« Le soir où mon frère est mort de son inconsolable chagrin, les dernières feuilles se sont un peu inclinées et, dans les arbres, la communauté très tendre des oiseaux a interrompu son chant. Partout, la nature se recueillait, comme cela arrive chaque fois qu’une âme qui a été beaucoup aimée quitte le corps qui l’abritait. J’avais espéré pouvoir accompagner cette âme jusqu’au seuil de l’au-delà, puis l’observer, ne fût-ce qu’à travers mes larmes, s’éloigner dans les lieux pâles et indéterminés de l’éternité. Ce privilège m’a été refusé. »
On peut dire que ce bouleversant roman est la suite du Roitelet.
L’auteur raconte ici son chagrin, et égrène les souvenirs, bons ou moins bons de ce frère tant aimé, il se penche avec douceur et chagrin sur sa vie à ses côtés, vie hantée par la maladie.
Avec l’infinie tendresse du grand frère, lJean François Beauchemin égrène ainsi les souvenirs, avec la douceur de cette plume si tendre, si imagée, tellement sensible.
De souvenir en souvenir, il fait le récit d’un amour très fort, que la maladie ne peut atteindre vraiment, mais qui malgré tout parfois se pose en barrière entre eux, les deux frères, sans colère, sans rancoeur, mais avec de l’angoisse et de la peine.
Car le Roitelet est mort, vous l’aurez compris, deux ans déjà et la peine reste là. Alors pour s’aider à revenir au monde, le frère élabore un herbier fait de souvenirs avec son Roitelet, et ainsi revient à la vie, doucement, aidé des siens, son épouse, les voisins, le chat…
Jean François fait si bien dire « je » à son personnage narrateur qu’on ne voit que son visage à lui quand il raconte.
« Je ne tentais pas de le raisonner, ou de le convaincre que ce qu’il ressentait ou exprimait n’avait pas de sens. J’entrais avec lui dans la petite pièce mal éclairée de son angoisse, j’ouvrais
l’unique fenêtre et, pendant une heure, nous contemplions ensemble le parterre de fleurs assoiffées qui s’étendaient là aux pieds de son âme. Mon front contre le sien, j’essayais de faire passer de son esprit au mien un peu de ses pensées abîmées dans le chagrin et la colère. Il m’est arrivé dans ces moments là de pleurer avec mon frère. »
C’est quelque chose qui m’a toujours interrogée : je me demande toujours si le narrateur, c’est lui, ou un personnage fictif; ou une part de lui et de l’invention, ou si tout n’est qu’invention. Mais au fond, qu’importe. Car toujours cet écrivain à mon sens peu commun – ses descriptions de la nature, des gens, des animaux, sont toutes si saisissantes..- ce poète, donc, écrit si bien qu’on croit totalement tout qu’il se raconte, lui, sa vie, ses proches, la nature…mais je sais que non…enfin peut-être un peu? Le mystère persiste, mais je crois avoir lu quelque part que c’est bien de la fiction. Et le mystère, c’est stimulant!
Tout ce que je sais, avec certitude c’est qu’une fois encore l’enchanteur Beauchemin m’a émue, m’a attendrie, bref, toujours le même infini plaisir à le lire. La fin est sublime, je finis ce post avec un bel extrait:
« J’aurai longtemps vécu dans une sorte de silence fondamental, qu’un grand coup de tonnerre est un jour venu fracasser. J’entends encore, deux ans plus tard, le grondement de cette déflagration lentement s’évanouir dans les lointains. Mon sentiment est que cet écho ne cessera tout à fait de se répercuter sur les murs de ma vie qu’à la toute fin, quand je franchirai à mon tour le tourniquet menant à ma mort. Si tout se passe comme je l’espère, je retrouverai alors mon frère, après l’avoir bien cherché, sur la rive brumeuse d’un petit lac de l’au-delà. »
Ce roman m’a considérablement émue, touchée, merci Mr Beauchemin.


