a peu le film « Lee Miller », et en lisant ce livre, j’ai revu les scènes où la photographe arrive aux camps libérés et voit. L’atrocité insupportable.

Je découvre Valentine Goby avec ce livre, je n’ai lu auparavant que des Entretiens , « Devenir montagne », chroniqués sur ce blog, et je n’en ai pas fini avec cette autrice délicate, fine, et ici bouleversante dans sa façon si sensible de narrer cette histoire atroce. Il existe une « mise en image » du livre de Valentine Goby, une BD de Ivan Gros (Actes Sud BD ). 

Bouleversant, rempli de l’humanité farouche de ces femmes de toutes origines, de leur force absolument inouïe, de leur acharnement à faire tenir en vie elles toutes et ces bébés qui sont dès leur naissance de presque fantômes. Remarquable.

 

« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie

« Le murmure des hakapiks » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube noire

Image de la première de couverture« L’escouade

La lame tranche la chair en lanières fines, puis en petits morceaux. À demi gelée, la viande est facile à découper. À l’aide du couteau, Tony McMurray la glisse dans un cul-de-poule en inox. Sur le plan de travail, la longe de loup marin a laissé une coulure de sang carmin foncé, presque noir. Il l’essuie, mais le liquide fuit devant le linge, se fraie un passage jusqu’au rebord du comptoir. Une goutte tombe et éclate en étoile sur la pointe de son soulier. »

Un grand plaisir de lecture avec cette troisième aventure de l’inspecteur Joaquin Moralès et de Simone Lord. Roxane Bouchard nous embarque sur un chalutier pour une chasse au phoque, appelé loup gris, et je sais que ça en fait frémir pas mal… Oui, sans doute, car ici, il ne s’agit pas de pêche traditionnelle, mais bien de grosse pêche, et les scènes  des remontées de filets ne sont pas enthousiasmantes. Il faut laisser parler les pêcheurs, écouter, mais ici l’équipage du bateau est plus que douteux. Aussi Simone Lord ( et la vertèbre si émouvante de sa nuque ), embarque comme observatrice , et ça ne fait vraiment pas plaisir à l’équipage, qui compte des hommes hostiles, et dangereux.  Un des très beaux passages du roman, Joaquin, déprimé par son divorce, l’alliance:

« Il y a des matins, rares, où un homme retire un bijou et c’est trente-deux ans de vie qu’il dépose sur le bois verni de la table de cuisine.

Quatre mois plus tôt, Joaquin Moralès avait sorti de la baie de Gaspé le corps d’une pêcheuse qui, en robe de mariée, avait passé trois jours sous l’eau. Son vêtement avait été sali, ses yeux mangés par les puces de mer, son visage mutilé par les crabes et les poissons d’automne. Il s’était penché sur la femme et l’avait interpellée par son prénom, comme si elle pouvait répondre non seulement aux questions concernant l’enquête, mais aussi à ses interrogations douloureuses relatives à l’amour. Quand il avait fermé le dossier, il avait compris que c’était la fin de son propre mariage qu’il avait aperçue dans cette image sordide du cadavre de la jeune mariée et, de retour chez lui, à Caplan, il était allé frapper à la porte de Maître Chiasson. »

Parallèlement, Joaquin, déprimé par son divorce, s’engage dans un groupe de randonnée de fond auquel, à son grand dam se joint la psychologue Nadine Lauzon. Celle-ci s’avérera très utile, plus tard. Mais pour l’instant, Joaquin n’est pas réjoui de sa présence.

L’aventure – car c’en est une – se déroule en Gaspésie, aux Iles de la Madeleine, plus précisément à Cap-aux -Meules.

Voici les protagonistes, le décor, l’objet de cette « aventure », et je trouve que ce 3ème livre est celui qui m’a le plus tenue en haleine. L’ambiance du huis-clos dans ce chalutier monte lentement en tension, les hommes à bord sont au minimum inquiétants, et au pire très effrayants. Ainsi Tony McMurray, à mon sens le pire de tous, ignoble, vicieux, pervers, violent, un vrai sale type. D’autant qu’il va s’en prendre à Simone, cette femme vraiment courageuse pour se coltiner ce voyage; c’est elle l’héroïne majeure de ce livre. Et je ne dévoile pas trop de cette histoire pour ne pas gâcher. C’est mieux d’avoir lu les précédents en partie et surtout pour l’histoire tendre qui flotte entre Joaquin et Simone, sans jamais s’avancer plus (et ça, c’est très fortiche et malin de la part de Roxane Bouchard ! ), cette histoire qui tient à une petite vertèbre cervicale qui tétanise Joaquin chaque fois qu’il la voit.  Simone et la peur, sur le bateau, face à des hommes sourdement – ou pas- menaçants, face aux émotions que déclenche Joaquin en elle, face à un univers masculin en équilibre instable, elle, une femme :

« Elle ferme les yeux. Le bateau la brasse violemment. Elle s’agrippe au comptoir qui longe la lunette avant.

Joaquin parlait de son aïeule avec un léger accent, sa voix contenant ces inflexions délicates qui n’appartiennent qu’à  la nostalgie. À un moment, il s’était rapproché d’elle. Simone s’était immobilisée. Elle avait retenu son souffle, croyant qu’il allait l’embrasser.

Certaines secondes de la vie semblent ainsi figées, dans la mémoire ou dans le corps. La seconde où Untel a perdu le contrôle de son véhicule, la seconde où cette voisine s’est fracturé la nuque en tombant dans  l’escalier, la seconde où elle est entrée dans ce bureau et a vu son amant la tromper avec la stagiaire, la seconde où elle a appuyé la pointe de son couteau contre la carotide d’un homme qui voulait la violer. Des secondes qui fissurent les certitudes. »

Cette histoire d’amour latente, ne reposant que sur des gestes, des regards, quelques mots et une nuque sensuelle, c’est une très belle idée. 

Je ne vous dirai rien de plus et surtout pas dans quel état j’ai été à la fin de l’histoire. Mais une très très belle et touchante lecture qui en même temps nous montre ce monde si viril et dur de la chasse au phoque, un univers d’hommes pour certains violents et malhonnêtes. Une tension très bien tenue, dans le sang des phoques, la sueur des hommes, la peur palpable de Simone. Un savant mélange donc pour un roman très prenant que je n’ai pas lâché. Bravo ! La fin du roman, hommage à Gabriel Garcia -Marquez Le Très Grand ( ça c’est ma note à moi ):

Cent ans de solitude par Garcia Marquez« Je n’ai pas appris à aimer. Ni à la vitesse d’une balle de base-ball, ni dans la durée des alliances. »

Avant de partir, Joaquin a retiré l’origami du roman de Garcia-Marquez. Il a déployé les ailes de l’oiseau de papier, qu’il a déposé près de la fenêtre, face au large, dans sa chambre d’amis.

« Ça doit être bon de se sentir amoureux, en apesanteur de la solitude et de la colère. »

En bas de la colline, la baie glacée s’est emplie de phoques du Groenland qui, dans un peu plus d’une semaine, mettront bas. Moralès ne se laisse pas berner par cette tranquille splendeur: la Gaspésie est un pays sans trêve. Il plisse les yeux, enfile ses lunettes noires.

« J’aimerais ça, Joaquin, m’asseoir à ta table.

Simone »

Bon…Clairement, je ne pouvais pas éviter cette chanson – que j’aime bien –  mais je vous épargne l’image du hakapik et de son usage

« La famille Ruck » – Katja Schönherr, éditions ZOE, traduit par Barbara Fontaine ( allemand )

La famille Ruck par Schönherr« Bien qu’elle monte et descende l’escalier de sa maison plusieurs fois par jour depuis plus de quatre-vingts ans, bien qu’elle connaisse cet escalier par cœur, cette fois-ci, en descendant, Inge Ruck a commencé à réfléchir au nombre de marches restantes. Encore cinq ou six? s’est-elle demandé.

Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée. »

Je retrouve avec plaisir la plume affûtée de Katja Schönherr, acide et si proche de l’humanité dont elle parle. Vous souvenez-vous  de « Marta et Arthur »?  Eh bien, cette autrice sévit à nouveau, élargissant le couple à une famille, enfin ce qu’il en reste, ce qui en subsiste, ce qui persévère. Une vieille dame, Inge, veuve de Richard, ses deux fils dont un absent – Jens -, sa petite fille Lissa. La voisine Ulrike, une femme sympathique, serviable, intelligente, et puis il y aura plus tard Lilo l’infirmière.

« Chaque famille a son odeur propre. Même si cela fait des années que sa mère habite la maison toute seule, l’odeur que Carsten a perçue en ouvrant la porte hier, en fin d’après-midi, était encore la même. Celle de toujours. Ce mélange d’Inge, Richard, Jens et Carsten. Âcre, lourd, un peu renfermé et épaissi par la laque d’Inge. L’odeur colle aux tapis et aux murs, elle suinte des plinthes et des joints, de toutes les couvertures, serviettes et vêtements. Et des oreillers, surtout des oreillers. Carsten n’aurait pas été surpris de voir son père descendre soudain l’escalier. »

Avec le même humour assez noir que celui du précédent livre, l’autrice dépeint avec vivacité et ironie les tiraillements intergénérationnels de cette famille Ruck. La vieille mère chute dans les escaliers et c’est une sorte de réaction en chaîne qui se déclenche. Le fils a le devoir d’arriver au plus vite pour aider sa mère et ensuite de trouver des solutions pour qu’il puisse repartir, éventuellement. Il arrive donc avec son ado de fille, Lissa – pour moi, elle est l’œil qui observe, celle qui réfléchit, celle qui sans aucun doute apporte le plus d’affection à la grand-mère, celle qui a le plus de finesse dans l’analyse de sa famille. Elle repeint le banc de sa grand-mère et rêve d’une formation artisanale:

« Lissa est en train de songer à une formation artisanale. D’ébéniste ou de peintre. Ou encore plus fou: de plombière. L’inconvénient, c’est que Sabine serait tout le temps tentée de l’embrigader dans son stupide projet de maison. Mais l’avantage, c’est que ses parents seraient choqués. Certes, autrefois ils regardaient avec elle des albums sur les conducteurs de pelleteuses, les ouvriers du bâtiment, les éboueurs et les maçons – rien que des hommes; les seules femmes présentes dans ces albums étaient des mères et des infirmières. Mais, comme pour tous les parents qui se respectent, ce n’était bien sûr que du folklore enfantin. La dernière chose qu’ils espèrent pour leur fille, c’est qu’elle doive se salir les mains pour gagner sa vie. Pour Sabine et pour son père, c’est pratiquement une évidence que Lissa va faire des études. « 

Quant au second fils, c’est l’homme invisible, sans doute en rupture avec ceux qui furent « les siens ». D’ailleurs la relation d’enfance des frères est égrenée ici et là au fil des pages et on comprend bien que ça a toujours été conflictuel. Sans qu’on sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Quelque chose de l’ordre du dominant et du dominé, du fils préféré aussi…

L’histoire est ainsi emplie de ruptures qui redistribuent les cartes de la vie quotidienne d’Inge, de Lissa, de Carsten. L’écriture, assez factuelle prend pourtant un ton un peu acide, un poil moqueur, un rien « méchant ». On n’atteint pas les sommets cruels de « Marta et Arthur », mais on les frise. Et c’est ce que j’aime, à nouveau, chez cette autrice. Cette distance avec ses personnages, et son rapprochement de ceux qui pourraient être ses amis, comme Lissa et Ulrike. 

C’est un peu une tragi-comédie, et comme dans le premier roman de Katja Schönherr, comme une marque de fabrique renouvelée, une capacité à parler des petits dessous pas nets des personnages, de leurs défauts et de leurs faiblesses. Lissa s’en tire haut la main à mon avis, avec son acuité affectueuse mais lucide envers sa famille. Ah! J’oubliais: le chat s’appelle Zorro, et il a le mot de la fin.

La porte d’entrée est à peine entrouverte. Inge prend sa canne et l’ouvre grand. À ce moment-là, Zorro se faufile entre ses jambes pour entrer dans la maison; sa douce fourrure contre son collant. Il n’a jamais fait ça. Zorro est un chat d’extérieur, il n’est encore jamais entré. Sans hésiter un instant, comme s’il s’y connaissait, il monte l’escalier à toute vitesse. Avec le bruit d’une petite balle en caoutchouc qui tombe vers le haut, comme si c’était possible. Marche après marche, douze marches étroites, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap.

Le chat s’arrête en haut de l’escalier. Il se retourne, regarde Inge et miaule. Il l’invite à le suivre. »

Bref, j’ai beaucoup aimé ! Je n’y connais absolument rien en musique allemande, mais j’aime bien cette chanson, et comme j’aime bien finir en musique…voilà !