-J’ai un rapport viscéral à la montagne. Elle m’a révélée à moi-même, m’a construite, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir, ou plutôt pour établir avec certitude ce qui dans mon souvenir relève du réel; des histoires rapportées, de la fiction propre aux perceptions de l’enfance. »
Je n’avais encore jamais rien lu de Valentine Goby, et je fais sa connaissance avec non pas un roman, mais par ces entretiens au sujet de la montagne. Entretiens qui vont bien au-delà de ce sujet, puisque Valentine Goby nous raconte d’abord ses origines, une famille de parfumeurs de Grasse, et puis au fil des pages, égrenant ses lectures, son goût pour la nature, plus montagne que mer, grandissant entre les deux…et j’ai beaucoup aimé cette façon de se livrer en parlant de paysages, ceux qui la constituent intérieurement. La montagne qu’elle aime tant, surtout. Je suis sortie de ce récit, de ces confidences, avec l’envie d’y aller faire un tour. Bravo ! Ce que cette autrice dit à propos de la montagne, peut se dire pour nos décors aimés, familiers, ceux qui nous font du bien. Quel talent est développé là, avec une finesse touchante. A propos du parfum, des senteurs:
« L’olfaction est en effet très puissante, et reliée activement aux zones de la mémoire. Les parfums étaient importants pour nous: j’en ai porté un très jeune, et pour moi il est impensable de sortir sans parfum. Depuis l’adolescence, j’ai toujours choisi des parfums qui me ressemblaient. Je ne peux pas en changer selon la saison ou l’humeur, cela reviendrait à changer de nom. Ce sont des identités olfactives. «
Cet article sera court, mais je dois dire que j’ai vraiment beaucoup aimé, que j’ai été touchée par ces entretiens auxquels cette femme répond de façon poétique souvent, sincère surtout, et rien que ça donne très envie de lire sa littérature. À propos de son écriture:
« Le langage, pour moi, est intrinsèquement sonore. Ce qu’on appelle « la musique » – un agencement particulier des sons, de silences et de rythmes – est partout, en fait. Plus que tout j’aime entendre les sons du monde, notamment en montagne: le vent, le craquement des branches, du bois (quand il y a encore des arbres), le dévalement de la neige, les cris d’animaux, l’eau. Quelquefois, et c’est tout aussi bien, il n’y a presque aucun bruit – en tout cas audible par l’oreille humaine; on est plongé dans le grand repos de la montagne, percé de façon très nette, précise et provisoire, par un cri d’oiseau qu’on distingue mieux que jamais. »
Pour moi qui n’aime pas la haute montagne donc – enfin qui la crains plutôt, la haute montagne m’oppresse, c’est comme ça… – donc pour moi ce livre est un enchantement. Il n’est que sincérité, les choses dites, tant biographiques que plus abstraites sont toujours claires, et donnent à voir et sentir ce qu’elles décrivent. Ce qui me fait penser que je dois lire les romans de Valentine Goby, ces entretiens étant déjà un exemple de son talent. Il y a là de la vérité, de l’authenticité, de la nuance, de la beauté et de l’intelligence, bien sûr. La fin du livre est dédiée aux lectures de Valentine Goby en lien avec sa passion de la montagne et parlant de Victor Hugo devant le cirque de Gavarnie:
« La question du regard, c’est celle de la distance, du face-à-face, de la rupture. L’idée même de paysage dit la séparation – le pays on l’habite, le paysage on le voit. Comment dire ce qui nous est étranger? Et pourtant devant Gavarnie, Victor Hugo tremble déjà d’une intuition rare à son époque ( une exception notable: Élisée Reclus), qui grandira au siècle suivant pour culminer au début du nôtre: la montagne pourrait être plus qu’un paysage, le minéral et le végétal pourraient être animés de vie, voire de pensée, et l’homme est peut-être une partie d’un tout. Ce n’est encore qu’une hypothèse, un point médian entre « un point d’admiration » et « point d’interrogation », écrit Hugo.., si incertaine qu’elle semble un rêve. »
Ce livre est un petit bijou plein de finesse, d’intelligence et de sincérité. Je découvre cette autrice avec une grande hâte de lire ses romans.
Post court, pour un livre bien peu résumable, mais qui m’a enthousiasmée, que je conseille aussi bien à celles et ceux qui ont lu les romans de Valentine Goby que ceux qui ne l’ont pas fait. Ce qui m’engage moi à la lire et ce sera avec plaisir je n’en doute pas une seconde.
Il y a peut-être une inversion des pôles magnétiques, mais tout ce avec quoi je faisais corps jusqu’à présent, voici que je m’en éloigne. Je n’ai pas tourné le dos, claqué des portes, réglé des comptes, ni accusé qui que ce soit. Je n’ai pas eu besoin de déchirer, de rompre, d’argumenter, de convaincre. Un espace s’est installé de lui-même, une distance qui a découpé chaque chose sur le fond du ciel et l’a recollée plus loin, différemment.
Je ne colle plus à rien. »
Voici un petit roman qui aborde à sa façon le monde du travail, ses aliénations et les ruptures, les dérives mentales qu’on nomme « burn out » terme qui traduit littéralement signifie « se griller » . Tout est dit? Mais non.
Voici cette jeune femme qui monte sur le toit de l’immeuble de bureaux dans lequel elle travaille. Et nous parviennent ses pensées, son désarroi, et la peur de la savoir là, sur ce toit.
Je trouve que ce livre n’est pas résumable, encore moins « détaillable ». Une fois commencé, on lit sans s’arrêter, poussé par la curiosité et aussi, pour moi, par une compassion évidente pour cette femme. La première page du livre dit tout ça, en quelques phrases. Vient ensuite le récit des jours, ceux passés avec les autres, collègues, camarades, et au cœur de ce qui, peu à peu, amène quelqu’un au bord d’un toit, ce qui amène cette femme à ce genre de pensée:
« JE NE RECOLLERAI PAS.
J’AI PERDU TOUTES MES CAPACITES D’ADHÉSION ET DE PATIENCE.
JE NE POURRAI PLUS ATTENDRE, ÉCOUTER, PARLER.
JE NE POURRAI PLUS POUSSER MON PION DANS LA DIRECTION HABITUELLE POUR VOIR CE QUI SE PASSE.
JE NE POURRAI PLUS ME FABRIQUER UNE FOI DANS LE BIEN -FONDÉ D’UN PROJET.MON CORPS ET MON ESPRIT NE SERONT PLUS PROJETABLES, JETABLES, ÉJECTABLES, ÉLASTIQUES POUR SE TORDRE DANS LES POSITIONS LES PLUS INCONFORTABLES ET ESPÉRER DORMIR ENCORE TRANQUILLES. »
C’est donc un livre sur le monde du travail – dans un secteur choisi – avec Claire qui peu à peu ne se retrouve plus dans rien de cet univers, Claire qui est au bout de cette vie professionnelle insatisfaisante voire nuisible à son équilibre. L’écriture sans fioritures mais avec une vraie personnalité, l’écriture qui sans s’emballer dit la dureté et le désarroi avec une grande intelligence, est remarquable. Fin très réussie, où apparait le collectif, et puis l’eau et Claire qui nage.
Je nage.
Il me reste beaucoup d’air, et d’un dernier coup de palmes j’atteins la rive.
Je ne sens plus la pluie tomber.
D’un geste, je remercie le groupe. Je me retourne. Je fais face à la ville. Elle est comme un mot qu’on a trop répété et qui s’est vidé de tout sens. Bientôt ce qui l’anime ne sera plus déchiffrable pour personne. On s’en éloignera comme d’une frayeur idiote. Pour l’instant, de tout mon corps, je vais continuer à élargir le chemin.
Je tends la main pour me hisser.
J’arrive. »
Ce livre est très beau, très pertinent, il m’a beaucoup touchée, émue, pour de multiples raisons, mais surtout pour ce portrait de femme au bord d’un toit, cette femme bouleversante. Bravo !
« En une époque où le niveau des mers était inférieur de cent vingt mètres à celui d’aujourd’hui, la dernière glaciation sévissait sur la Terre. Du dioxyde de soufre, de carbone et du sulfure d’hydrogène s’échappèrent des cheminées d’un supervolcan immergé dans l’immense océan de l’hémisphère Sud. »
À la suite de quoi, une onde de choc va se propager, créant des mouvements du relief, des territoires accidentés, et sur l’un d’eux:
« un groupe d’hominidés hauts à peine d’un mètre, nus, possédant les caractéristiques de l’Homme de Florès, une espèce naine d’Homo erectus disparue il y a une trentaine de milliers d’années, fut frappée de plein fouet par la catastrophe. Peu avant le cataclysme, Flora, une jeune femme du clan, avait refusé de prendre part au repas collectif; sa grossesse touchait à son terme et des contractions de plus en plus régulières lui torturaient le bas-ventre. »
C’est avec Flora que commence ce petit livre qui m’a beaucoup émue. Il m’a mise en présence de Flora – Florès -, de Kai – Sapiens- et de Salia – Néanderthal – et à livre court, article court, pour ne rien dire qui ne le soit déjà, mais ce fut un étonnant périple avec ces trois sœurs de nous toutes, très touchantes, solidaires, tendres, elles souffrent de leur féminité, mais se réchauffent les unes aux autres par cette même féminité, elles sont trois femmes différentes, physiquement, mais semblables au cœur de leur être.
Dans cette petite collection, dont j’ai lu un certain nombre d’exemplaires, celui-ci restera plus profondément en moi, je crois, pour y avoir croisé ces sœurs d’un autre âge, si lointain qu’on ne parvient qu’à peine à l’imaginer ( si on veut éviter certains clichés nuls du cinéma ou de la littérature, genre grognements et stupidité ), car ces trois femmes, vous le saurez en les accompagnant, sont de vraies héroïnes, intelligentes, sensibles, braves, mes sœurs d’un autre temps.
« Le fleuve accueillait les ports en douceur, comme s’il avait su que ce n’étaient pas des morts comme les autres. L’East River, parfois si impétueux, déroulait dans l’aube un vaste ruban de plomb. Il était patient, il ne voulait pas s’ingérer dans les affaires des hommes. Il n’aurait plus les morts du ghetto ce jour-là, mais il en aurait d’autres. C’était quasiment certain.
Sur les rives de Manhattan i y avait toujours quelqu’un pour s’en remettre à lui: un désespéré, un épuisé, un fou. Ou pour lui en remettre d’autres, victimes d’une agression ou d’un règlement de comptes. Le fleuve n’était pas difficile. Quelques jours plus tard il relâchait les corps et les rejetait à terre, des quais du port affairé au sud à la rive sableuse et aux appontements vermoulus de la BronxRiver. »
Ainsi débute ce beau roman, dense et surprenant.
Comment l’Amérique, ici New York, et la Roumanie se rencontrent, se rejoignent, du XXème siècle naissant au XXIème siècle encore jeune? Deux voix, celle de Ray et celle d’Elena. L’un nous conte l’histoire de son grand-père et l’autre celle de sa mère, femme de pêcheur du Danube, morte en 1920 dans une léproserie roumaine. Son arrivée dans cet endroit, glaçant.
» On l’abandonna là avec sa valise, un matelas, une couverture et un paquet de vivres. Les gendarmes s’étaient refusés à descendre de voiture, et l’ambulancier lui avait expliqué qu’elle devait maintenant se chercher une place dans la léproserie. Qu’un médecin viendrait de temps à autre, examiner et nettoyer les lésions. Amputer si nécessaire des doigts, des orteils, des nez, des mains et des pieds. Leur fournir des pansements et des médicaments. Quelque fois même, un pope viendrait leur apporter de la consolation. pour tout le reste, il fallait qu’elle voie avec les occupants de la léproserie. »
Le grand-père de Ray, c’est le petit vendeur de journaux de l’East Side qu’on rencontre au début du livre, pauvre parmi les pauvres et qui chante si bien. Sa voix lui servira à donner un peu de joie à ses amis, puis plus tard à des femmes dites de petite vertu, des femmes pauvres et qui n’ont rien d’autre que leur corps pour gagner quelques dollars.
Plongée dans la vie quotidienne de femmes qui luttent contre la misère, la maladie, la dureté des temps, et dans la vie d’un enfant misérable mais combattif dans un New York glacé, où toutefois s’exerce une solidarité et où là encore, les femmes endurent des conditions de vie pitoyables. Et c’est ainsi que le gamin va faire un drôle de chemin, par sa voix et par sa résistance à tout. Ray, son digne descendant:
« J’aime me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, incarner un nouveau personnage. Lorsque j’y parviens vraiment, ça me fait l’effet d’une drogue, comme si j’avais deux, trois, plein de vies. Et si cet autre est une vedette, mes nombreuses vies s’emplissent alors de aie et de grandeur. »
Quant à la mère d’Elena, sa si triste destinée alterne avec celle du petit chanteur marchand de journaux de New York.
Avec Ray qui veut ressusciter le vaudeville et Elena qui amène à New York les cendres de sa mère défunte pour les jeter dans l’Hudson, nous sommes transportés d’un pays à l’autre, d’une vie à l’autre, d’une histoire à l’autre. Ray et Elena jettent un pont qui nous fait entrer dans une histoire peu ou mal connue, celle des léproseries en Roumanie et celle du monde du spectacle à New York au siècle dernier.
Elena et Ray, les descendants de deux personnes au parcours incroyable. Elena qui raconte à tanti Maria ce voyage à New York, et Ray qui rencontre Elena et bien sûr son grand-père, chanteur séducteur des ruelles et des bas fonds., et ça nous donne une très belle fin, sensible, forte, imprégnée de sentiments divers, mais pas de tristesse ( je trouve ). Cette histoire est douce, un peu amère, l’auteur ne néglige jamais l’humour, même dans des moments difficiles pour les personnages, un humour parfois acide, mais de l’humour quand même et ça donne une histoire et une œuvre profondément humaines.
Un roman qui se lit comme un roman d’aventure, comme un roman social ( j’ai pensé un peu à Dickens au début ), un roman historique aussi et le tout avec une poésie âpre mais tendre ( Est-ce possible, ça? Oui, je crois ).
Belle et passionnante lecture fourmillante de vie. Pas une seconde d’ennui.
« En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. »
Mais quel livre !!!
D’abord: une construction peu commune, pas linéaire, pleine de sauts dans des temps et des lieux différents, et puis un sujet qui à mon sens n’a jamais été traité de cette manière. L’autrice – oh merci à elle ! – avec une écriture remarquable, un ton d’une intelligence rare , sans jamais renoncer à un humour ironique, voire railleur parfois, l’autrice a fait ici un tour de force littéraire. Elle allie l’histoire – l’Histoire – avec une pensée féministe joyeuse, moqueuse aussi, obstinée, affirmée avec force, elle ne renonce à rien avec des personnages de femmes de haute volée, et des hommes « glorieux », comme ici Descartes – mais dépassés comme à la fin du roman le directeur de thèse de la tenace, têtue et si attachante Inès – . Mais avant la jeune et rebelle Inès, c’est elle que l’on rencontre:
« La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine: les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. […] Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle faire là-bas seule? Et à ces heures? Serait- elle folle?…Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine. »
Cet extrait du tout début du roman annonce déjà la couleur, le ton; c’est vif et ne manque pas déjà d’une pointe d’ironie. Si je pense qu’il serait vraiment vain de résumer cette histoire, il est utile d’en noter tout ce qui en fait le piquant, la liberté, l’humour et la finesse qui mêle réalité historique – la venue de Descartes à la cour de Christine de Suède, Descartes ayant une liaison avec une servante, Hélène, dont il aura une fille qui mourra très tôt – et le romanesque ébouriffant de cette plume vive, ironique, savante aussi de Teresa Moure. Ah mais comme j’ai aimé lire cette histoire ! Et comme j’ai aimé Hélène, la « sorcière », si merveilleuse, intelligente, savante aussi. Hélène, qui a écrit un livre: « Le livre des femmes », je vous mets ici un extrait un peu long, la fin du chapitre (page 24 ), celui qui clôt l’ouvrage d’Hélène ( et au chapitre 34, on apprend ce qui arriva à Hélène ) :
« Et aux bigots, j’aimerais également leur demander de mettre en pratique leurs histoires, car si mourir et vivre est entre les seules mains de Dieu, administrer au malade un remède ou un autre ne peut donc contrevenir à la volonté divine, qui est suprême et qui agit bien au-delà de notre humble intervention de guérisseuses. Au contraire, si Dieu nous laisse avec ce corps du côté de la vie sans le faire passer de l’autre, c’est sûrement pour que nous en fassions quelque chose, et certainement pas pour qu’on se perde en vains scrupules à savoir s’il est bon ou non d’appliquer tel ou tel remède. Pour ma part, j’épuise toutes mes ressources avant de m’avouer vaincue, et je ne me suis jamais sentie salie d’avoir eu recours à une recette de sorcière. Mais tout cela n’attend sans doute pas de réponse, chacun se fait son opinion. Et puis, je ne peux faire aucune promesse: j’ai vu quelqu’un que je chérissais quitter ce monde malgré tout mon art pour retenir ce corps de ce côté de la vie, rien n’y a fait. Alors, embellissez-vous, soignez-vous, remettez-vous de vos toux et larmes, amendez ce qui est amendable et profitez de ce que chaque journée vous apporte, car l’autre, l’obscure, l’innommable, vous attend impatiemment et arrivera, c’est certain, sans que recette ni potion ni laxatif puissent voussoustraire à sa venue. Et maintenant, adieu. »
Le roman est divisé en 4 parties, la 1ère dans laquelle l’axe est Christine de Suède, la seconde où Hélène Jans a la vedette, puis la 3ème, « Elles dont on parle tant » avec une correspondance entre Hélène et Christine, puis Inès qui apparait au coin d’un chapitre, et enfin la 4ème, Inès sacrée tête de pioche, qui ne démordra jamais de la pensée qui occupe sa thèse, Inès qui sort plein de choses d’une malle gardée au grenier de sa famille. Inès qui tient tête à un directeur de thèse retors, et de très mauvaise foi ( il faut le dire ) ; Inès, brillante et obstinée, tellement sympathique et attachante ! Inès défend Christine dans un échange avec Miguel, son directeur de thèse:
« – Pourquoi, au lieu de faire une thèse, ne fais-tu pas un un film à suspense?
-Tu sais aussi bien que moi que je tiens là quelque chose.
-Mais oui, bien sûr! Supposons que Descartes ait été assassiné par les grammairiens qui le détestaient à cause de son énorme influence sur la reine…Mais qu’est-ce que cela a à voir avec son œuvre?
-Je sais bien…Avec ce qu’il écrit dans le Discours ou dans ses Méditations, rien, bien évidemment…Mais que penses-tu de la façon dont on raconte l’Histoire? Christine était une grande reine avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son intervention la fait passer dans l’Histoire simplement comme une femme qui a été influencée par un philosophe ultra-catholique. Et si les choses s’étaient passées autrement, pas telles qu’elles sont rapportées? Il aurait pu devenir le favori de Christine, le premier philosophe roi, ou tout au moins l’amant, et roi d’une certaine manière, comme ont régné tant de courtisanes-au cours de l’Histoire… »
Au fil du livre, les vies de ces femmes exceptionnelles s’enchevêtrent, se tissent, entre les poèmes d’Inès, les maximes de Christine, les recettes d’Hélène, chacune construit cette œuvre magistrale, véritable ode aux femmes libres de tous les temps. Bref, vous comprendrez que j’ai adoré ce livre tenu par ces trois personnages et la ribambelles d’autres, dont Descartes.
Une idée de qui est Christine:
« Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin, non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret. »
J’y ai tout aimé, la construction, la base historique et philosophique, l’écriture si vivante, si joyeuse aussi, si obstinée dans son propos, cette ténacité joyeuse qui mène ces femmes à tenir tête aux dominants. Et puis le courage, bien sûr, de cette bande de « sorcières », la volonté de résister de chacune de ces trois femmes, dans leurs choix, leurs convictions, leurs affections aussi. Finir ce roman exceptionnel avec Inès, c’est affirmer que les siècles peuvent passer, il y en aura toujours, de ces « sorcières » combattives et têtues, ne renonçant jamais… Et il s’agit bien là d’une ode aux femmes, d’un éloge admiratif et convaincu à Christine, Hélène et Inès, à toutes celles que nous ne connaissons pas du passé, mais aussi à toutes celles d’ici et d’aujourd’hui. Extrait du dernier chapitre, la parole d’Inès:
« Moi, Inès Andrade, j’ai composé cette histoire pour qui aura envie de la lire. Pour la tisser, j’ai sélectionné des fragments de vie que le coffre familial m’a révélés, pas des vies entières, seulement des bouts, que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, une espèce de patchwork. Tout le temps que j’écrivais, je me suis rendue compte que je récupérais la mémoire de ces femmes invisibles qui m’avaient précédée et, mue par leur esprit, j’ai parfois inventé, exploré l’anecdote, me suis laissé emporter par les fumées de l’imagination.[…]. En écrivant, j’ai voué à l’échec mon projet. Je ne serai jamais docteure en philosophie, […] »
Si ses personnages sont des sorcières, Teresa Moure en est une aussi, elle est une magicienne de haute volée. J’ai lu peu de livres comme celui-ci, aussi original, fin, drôle, érudit sans être pédant, pertinent et qui tout en tenant un propos très sérieux arrive à amener le sourire, le rire, et quelque chose de lumineux et d’exaltant, quelque chose qui remonte le moral. Vraiment, ce serait dommage de rater cette lecture. En tous cas, je crois bien, moi , que je vais le relire. Inès enfin:
« Comme je dois gagner ma vie, je viens de demander un prêt. Je vais ouvrir une herboristerie et faire en sorte que le parfum d’Hélène se répande de par le monde, voyons si nous arrivons à balayer définitivement cette odeur de chair brûlée qui nous poursuit encore depuis sa mort. Je demanderai à qui lira ces lignes de ne pas me faire le reproche d’avoir eu la folie, l’arrogance ou l’orgueil présomptueux d’avoir critiqué, alors que je suis une femme, des auteurs aussi subtils que ceux que je mentionne et rechigné à faire l’éloge des grandes œuvres de ces penseurs consacrés. Quiconque lira cela devra prendre en considération que ces grands auteurs ont osé diffamer et censurer abondamment le sexe féminin sans exception, et pour autant leurs œuvres ne sont ni entachées ni accusées d’être le produit du ressentiment. »
Ce roman est un livre à ne pas manquer, il est impossible à résumer, il est riche, vif, extrêmement vivant par le style de l’écriture, et puis voilà: un propos intelligent, pertinent et impertinent. Pour moi, à lire absolument.