« Né d’aucune femme » – Franck Bouysse – La manufacture de livres

« L’homme

Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre.

Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. « 

A peine sortie du destin de la merveilleuse et bouleversante « Grace » de Paul Lynch, voici ma rencontre avec Rose. Ici aux premières prises avec les maîtres (mère et fils), glaçante rencontre:

« Ce qui me frappait, c’était la tristesse, et aussi quelque chose d’autre, qui me mettait déjà mal à l’aise avant même d’en savoir plus sur cette famille. J’ai essayé d’avaler une bouchée de légumes froids, mais j’étais tellement tendue que j’ai recraché. Alors j’ai fait la vaisselle et tout rangé, en espérant avoir mémorisé la place des couverts et des ustensiles. Puis je me suis assise sur une chaise. J’étais vidée. Je me suis remise à pleurer. Je suis montée dans ma chambre en pleurant toujours, et j’ai pleuré encore sur mon lit en pensant que je m’arrêterais plus jamais de pleurer, même quand les larmes couleraient plus, et en même temps je répétais, mon nom c’est Rose, c’est comme ça que je m’appelle, Rose. »

Nous sommes ici du côté de la vallée de la Vézère  avec Rose dont l’histoire est celle de l’enfermement, de l’asservissement contraint, mais contre lequel elle va lutter grâce à un caractère bien trempé et surtout par l’écriture.

C’est ici que se joue toute la profondeur et la force de ce très beau roman que nous offre Franck Bouysse, et si j’utilise ce verbe, « offrir », c’est que réellement les livres sont des cadeaux qui nous sont faits. Quand je lis, je suis dans le même état que quand je vois un film au cinéma ( au cinéma et pas ailleurs ), c’est un décor, des voix qui viennent à moi, des visages, des corps et des sentiments qui naissent…Bref, Franck Bouysse sait parfaitement créer cet état de totale immersion, ici dans le triste destin de la petite Rose, 14 ans, vendue par son père comme en ayant 16 afin d’être servante chez le maître de forge.

Archives d’Indre et Loire – 1893 – Autre lieu, même vie

C’est encore ici la misère qui va pousser ce père à jeter sa fille, qu’il aime pourtant, vers un sort atroce.

« Sais-tu combien ton père t’a vendue. J’ai dû prendre du temps pour encaisser, avant de répondre. J’ai relevé la tête. Combien vous m’avez achetée, vous voulez dire. Son sourire s’est élargi. Si tu veux, qu’il a dit. J’aimerais mieux pas le savoir, si ça vous fait rien. Il a alors pris un air gentil qui sonnait faux, comme tout le reste. Tu lui en veux. On a toujours été pauvres, et y a pas tant de façons que ça d’en sortir un peu, de la pauvreté. Tu ne réponds pas à ma question. Si, je crois bien que c’est ce que j’ai fait. Tu vois, moi, même si j’étais le plus pauvre des hommes, je ne crois pas que je vendrais ma propre fille, il a dit, avec une mine qui se voulait peinée.[…]J’avoue que j’étais perdue. Vous avez jamais été pauvre, j’ai dit. »

Je serais bien bête de vous raconter tout ce qui va se dérouler, car il y a là une véritable intrigue, des révélations qui apparaissent doucement, et si l’on est perspicace on perçoit l’horreur cachée sous les mots, et ce roman est bel et bien un roman très noir et cruel, éclairé de grands pans de lumière parce que Rose à 14 ans, c’est une enfant, elle a du caractère, une solidité qui même mise à mal la gardera résistante, dans tous les sens du terme, mais elle est une enfant, avec parfois une naïveté, une candeur touchantes, des rêves et des envies. 

Il y a des passages éblouissants, quand Rose est saisie par des envies de baignade alors qu’elle lave les draps à la rivière par exemple

« J’ai tiré un drap, et je me suis penchée pour le faire tremper. C’est à ce moment-là que ça m’est tombé dessus, sans prévenir, un grand chamboulement dans moi, des frissons qui froissaient ma peau, comme si cet endroit m’enveloppait, me protégeait. La coulée de l’eau, les chants des oiseaux, le bourdonnement des insectes, et le soleil aussi […] Je crevais d’envie de me déshabiller et d’aller me baigner, pour que le reste de mon corps rejoigne le drap et ma main qui le tenait. »

ou encore quand elle découvre sa fascination pour l’écrit et l’envie d’écrire,ou bien quand elle sort sa vieille poupée de la commode

« Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

Personnellement, comme femme c’est aussi la colère qui surgit au fil des pages, car on le sait bien qu’encore aujourd’hui, des enfants vivent ce genre de choses…On ne peut même pas penser « ça n’existe plus », vous voyez ce que je veux dire, je suppose.

Alors je vous laisse les pages les plus dures, les plus tristes, les plus désespérées de la vie de Rose, mais on a du mal à s’en remettre…Juste une phrase:

« Je possédais encore un corps avec des bras, des jambes et une tête pour penser, mais en vrai j’étais morte, enfermée, bien décidée à laisser fondre le dedans de ma tête pour qu’on puisse plus rien me prendre. »

Le « Manuel des pieuses domestiques » de 1847 demande de refréner ses sentiments et d’être charitable envers ses maîtres : « La charité est une vertu chrétienne que vous êtes obligé de pratiquer bien plus envers vos maîtres qu’envers tout autre quel que soient leur caractère ou leurs mauvaises habitudes. Dieu ne vous demandera pas compte des péchés de vos maîtres mais des vôtres. La charité doit donc vous porter à excuser, à supporter avec patience ceux que vous avez choisi pour les servir ». Edifiant

 

L’écriture reconnaissable entre toutes de Franck Bouysse emporte, pleine d’envolées et d’images poétiques aussi bien avec la beauté qu’avec l’immonde, une capacité à adapter le niveau de langage à l’époque et à renouveler son sujet, toujours d’une grande justesse, comme avec la poupée surgie du tiroir et cette douleur de la petite… J’ai beaucoup aimé la forme aussi, différents points de vue en chapitres relativement courts. Rose s’adresse à nous directement, puisque c’est à partir de son journal que se déroule la restitution de son histoire tragique, affreuse de maltraitance, d’abus de toutes sortes. Et Edmond également à travers sa pensée. La jeune fille sera traitée comme un objet, avec une cruauté inouïe et ce jusqu’à la fin…J’ai aimé Rose, bien sûr, je l’ai aimée tendrement avec cette envie de lui prendre la main, de la réconforter, de la réchauffer face à ces cœurs froids, ces esprits immondes ou lâches qui l’entourent. Lire n’est pas anodin, lire révèle des tas de choses en nous et de nous, et c’est pour moi un des bonheurs les plus forts de la lecture.

« C’est terrible de se dire qu’il y a rien qui me rappelle dehors, à part ces initiales dans la pierre, contre celles de mes sœurs. En vrai, j’existe pour personne. Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir. »

Rose a su me toucher profondément, par l’écriture bouleversante de l’auteur sur certains moments particulièrement violents de sa vie; j’ai donc pleuré, bien sûr, sur le destin de cette enfant qui devient adulte trop vite et trop brutalement. Mais il y a aussi la mère de Rose, elle aussi une femme « sacrifiée », elle a peu de voix, mais quand il est question d’elle, c’est extrêmement percutant, j’ai beaucoup aimé ce  personnage; quand elle retourne chez sa propre mère, et voici trois générations de femmes à la vie dure – euphémisme – mais fortes, dignes…Un superbe hommage de l’auteur à ces mères, filles, épouses…à toutes nos sœurs passées, présentes et à venir. Et il faut en remercier l’auteur qui sait saisir la complexité de ces vies et leur dire tant de tendresse.

Impossible de finir sans vous évoquer Artémis, la belle jument couleur charbon, dont l’image viendra au secours de Rose dans les pires instants, une expérience révélatrice et troublante, mais vous le lirez vous-même, ce sera bien mieux.

Je n’ai pas besoin d’écrire plus, mais on est tenu jusqu’à la toute fin, l’intrigue est très très bien menée. J’ai aimé ce livre dont le sujet et l’écriture m’ont secouée assez fort. Une lecture et une jeune Rose que je n’oublierai pas.

« Un petit chef d’œuvre de littérature » – Luc Chomarat – Marest éditeur

« C’était un petit chef d’œuvre de littérature. Sur l’étagère, malgré son peu de volume, il n’hésitait pas à tutoyer Proust.

-Comment vas-tu?

-Non mais, dites donc, le rembarrait Proust, qui était un peu à cheval sur les bonnes manières.

Il plaisait beaucoup aux filles. Sur l’étagère, il était très entouré. Eugénie Grandet, La Dame aux Camélias, Madame Bovary et La Comtesse aux pieds nus.

Elle était un peu susceptible.

Mais globalement, ça se passait bien. »

Un petit livre friandise, à déguster comme un chocolat- c’est de saison – , tout enrobé de cacao amer, fondant, croquant, mi-figue, mi-raisin…Bref : un joli moment de lecture, extrêmement drôle, à savourer sans modération.

« Ce n’était pas un de ces petits livres faciles, qui parlent d’amour, comme les magazines, les horoscopes ou les livres faciles.

Il disait, par exemple, que l’amour était sans importance. Quelque chose qui ne valait pas la peine qu’on en parle.

Évidemment ce fut rapporté en haut lieu. Il y eut un certain agacement. L’amour faisait bien marcher le commerce. »

Chocolat, friandise…Pour autant pas trop de sucre dans ce petit objet de très belle forme pour parler du livre, de sa vie à notre époque. Ceci est l’histoire d’un petit bouquin promis à un grand destin, et il faut le lire pour savoir ce qu’il en advient. Inutile de dire plus sur un texte très court ( 136 courtes pages très aérées ), je vous propose juste quelques extraits. Je ne peux manquer ce chapitre où un blogger se prend une bonne baffe dans sa gueule:

« Après tout, s’il n’aimait pas le monde de l’édition il n’avait qu’à rester dans sa province. Il y eut même un blogger influent pour l’assassiner: c’est très male écrit, notait-il sur son blog. Ce n’est m’aime pas originale. »

Et l’entrée au Super U:

« Le test définitif, c’était le test du Super U. Ils étaient très peu à passer le test du Super U avec succès.La plupart n’essayaient même pas. Ce mois-ci on y trouvait Calendar Girl, comme tous les mois. Et Marc Lévy, Musso, Pancol et Gavalda.

Kawabata s’était fait refouler à l’entrée, naturellement.

-Un problème? interrogea le directeur.

Le vigile haussa les épaules.

-Un niakoué qui faisait des histoires. Je pense qu’il a compris maintenant.

Schopenhauer non plus n’avait pas pu rentrer,mais il prenait ça avec philosophie. »

Sous l’aspect de la farce, de belles références littéraires, une intéressante réflexion sur notre rapport au livre et sur le commerce qui en est fait, le tout avec un grand talent dans la concision; pour moi, une belle rencontre avec cet auteur que je découvre, et je le remercie de ce moment de rire intelligent. Je revois  plusieurs fois pour vérifier mon orthographe, et je finis avec Rosebud, entendu en lisant.

 

« Sur le ciel effondré »- Colin Niel – Rouergue Noir

« Pirogue immobile, coincée dans un de ces lacets qui perçaient la jungle comme autant d’hameçons dans la cuirasse d’une sorte de monstre aquatique. Au-dessus des gendarmes, trois urubus tachaient la voûte de leurs ailes noires, planeurs fantômes déchirés entre ciel et canopée. Le plafond nuageux évoquait le reflet en noir et blanc du tapis infini des cimes amazoniennes, une autre terre en négatif où d’autres hommes s’essaieraient à d’autres vies. Autour des uniformes, les moustiques tiraient des bords en escadrons voraces, à l’assaut des peaux moites qui dépassaient des polos. »

Formidable roman, mais il est extrêmement difficile d’en parler car c’est un livre dense et touffu comme la forêt amazonienne où il se déroule.

C’est déjà pour ça que ça m’a intéressée. La Guyane j’en sais bien peu de choses, si ce n’est cette forêt amazonienne qui en occupe une partie, les moustiques et autres insectes voraces, la chaleur, les fusées qui décollent, une population mélangée…Et bien peu d’histoire, alors que cette terre est française. Je n’ai pas souvenir qu’on m’en ait touché quelques mots à l’école…Et en fait très heureuse de la découvrir à travers la littérature, et sous la plume de Colin Niel dont « Seules les bêtes » était déjà un coup de cœur.

Je ne le fais que très rarement, mais je vous mets ici la 4ème de couverture :

« En raison de sa conduite héroïque lors d’un attentat en métropole, l’adjudante Angélique Blakaman a obtenu un poste à Maripasoula, dans le Haut-Maroni, là où elle a grandi. Au bord du fleuve, il lui faut supporter de n’être plus la même, une femme que sa mère peine à reconnaître, de vivre aussi dans une ville qui a changé au voisinage des rives du Suriname, avec leurs commerces chinois, leurs dancings et leurs bordels, les filles dont rêvent les garimpeiros qui reviennent des placers aurifères. Et après les derniers spots de vie urbaine s’ouvre la forêt sans bornes vers les mythiques Tumuc-Humac, le territoire des Wayanas, ces Amérindiens qui peu à peu se détachent de leurs traditions, tandis que s’infiltrent partout les évangélistes. C’est là que vit Tapwili Maloko, le seul homme qui met un peu de chaleur dans son cœur de femme. Aussi, lorsque de sombres nouvelles arrivent de Wïlïpuk, son village à plusieurs heures de pirogue, hors de question qu’Angélique ne soit pas de la partie. Pour elle s’engage l’épreuve d’une enquête dans la zone interdite, ainsi qu’on l’appelle parfois. Et pour affronter le pire, son meilleur allié est le capitaine Anato, noir-marron comme elle, et pour elle prêt à enfreindre certaines règles. »

Tipoy Maloko, le fils adolescent du respecté Tapwili, a disparu lors d’une fête très arrosée de cachiri. Au même moment, en ville, des meurtres sont commis, et la gendarmerie enquête. Angélique Blakaman, sensible au charme étrange de Tapwili  et touchée par son désarroi va se lancer à la recherche du garçon.

« Coup de chaleur dans son cœur de femme.

Comme à chaque fois que surgissait en elle l’image du Wayana.

Les traits subtilement ronds de son visage, cette étrange manière de sourire en continu, comme pour mettre de la distance entre lui et le reste du monde. Ce qu’il dégageait quand Blakaman l’approchait, quelque chose de l’ordre de la majesté, la culture amérindienne dans ce qu’elle avait de plus beau, nichée dans chacune de ses paroles, dans chaque geste, dans chaque expression. »

Pas plus que ça, si ce n’est que nombres de choses seront révélées concernant les exploitations aurifères, les luttes larvées des pouvoirs, les rivalités entre les territoires dont les frontières, noyées dans les eaux du fleuve et de ses bras ainsi que dans la jungle, n’ont de frontières que le nom .

Par crainte de dire des sottises, je ne m’attarde pas à paraphraser tout ce que dit Colin Niel : c’est passionnant, j’ai appris des tas de choses, ignorante que je suis de ce territoire, concernant sa géographie, son histoire, ses mutations, ses habitants, ses cultures…On est infiniment triste à lire certaines pages, celles qui disent le résultat de l’avancée de notre modèle de société un peu partout et en particulier le sort des jeunes amérindiens qui doivent quitter leur village pour aller au lycée, leur isolement et le fait que tant de ces jeunes gens se suicident ( je vous invite à suivre ce lien pour en savoir plus sur ce drame, car c’est un drame ) .

Je choisis de vous parler de Blakaman, cette femme douloureuse en armure contre l’hostilité du monde, contre son reflet dans les miroirs. J’ai aimé cette femme comme une sœur. Elle est une guerrière, une héroïne infatigable et plus d’une fois on a envie de lui tenir la main avec tendresse. Et puis il y a Anato, qui lui souffre d’un mal étrange, sans explication et que les magies successives ne parviennent pas à chasser. Letitia, si touchante elle aussi avec son air bravache et dévergondé… Les moments forts de la vie de chaque personnage important sont racontés au fil des événements, creusant ainsi mieux le trait, rendant chacun plus précis, plus complexe aussi.

Surtout il y a l’Amazone, la forêt et ses sortilèges. Il y a l’eau, la canopée, les animaux, les éléments et les Indiens. Et nous lisons là des pages qui m’ont enchantée au sens propre du terme.

Car Colin Niel écrit formidablement et en particulier ces passages où les pirogues glissent en silence, où on aperçoit le temps d’une seconde les flèches rouges des aras qui cinglent le ciel si haut, l’atèle accroché à sa branche que ne voit que celui qui sait regarder, au milieu des bruits étranges comme ce chant de l’engoulevent:

« Et enfin Tapwili vit l’oiseau.

À l’orée forestière. Posé à terre, presque invisible sous des branchages chétifs. Ses teintes brunes jouant à cahce-cache avec la nature.

Un engoulevent.

Un oiseau de la nuit qui semblait observer le Wayana des ses yeux ronds, sa petite tête enfoncée entre les épaules. Fines moustaches au-dessus de son bec effilé. Il se figea alors que Tapwili le fixait à moins de trois mètres.

Long moment d’observation.

L’homme, l’animal. Et tous les ponts entre eux, ce qui restait des métamorphoses d’autrefois. »

Des rais de lumière qui se glissent dans l’épaisseur des branches. Et les légendes, les croyances, les mythologies de ces Wayanas, si fort en lien avec leur élément naturel, si en osmose avec la nature, celle qui protège mais peut aussi être menace, celle qu’il faut respecter ( ainsi les Wayanas refusent l’orpaillage sur leurs terres ), où chacun doit être à sa juste place…Tant de choses que nous avons tendance à beaucoup oublier. Ici, Tapwili tente désespérément de maintenir vivantes certaines coutumes, mais le combat est rude et inégal. En voie de disparition:

« -Si les chamanes disparaissent, ce n’est pas seulement à cause des religions ou de la médecine des Blancs…C’est que…C’est qu’aujourd’hui, aucun jeune n’accepterait les sacrifices qu’il faut faire pour en devenir un. C’est parce qu’aujourd’hui, les jeunes sont trop paresseux.[…]

Car chacun savait combien l’initiation d’un chamane était longue et éprouvante. On n’en connaissait pas les détails que les anciens gardaient comme un trésor, mais on savait les privations que cela impliquait. Les sacrifices, les interdits. »

Mes pages préférées du roman sont toutes celles qui se déroulent en forêt et sur l’eau, et en particulier vers la fin, quand Tapwili  va se lancer à la poursuite de son ancien ami Palitùikë devenu évangéliste, guide en forêt, et ici parti avec 4 randonneurs jusqu’au Tumuc-Humac, territoire mythique d’où sont originaires les Wayanas. On a là à travers les yeux éblouis et un peu inquiets des touristes une vision absolument ensorcelante de ce territoire gigantesque rempli de dieux étranges, cruels, et où l’homme n’est qu’un des éléments de l’ensemble. L’écriture de Colin Niel est sensuelle, pleine de force évocatrice au point de sentir les odeurs de cette végétation humide et tiède, au point en fermant les yeux d’entendre chaque bruissement et chaque cri, au point de sentir la fatigue de la marche, avançant pour la beauté finale au sommet.

La jungle:

« La lumière du ciel leur tombait dessus en taches éparses sur les feuilles et les racines emmêlées. partout il y avait des arbres et des lianes qui s’y accrochaient pour gagner les hauteurs. Des racines qui pendaient des branches en verticales jaunies. Des orchidées massées en touffes claires dans les fourches gorgées d’eau de pluie. Mais de présence humaine, aucune. Aucun vestige d’habitation. Les trois intrus avaient beau chercher, ils ne voyaient rien. »

La fin arrive sur une belle note d’espoir, dont je ne dis rien, ce serait dommage, mais pour finir, très très beau livre, très riche dans son propos, dans son écriture, encore un coup de cœur !

Evelyne Bienvenu, de l’or qui lui coule dans les veines, écoute Kassav

« Dégradation » – Benjamin Myers – Seuil/ Cadre Noir, traduit par Isabelle Maillet

« Éclats argentés sur les eaux noires. Reflets de lune à la surface pareils à des poissons flottant le ventre en l’air. Oscillations paresseuses de la barque et clapotis des vaguelettes contre la barque.

Il fait trop sombre pour distinguer des silhouettes mais l’extrémité incandescente de la cigarette semble rougeoyer plus vivement que le soleil quand l’homme en tire une ultime bouffée puis regarde les derniers brins de tabac embrasés tomber sur la bâche. Ils n’y demeurent que le temps de se consumer et de percer de minuscules trous dans l’enduit fendillé.

Il l’a fumée jusqu’au filtre. Il jette le mégot. Il ne lui reste rien. »

Ce roman terminé, on respire un grand coup…Parce que noir comme ça et si rempli d’odeurs, de crasse, de perversion…ça demande de s’accrocher bien fort. Mais en amatrice de noir j’y ai trouvé mon compte en sensations fortes, tout ça servi avec intelligence et complexité. Nous voici dans le Yorkshire, les Yorkshire Dales précisément, tout au nord de l’Angleterre, en plein hiver. Melany Muncy a disparu soudainement, alors qu’elle est en vacances « forcées » chez ses parents.

« Ils ne sont que deux. Seuls. Un homme et une fille.

Elle a un nom. Il le sait.

Tâche d’avoir l’esprit pratique se dit-il. Oublie les noms et sers-toi de ta cervelle même si tout le monde pense que t’en as jamais eu.

Il a néanmoins conscience que la décision a été prise pour lui. Il ne peut pas-absolument pas- la laisser vivre. C’est exclu.

Impossible. […]

Il considère la fille à présent. La regarde. Se mordille la lèvre. Ils sont tous les deux sous terre et il tend la main vers elle.La touche.

Des gémissements des grognements des échos émanent d’elle. Des sons étouffés qui se répercutent sur les parois en béton de cet espace humide et sombre.

Nom de Dieu. Oh nom de Dieu.

Elle n’est pas morte.

Il joue avec les boutons de ses vêtements.

Et fredonne. »

Le père est un homme riche en congés dans cette résidence de campagne avec sa femme June, dépressive.

Melany disparaît alors qu’elle promenait le chien dans les collines tout en fumant un joint, ses écouteurs sur les oreilles. La police locale, bien peu énergique, va se voir épaulée par James Grindle, pointure de La Chambre Froide, cellule assez mystérieuse de la police qui regroupe quelques inspecteurs plus perspicaces que les autres, et voici donc James Grindle, le meilleur de tous, mais puni.

« Et leur nouveau service est surnommé »la Chambre Froide » parce que c’est là que vont les cadavres. Ou du moins leur souvenir. Celui des êtres piégés dans ce vortex silencieux situé entre le meurtre et la justice.[…]

La Chambre Froide pour les pistes froides. Les affaires non résolues. Les personnes volatilisées dans des circonstances mystérieuses. Évaporées. Ne laissant derrière elles que peu ou pas de traces. »

Le journal local mettra Ruddy Mace sur l’enquête, relégué ici après les tabloïds londoniens et une vie de débauche qui l’a obligé à s’éloigner, il continue à boire comme un puits sans fond. 

Mace vu par Grindle :

« Journaliste déclare-t-il. Caresse des rêves de grandeur littéraire mais n’a pas la volonté ni le talent pour. A un diplôme et les dettes qui vont avec. A oublié pratiquement tout ce qu’on lui a enseigné sur la poésie française le théâtre classique et ces damnés de Russes. Boit trop. Noie son amertume dans l’alcool presque tous les soirs. Se dit qu’il va faire vœu d’abstinence à une date indéterminée dans un avenir lointain; se le répète chaque petit matin blafard. A les poumons comme une cheminée encrassée. Même pas encore trente ans et s’imagine avoir tout vu. Tout connu. »

Et puis il y a Steven Rutter…Faut-il que je vous en parle ? Un peu, pas trop. Ce Steven-là a été élevé avec les cochons de la ferme, là où sa mère l’a mis au travail, dans la soue.

« Il se revoit à deux ans. À trois ans.

Dans l’abattoir. Dans la cour.

Petit nu assoiffé et trempant un doigt dans  un serpentin d’essence arc-en-ciel à la surface d’un résidu de flaque sale.

Y trempant le doigt le remuant puis le goûtant. Avant de tousser et de recracher.[…].

Il se revoit gamin famélique. Se revoit rouler dans la poussière et boire l’eau croupie tant il a soif. […]. Et il y a ce goût d’essence dans sa gorge desséchée et aussi ce goût d’une soif inextinguible. Et le soleil.

Ardent. Impitoyable. Flagellant sa peau pâle.

Et la douleur de la solitude se grave à jamais dans la mémoire de Steven Rutter comme une marque au fer rouge. »

Faut-il que je vous parle de la mère ?… Non non non, vous découvrirez ce personnage franchement immonde – pas parvenue à un peu de compréhension pour cette femme –  en lisant le bouquin. Mais on ne s’étonne guère de l’homme qu’est devenu Rutter, dont la seule sortie est le cinéma Odéon X jusqu’à ce que le lieu ferme, Steven cerné d’une puanteur infernale, le mettant de façon systématique loin des autres, se voyant refuser s’il est trop près toute intention de conversation. Steven Rutter…

Tout va se révéler de sa vie impliquée dans une immonde organisation de pervers, et le fil de l’enquête remontera loin. Le roman est divisé en deux saisons, l’hiver et le printemps, ce printemps qui va délivrer ce qui est resté caché sous la neige et la glace.

« Mais aujourd’hui la neige a disparu et la neige a fondu. Et alors que le premier rayon de soleil effleure cet espace le traverse et y pénètre même la mort devient un théâtre de changement de croissance de mouvement.

C’est le printemps. »

On comprendra mieux l’isolement de Mundy quand il séjourne à Acre Dales, on comprendra plein de choses à vomir, et on ne respirera un peu que grâce à la place donnée par l’auteur aux paysages fantastiques de l’hiver dans les Dales.

Je m’attarde sur la construction des personnages principaux, parce que c’est sans doute un des points forts de ce roman, à savoir le fait que tous sont quand même passablement dérangés, au minimum caractériels ou dépressifs. 

Que dire de Grindle, bourré de TOC, austère, méfiant, asocial…

« Il se dirige vers sa chambre et s’arrête sur le seuil. Balaie du regard la pièce puis éteint la lumière la rallume et l’éteint de nouveau. Huit fois de suite. Un nombre pair. Il faut que ce soit pair. Pair c’est carré c’est divisible c’est tout en angles c’est en ligne droite.

Dans la cuisine il vérifie que le bouton de la gazinière est éteint. Il l’est. Il le rallume et le ré-éteint pour en être bien certain. Répète la manœuvre huit fois. Huit c’est un nombre pair c’est carré c’est bien. Huit c’est bien parce que huit plus huit égale seize et huit fois huit égale soixante-quatre. Six plus quatre ça fait dix. Un nombre pair. C’est bien. C’est carré. C’est bien. »

Et de Mace, alcoolique, en panne dans ses velléités d’écriture, mais coriace, obstiné…

Bon, Rutter évidemment…sa vie livrée en italiques, ses pensées, sa vision du monde, un vrai désastre.

Je ne crois pas qu’un seul des personnages soit ce qu’on appelle « normal » au sens de totalement sain d’esprit – on peut débattre sur le sujet, d’accord avec vous, je schématise – . Si je me trompe, eh bien ça fait drôlement peur…

Dans le village perdu sur la lande aride, ventée, glacée et humide, près du lac artificiel et de ses bouches énormes et sombres, parmi les rochers et les fougères, Rutter déambule, inquiétant comme ce qui l’entoure. La nature sauvage de cet endroit est un élément majeur du livre, parce que plus qu’un décor, c’est un personnage aussi qui prête son caractère aux autres pour leurs agissements.

« Sur les hauteurs la lande est ponctuée de balafres irrégulières. Ces blessures mal cicatrisées révèlent sous la croûte de terre un socle de roche et d’argile. Ce sont les empreintes en négatif des maisons du village en contrebas construites avec des pierres extraites de ces trous béants puis dégrossies transportées façonnées. Leur existence est insoupçonnable de loin car la bruyère sur leur pourtour plonge brusquement dans le vide. Leurs flancs sont aussi escarpés et traîtres que ceux des carrières abandonnées ou des lacs asséchés rendus à la végétation. Aucun panneau ne les signale. Rien pour avertir les randonneurs ou leur permettre de s’orienter. Ces stigmates camouflés parfois dangereux sont autant de reliques d’un passé industriel. Des mondes cachés. Souterrains. »

Cette nature cache ou révèle, le vent, la neige, le gel modifient tout, rendant changeante chaque trace, et cette montagne va rendre Grindle presque fou, lui qui l’arpentera avec acharnement pour trouver des indices, des signes du passage de Melany.

Le livre va crescendo dans l’horreur, mais il commence à définir mieux aussi les deux enquêteurs Grindle et Mace, qui s’ils ne nous sont pas forcément sympathiques, creusés davantage deviennent vraiment intéressants dans leur personnalité et dans leur relation. Et on se dit: une série ? Franchement, j’aimerais bien retrouver ces deux types bizarres ( Grindle étant champion dans le style bizarre ) dans d’autres intrigues de cette force.

Quant à la fin, bravo…Tout y est, le style, l’ambiance, la descente aux enfers sur les pas de Rutter et les paysages aussi torturés et trompeurs que les gens qui y vivent. D’ailleurs, il faut que je rajoute que l’auteur a banni les virgules de son livre ( vous l’aurez remarqué dans les extraits ). Points, points-virgules, mais aucune virgule. Option très intéressante qui donne un souffle et un rythme très particuliers en lisant, j’ai beaucoup aimé ça. J’aimerais bien connaître l’intention de l’auteur avec cette spécificité et ce qu’en pense la traductrice aussi, tiens…

Dérangeant, plein de ténèbres et comme le dit Val McDermid en 4ème de couverture  » décadent et dépravé », une réussite totale.

Mace, les soirs de solitude alcoolisée:

« En quittant la capitale il rêvait de vivre sur une péniche. Malheureusement il n’y a pas de canaux dans les Dales. L’ère industrielle des filatures de coton et des mines de charbon n’était pas arrivée jusqu’ici; les reliefs étaient trop accidentés et les villes trop éloignées. La région ne se prêtait qu’à l’élevage des moutons et à la production d’ardoise. Il allume la radio. Slade chante Noël. Ta gueule.

Il saisit son iPod. Iggy.

Sweet sixteen in leather boots. »

« Ör » – Audur Ava Ólafsdóttir – éditions Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

« 31 mai

Je sais bien que j’ai l’air ridicule, tout nu, mais je me déshabille quand même. J’enlève d’abord mon pantalon et mes chaussettes, puis je déboutonne ma chemise, laissant apparaître un nymphéa d’un blanc éclatant sur ma chair rose, sur le côté gauche de la cage thoracique, à une demie-lame de couteau du muscle qui pompe huit mille litres de sang par jour, je termine par mon caleçon. Dans cet ordre. Ça ne prend pas longtemps. »

Et me voici enchantée, toujours, encore, par la voix unique de Audur Ava Olafsdottir.

Je remercie ma si chère amie pour ce cadeau réconfortant et fort à propos. « Ör » signifie « cicatrice ».

« Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d’autres. »

J’ai ainsi lu tous les livres de cette jeune femme douée et si originale dans sa manière d’interpréter les grands thèmes de la vie, vie donc, mort, maladie, amour, famille, couple…Autant de choses tant de fois écrites et avec elle toujours si fraîches.

Pour la seconde fois, un homme est le personnage principal, ici âgé de la cinquantaine (« quarante neuf ans et six jours » pour être précise ), c’était un tout jeune homme dans « Rosa Candida ».

Mais c’est avec la même délicatesse, la même pointe d’humour tendre et ironique, un ton que je définirais comme un optimisme réaliste – c’est à dire raisonnable, lucide, juste et sans leçon de morale – que notre auteure raconte le départ de cet homme qui a décidé de mourir après s’être fait tatouer un nymphéa blanc sur la poitrine .

Il laisse sa fille, son ami et voisin, une lettre et emmène juste sa caisse à outils, sa perceuse et une chemise – rouge -. Il part loin, dans un pays ravagé par la guerre où il prétend mettre fin à ses jours tranquillement. Il va rencontrer alors un autre monde, d’autres préoccupations qui vont l’amener à revoir ses plans.

« Ce sera un aller simple. Les hôtels sont des endroits appréciés pour mettre un terme au voyage. J’en trouve un sur Internet dans une bourgade dévastée dont j’avais entendu parler aux informations. Les photos datent manifestement d’avant la guerre, l’établissement sur situait sur une petite place fleurie et la production de miel était florissante dans la campagne environnante. »

On verra comment se déroulera la suite, mais je dois dire que je suis à chaque fois émerveillée par l’intelligence du propos, par sa poésie et sa drôlerie. Les pages 80 et 81 sont superbes où Jonas – c’est son prénom – énumère ce qu’il sait, terminant par :

« |…] je me suis colleté plusieurs fois avec la vérité là où les ombres sont tantôt longues tantôt courtes, et je sais que l’homme peut rire et pleurer, qu’il souffre et qu’il aime, qu’il est doté d’un pouce et qu’il écrit des poèmes et je sais que l’homme sait qu’il est mortel.

Qu’est-ce qu’il me reste à faire? Écouter le gazouillis du rossignol?Manger du pigeon blanc? »

Et la page 133, bouleversante, où Jonas se regarde dans un miroir en pied

« D’un côté il y a moi, et de l’autre, mon corps. Deux inconnus. »

Alors ce petit voyage vers l’hôtel Silence, pour rencontrer Fifi, May et Adam, ce petit voyage est un vrai bonheur. À propos de May:

« Si l’idée venait de nous asseoir, cette jeune femme en baskets roses et moi, pour comparer nos cicatrices, nos corps mutilés et faire le compte de nos points de suture de la tête aux pieds, c’est assurément elle qui l’emporterait. Mes cicatrices à moi sont bénignes, ridicules. Même si j’avais une plaie ouverte au côté, c’est elle qui l’emporterait. »

On le fait ce petit voyage en quelques heures d’un après-midi tranquille, on savoure chaque page, ça fait beaucoup de bien tant d’intelligence sans étalage tant d’humanité authentique.

Rien de manichéen, rien de mièvre ni de superficiel. Légèreté ne signifie pas idiotie, et puis en fait on se rend vite compte que ce dont parle notre islandaise n’est absolument pas léger, ce qui se passe à l’hôtel est une cicatrisation.

« La seule façon de continuer, c’est de faire comme si on menait une vie normale. Comme si tout allait bien. De fermer les yeux sur le désastre. »

Dire avec profondeur et sans lourdeur est un art délicat et Olafsdottir y excelle.

J’ai adoré ce petit livre-là.

Jonas Ebeneser écrit sa lettre d’adieux en écoutant « One way ticket to the moon »