« La bête intégrale : 1- La bête à sa mère / 2 – La bête et sa cage / 3 – Abattre la bête – David Goudreault, éditions Stanké ( Québec )

« Prologue

Vous avez trouvé le cadavre. Vous devez disposer de toutes les preuves circonstancielles et médico-légales dont vous aurez besoin.L’affaire est classée, vous avez déjà tiré vos conclusions.

Mais on ne peut arriver à sa conclusion avant de connaître l’histoire.

Voici ma version. Je me livre à cœur ouvert. Ça ne changera rien, peut-être. Peut-être tout, aussi. Si ça n’excuse pas mon geste, ça peut l’expliquer. L’essentiel est dans ce document. Vous y trouverez des circonstances atténuantes ou aggravantes. Je prends le risque.

Vous pourrez croire que c’est romancé ou que je me donne le beau rôle. dans mes souvenirs, dans ma tête, c’est ce qui est arrivé. C’est ma vérité et c’est la seule qui compte…Je vous laisse en juger.

Je vous jugerai aussi, en temps et lieu.

Je demande que ce document soit déposé comme preuve et remis aux jurés. Je suis prêt à corroborer chaque paragraphe sous serment. »

Ce livre, cette série de livres, c’ est une grosse claque dans la gueule. C’est l’expression la plus adaptée quand on en ressort sonné et … empli de doutes sur cette histoire. Cette histoire qui commence ainsi:

« La résilience

Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune, en amatrice. Très vite, maman a su obtenir la reconnaissance des psychiatres et les égards réservés aux grands malades. Électrochocs, doses massives d’antidépresseurs, antipsychotiques, anxiolytiques et autres stabilisateurs de l’humeur ont rythmé les saisons qu’elle traversait avec peine. Pendant que je collectionnais des cartes de hockey, elle accumulait les diagnostics. Ma mère a contribué à l’avancement de la science psychiatrique tant elle s’est investie dans ses crises. Si ce n’était du souci de confidentialité, je crois que certains centres universitaires porteraient son nom. »

Le ton est donné. Grinçant, et noir. Et j’ai ri beaucoup, vraiment ri, alors que cette histoire est absolument atroce, violente tous azimuts, et parfois, même si c’est assez rare, il y a un flot d’émotion qui monte dans la gorge, saisissant et relativement bref, désamorcé par un trait d’humour noir .

Je ne vous ferai qu’un aperçu parce que tout ça est impossible à raconter. Le personnage, le narrateur, n’a pas de nom. On sait qu’il est « la bête » à sa mère; sa mère, son idole, l’amour de sa vie, son obsession, cette obsession qui va l’emmener, et nous avec, dans un tourbillon déjanté et sans temps mort. Il nous raconte ainsi que

« Donc, j’ai grandi dans des familles d’accueil. Au pluriel. J’enfilais les familles comme les anniversaires. Les intervenants aussi. Déménagements, changements de garde, transferts scolaires, refontes des plans d’intervention.

Je n’ai jamais aimé les familles d’accueil. Tout le monde disait croire en moi, mais personne ne croyait ce que je disais. Un paradoxe parmi tant d’autres. »

C’est une longue cavale, ce roman, une longue course poursuite emplie de démence, de violence, de misère, de mensonge et d’espoir… ! Car il espère la retrouver, sa mère ! Il est mythomane, notre conteur, il a une vie intérieure intense, une résistance qu’on pourrait lui envier s’il n’en faisait pas une camisole aussi redoutable. Le tome un , c’est la fin des familles d’accueil, il doit avoir 16 ou 17 ans et est déjà, encore ? toujours ? très perturbé comme on dit pour faire modéré. Mais ici, rien n’est modéré, rien. En vrille, complètement dérangé notre héros. A sa décharge, au vu de son histoire d’enfance il a des circonstances atténuantes; et pourtant on n’arrive pas à l’aimer tout à fait, on n’arrive pas à être totalement en phase avec lui tant ses actes sont atroces et parfois gratuits, incompréhensibles – comme avec les chats. -. Avec les chats, avec les gens. Roublard, menteur…et grand lecteur, il lit beaucoup et interprète ce qu’il lit de façon judicieuse mais selon ses critères.  Il ponctue ses réflexions sur à peu près tous les sujets par un « C’est documenté » qui m’a beaucoup fait rire ( vu ce qu’il dit avant cette conclusion récurrente…). Il tient tout au long du livre les pires propos, racistes, sexistes, et tout ce qu’on veut, et s’absout de tous ses méfaits avec une facilité désarmante.

« Ce qui était pratique avec la bibliothèque municipale, en plus des livres à lire, de l’accès à Internet et des filles en jupe, c’est qu’elle était à deux pas d’un bazar. Un bazar qui rachetait les livres à faible prix, mais en quantité. Je bourrais mon sac à la bibliothèque et le déchargeait cinq bâtisses plus loin. Il n’y a pas que l’économie qui doit rouler, la littérature aussi. »

Et en devient si touchant par moments, mais oui…car il saute d’un avis à un autre par une gymnastique mentale extrêmement périlleuse.

« L’argent est la mère de tous les vices, c’est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n’est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. peu importe la devise, peu importe l’endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d’abandonner son corps, sa force et son temps pour de l’argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l’hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l’argent reste. J’ne avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Après avoir cru trouver sa mère qu’il recherche activement, vivant de combines, déjà bourré d’addictions, entretenant des relations avec des femmes plus vieilles que lui, pas très belles –  ah il faut l’entendre parler de ses amours !  – , il trouve un vrai travail à la SPA, tout un poème, il chantonne du rap. Ici, Manu Militari

et le voici attrapé et on entre dans le second tome, La bête et sa cage, la prison.

Comme le livre est long, je vous propose le prologue intégral:

« J’ai encore tué quelqu’un. Je suis un tueur en série. D’accord, deux cadavres, c’est une petite série, mais c’est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu’où les opportunités me mèneront? L’occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière.C’est documenté.

Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d’isolement. Mon avocat vient tout juste de m’apporter papier et crayons. Il prétend que ça m’aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J’ignore ce qu’ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.

La dernière fois que j’ai commis un meurtre, j’avais tout noté. Les experts s’en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas.

Ils ont affirmé que mon récit était d’une transparence, d’une candeur désarmantes. Ça aurait joué en ma faveur. Paraîtrait que j’ai une capacité d’introspection minimale bien que je m’exprime à foison. C’est grâce à mes études en rien du tout. Autodidacte de la tête aux pieds. Je bombais le torse au tribunal, pas peu fier.

Puis ils ont égrené le chapelet de diagnostics : dysphasique, troubles d’adaptation impliquant des symptômes du spectre de l’autisme, troubles de la personnalité antisociale et narcissique. Malgré mon jeune âge, les spécialistes s’entendaient pour brosser le portait d’une psychopathie complexe. C’était moins flatteur.

J’ai pris seize ans dans la gueule. Paf ! On m’assure que ça aurait pu être pire. Ce sera pire d’ailleurs , cette fois, avec la récidive. Je pourrais ne jamais être remis en liberté. La liberté, c’est dans la tête. Et j’ai le crâne vaste.

En attendant qu’ils finissent l’enquête et déterminent à quel degré d’homicide ils vont me cuisiner, je marine en isolement. Autant écrire.

Je dirai la vérité, toute la vérité, rien que ma vérité. Ce manuscrit peut être remis au juge, aux jurés, aux experts-psychiatres et à un éditeur. Je parie que ce sera un long procès et un bon livre. »

J’ai encore plus ri dans cet épisode. Notre narrateur, il faut le comprendre, est un très très grand mythomane, il a une vie intérieure si intense et une imagination si fertile que ce séjour en prison devient une fantastique aventure dans laquelle son ego va aller de bouffées d’orgueil délirantes en claques dans la figure. Mais en tous cas, la vie de la prison est sordide et ce garçon si violent subit avec un calme olympien ou presque les pires atrocités. Des scènes hilarantes en tous cas et on est pas très fier de se marrer. C’est néanmoins forcément la volonté de l’auteur. Parce que bon, tout le monde y va de son coup de poing, de couteau, de fourchette et autre…C’est la jungle, ça saigne, ça pue. Et notre personnage délire considérablement. Tout à son avantage.

À la suite de cette conséquente épopée pénitentiaire, il est expédié en hôpital psychiatrique – Pinel –  et voici le tome 3, Abattre sa mère. 

« Prologue

À la fin de ce récit, je vais me tuer. Et puis mourir. C’est ainsi. Toute bonne chose a une fin, mais moi aussi.

Vous ne devriez même pas tenir ces pages. Que vous puissiez me lire relève de la providence, du miracle ésotérique. Vous êtes incapable de concevoir la chance qui est la vôtre. À moins d’avoir la foi. Dieu est partout, et je suis là; je vous laisse en tirer vos propres conclusions.

En toute humilité, je ne suis qu’un homme, mortel. Mord déjà. Mais de grands destins foulent le sol de cette terre, une race d’hommes qui marque l’histoire et écrit la sienne. Je suis de cette espèce trop grandiose pour s’effondrer, s’écrouler dan sla vase de l’insignifiance commune. Comme un conquérant, un génie littéraire ou un graffiti célébrant l’amour d’André et Nicole sur la pierre dynamitée d’une autoroute de l’Outaouais, je laisserai ma trace.

D’autres viendront après moi, qui m’imiteront pour les plus misérables, qui s’inspireront de mon œuvre pour les plus nobles. Mais moi, je n’y serai plus. Voici mes derniers écrits, lisez-les en mémoire de moi.

Tout est fini, l’histoire commence. »

De là il sortira, et comme il sème les agressions sous ses pas, on va le suivre dans Montréal, en compagnie d’une punkette shootée, Bebette, et d’une vieille putain qui crache ses poumons, Maple. Drôle de périple souvent nocturne, sous alcool ou cachets, ou tout ce qu’il trouve. Pourvu que ça « gèle ».

Je m’en tiens là, la fin est assez éclairante, et sincèrement je ne crois pas avoir déjà rencontré une plume française de cette sorte. Il y a du rythme, de la poésie, de l’humanité dans tous ses états, y compris les pires. Une œuvre inclassable, qui fait découvrir la jeune littérature québecoise que je vais continuer à explorer. Après Anaïs Barbeau Lavalette et son bouleversant « Je voudrais qu’on m’efface« , mon enthousiasme ne faiblit pas.

Je précise aussi que le parler québecois est présent, mais compréhensible sans dictionnaire et si drôle, si imagé, un parler qui met du relief à l’écriture déjà si brillante. J’ai adoré ce livre totalement unique par son ton, son sujet et la façon de le traiter. Quand je dis LE sujet, il y en a plusieurs, un vrai réquisitoire sur nos sociétés qui laissent des tas de gens à la marge et qui s’étonnent de cette marge ensuite. Un regard sur Montréal et le Québec impitoyable, bien loin des clichés touristiques et angéliques liés à ces endroits. Ceci dit, j’ai adoré cette ville, mais comme toutes les villes, elle n’est pas exempte de laissés pour compte, de misère, etc…J’y ai aussi beaucoup marché ( et pas encore assez à mon goût, va falloir que j’y retourne …), et j’ai aimé ça.

Enfin, ne sautez pas les préfaces exceptionnelles, elles font partie intégrante de la qualité de l’ensemble, signées : Kim Thuy, Manu Militari et Fred Pellerin

Je vous invite vraiment à vous procurer ce livre étonnant, explosif, hilarant, jouissif et extrêmement virulent ! Tout y est au cordeau, Titres des romans, titres des chapitres, préfaces, et bien sûr l’écriture et le propos, un sans faute.

Je crois que le tome 1 a été édité aux éditions Philippe Rey et en 10/8 , avec une chouette couverture signée comme celle de la trilogie Axel Pérez de León ; je mets celles des autres tomes, je les trouve vraiment belles et très évocatrices. Je ne sais pas si les libraires peuvent l’avoir dans l’édition originale comme le mien tout en un, probablement. Sinon, la librairie du Québec à Paris est très sympa et envoie par correspondance. 

Un petit bout de l’épilogue

« Only God can judge me, et au jugement dernier, il ne me jugera même pas! Dieu n’est qu’amour et pardon, c’est pratique. Mon expérience d’homme revenu d’entre les morts a labouré ma spiritualité en jachère. J’ai décidé de croire en Jésus, les saints, les archanges, et leurs diverses déclinaisons. C’est un choix réfléchi, stratégique, qui deviendra peut-être une forme de foi en cours de route. L’appétit vient en mangeant et ça compte aussi pour les hosties. »

J’ai corné une page sur 2…si j’ouvre n’importe où le livre, je tombe sur un truc incroyable et je me remets à lire…mais je dois rester raisonnable et ne pas trop en dire et que je vous garantis un grand moment de lecture. NOIR et JUBILATOIRE !!!

Le site de l’auteur

« Cartons » de Pascal Garnier – Zulma

Cartons-Pascal-Garnier-197x300J’ai lu hier matin ce roman inédit et posthume de Pascal Garnier.

L’éditeur en dit :

«  »Cartons » est un de ces chefs-d’oeuvre sur le pouce dont Pascal Garnier possédait à merveille la recette :  il y faut du style, un humour d’ébène et ce goût immodéré pour les drames humains. Voila un roman qui se lit d’une traite tout comme une boisson forte avalée cul sec par un temps de chien. » 

Eh bien je l’ai avalé cul sec par un temps de chien : ça requinque, oui !

Personnages en plein naufrage de la perte, du deuil, de l’absence, du déni également…Ambiance comme souvent : désordre, crasse, abandon, boisson, cachets…désespoir, et puis, quelque chose, une rencontre étrange, bizarre, et un faible espoir apparaît…ce serait mal connaître Pascal Garnier. Sombre, humour très noir, le chat est peut-être bien le plus « normal » dans ce livre…avalé cul sec ! 

Une seule envie : lire encore du Pascal Garnier !

 

« La théorie du panda » de Pascal Garnier – Zulma

la-theorie-du-panda-garnierLu hier, cet excellent roman du regretté Pascal Garnier, décédé en 2010.

Quelques courtes phrases :

« C’est un petit homme sépia de la tête aux pieds qui a toujours dû avoir le même âge, c’est-à-dire aucun. Un brouillard d’homme. »

Conversation avec un homme qui n’aime pas les pigeons, sur un banc :

pigeons« L’humanité finira encroûtée de merde de pigeon malade, parce qu’ils sont tous malades, ils vont, ils viennent, ils attrapent tout le pire du monde ! C’est triste. Une sorte de Pompéi, quoi. […] Moi, je suis contre les oiseaux, tous les oiseaux, y a trop de monde là-haut. C’est nos poubelles qui les attirent, nos monstrueuses poubelles. Moi, jeune homme, je ne laisse rien, je finis tout, je ne laisse pas une miette! J’ai même donné mon corps à la médecine. Il ne restera rien de François Dacis, rien! Comme si je n’avais jamais existé, et j’en suis fier !

– C’est tout à votre honneur.

 – Je ne vous le fais pas dire. Tenez, entre nous…Même les anges, je m’en méfie.

– Les anges ?tanges

– Oui, les anges. A force de voleter au milieu de tous ces volatiles interlopes, ils sont contaminés, grippe aviaire et compagnie, je vous le dis ! Avant, les anges avaient une bonne bouille de bambins bien nourris, ils soufflaient dans des trompettes, mais aujourd’hui, jeune homme, on dirait des drogués. Ils planent, ils planent avec un air de se foutre de tout!… »

La première et aussi la dernière phrase du roman :

« C’est un quai de gare désert où s’enchevêtrent des poutrelles métalliques sur fond d’incertitude. »

quai

Si vous aimez les ambiances bien marquées –  un peu glauques ! –  et l’humour noir, allez-y ! J’ai découvert cet écrivain avec « Lune captive dans un œil mort »(ah quel titre ! attendre la fin de la lecture pour comprendre ! ) qui m’avait emballée, tant par l’acidité du propos que par les rires ( un peu honteux parfois…)  qu’il avait provoqué. Un grand moment de découverte.

Pas déçue par cette « Théorie du panda » ! En 170 pages, le talent de Pascal Garnier réalise un travail exceptionnel de mise en scène, décor, dialogues, et nous livre une histoire incroyable mais à laquelle on croit, des scènes oniriques, des personnages surréalistes, et tout ça est plus vrai que vrai…Sans compter un dénouement inattendu qui laisse le lecteur bouche-bée !Une grande réussite, je me suis délectée de l’humour noir de Garnier ( il en avait reçu le Grand Prix en 2006 ), j’ai parfois éclaté de rire au détour d’une page…Personnage et auteur atypique dans le paysage de la littérature française contemporaine, dommage qu’il soit parti si tôt.