« Tangerine » – Christine Mangan – Harper Collins NOIR, traduit par Laure Manceau

« Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, se rassurent-ils. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille. »

Malgré quelques moments de réticence, j’ai lu, fini et quand même apprécié ce livre qui n’est certes pas parfait. C’est un premier roman, et on doit reconnaître qu’il y a là une certaine maturité, une écriture bien travaillée et un sujet qui s’il n’est pas neuf, est plutôt bien traité, le suspense bien soutenu..

Mon reproche majeur, finalement, ne serait pas pour le texte lui-même – et c’est tout au bénéfice de l’auteure –  mais pour le choix des affichages en couverture qui sans qu’on s’en rende compte nous influencent. Quand la grande JC Oates évoque Gillian Flynn, Donna Tartt et surtout Patricia Highsmith ( pour laquelle j’ai un grand respect) sans oublier Hitchcock, les espérances sont grandes avant même qu’on commence à lire. Les extraits de presse parlent eux de Daphné du Maurier, de Paul Bowles …Il faut s’accrocher pour affronter ces comparaisons. Et c’est à mon sens une idée qui nuit plus qu’elle ne profite à Christine Mangan.

Car si son roman peut évoquer ces références, il faut absolument laisser la place à ce qu’elle est, à qui elle est et s’occuper de son identité propre en tant qu’auteure. C’est ici que viendra se placer mon bémol qui a rendu ma lecture plus critique, avec de fortes attentes, dont quelques unes ont été satisfaites et d’autres pas totalement.

Ainsi, j’ai adoré le sujet, pas nouveau mais amené dans un bon déroulé, assez lent en un va-et-vient entre Tanger et Bennington, dans une atmosphère languissante. Même si on entrevoit assez vite les personnalités des personnages et cet amour toxique – car il s’agit bien d’un amour immodéré, fou – on avance avec curiosité dans la lecture pour voir jusqu’où tout ça va aller. Et qui mène réellement le bal.

Ensuite il y a Tanger que je ne connais pas, et j’ai ressenti une frustration de ne pas plus m’y promener avec Lucy et Alice; même si le but du livre n’est pas de faire du tourisme, cette ville m’évoque beaucoup de choses imaginées, rêvées, des senteurs, des saveurs, le soleil, la blancheur et la chaleur bien sûr. Plus qu’un décor, la ville est un personnage, des hommes et des femmes des années 50 s’y croisent, s’y épient, s’y rencontrent. Et j’ai un peu regretté qu’on ne fasse qu’entrevoir cette ville et ses habitants, des youyous la nuit, l’océan, les ruelles obscures et la casbah, le thé à la menthe brûlant…Peut-être est-ce un choix de Christine Mangan, ce décor effleuré, habité de silhouettes furtives, dans ces années où le Maroc va retrouver son indépendance; il règne là une ambiance un peu trouble, parmi des gens sur le départ et d’autres en attente. Un seul personnage local, Youssef ou Joseph, l’homme au fedora au ruban violet, énigmatique, peintre, escroc…

« Je déambulai Place de la Casbah, le long des murs fortifiés, m’arrêtai par moments pour gribouiller quelque chose dans mon carnet, m’efforçant de ne plus penser à mon étrange conversation avec Youssef. Je fis une halte à Bab Har, une des portes de la ville où la monotonie de la pierre cédait la place au large, et me retrouvai face à la mer et au ciel. Youssef m’avait raconté une histoire à propos de cet endroit, mais sous le soleil écrasant, j’avais du mal à me rappeler de ses paroles. il était question du fantôme d’une belle femme qui hantait les lieux, attirant les hommes vers une mort certaine. L’idée me fit sourire.

C’est alors que je le vis. »

Pour le reste, on va passer de la narration de Lucy à celle d’Alice, les deux amies qui se sont rencontrées à Bennington, une école privée du Vermont. Alice a perdu ses parents dans un accident de voiture et a été soutenue suite à ce lourd traumatisme par sa tante Maude, qui gère son argent; elle est mariée à John et vit  à Tanger.  Lucy est américaine, Alice est anglaise. Lucy est solide, Alice est fragile. Enfin pas tant que ça, ni pour l’une ni pour l’autre. On apprendra les faits par la voix de l’une et de l’autre, et  c’est le point fort du roman, ces chapitres ne permettent pas déjà de tout saisir puisque les dires se croisent et avec habileté n’apportent que des miettes de réponse;

« …[…] elle ne voulait plus me voir. Elle m’avait regardée avec tant de colère, tant de haine, que la stupéfaction m’avait rendue impuissante.

Une fois de retour dans notre petite chambre silencieuse, je m’étais rendue compte que c’était la fin. Je n’avais plus aucune raison de rester. Alors j’avais fait ma valise, rien qu’une, n’y mettant que les choses avec lesquelles j’étais arrivée ici – quelques robes, des paires de bas. Les objets amassés au fil du temps – un livre acheté à la librairie, une feuille morte de l’automne précédent – restèrent sur place. »

On se questionne longtemps sur chacune des femmes, laquelle dit vrai, laquelle est saine d’esprit, laquelle est réellement entrée dans la folie. En lisant, on change d’avis quelques fois, c’est sans aucun doute ce qui donne envie de poursuivre la lecture. Et puis pour moi la fin est parfaite. Lucy va retrouver Alice à Tanger et vous lirez ce qui va alors arriver, inexorablement.

« John n’avait pas apprécié que je suggère une sortie – pour la simple raison que l’idée ne venait pas de lui – s’était plaint de sa longue journée de travail. Et puis, c’est qui cette fille ? avait-il continué en me sondant du regard dans le miroir de la salle de bains. Je suis persuadé que je ne t’ai jamais entendue prononcer son nom jusqu’à aujourd’hui. Après avoir fait une rapide toilette et discipliné ses cheveux à la gomina – dont l’odeur puissante m’avait donné la nausée – il s’était définitivement renfrogné une fois dans la rue, bien qu’il ait chercher à cacher sa mauvaise humeur derrière un sourire.

Et tout du long je ressentis sa présence. Lucy. Assise à côté de moi, ses yeux me sondaient dans l’obscurité, scrutaient John, et tout ce qui l’entourait,comme à leur habitude. Elle n’était à Tanger que depuis quelques heures et déjà je sentais l’effet qu’elle avait toujours eu sur moi: la force et le courage qu’elle me donnait, sa présence me procurant l’armure que j’étais incapable de me fabriquer. »

C’est caractéristiquement le livre dont on ne peut pas dire trop. Plus qu’un thriller ordinaire pourtant, avec une écriture très soignée et une psychologie et une atmosphère tout aussi bien travaillées. Quelques longueurs parfois, mais voici un roman  intelligent qui peut plaire à des publics très différents je pense, et pour un premier roman c’est un beau travail.

Mon avis n’est donc qu’un peu mitigé et si j’ai lu ce livre jusqu’au bout, c’est bel et bien parce qu’il accroche, parce que les deux femmes, Alice et Lucy sont des personnages très intéressants et approfondis. J’aime découvrir de nouvelles plumes, et je crois vraiment que sans cesse comparer les styles, les ambiances, les écritures doit être un poids pas toujours facile à porter pour les écrivains débutants. 

La phrase finale:

« Lucy le regarde se saisir d’un torchon qu’il passe sur le comptoir en bois, et le nombre de ses consommations s’efface peu à peu, jusqu’à ce que la surface redevienne vierge, comme si elle n’avait jamais été là. »

 

 

Deux livres, deux voyages et du bonheur.

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« Rue des voleurs » de Mathias Enard – Actes Sud

Voici un roman qui empoigne son lecteur dès la première page, et ne le lâche plus. Que dire, sinon que Mathias Enard, qui sait surprendre à chacun de ses livres, nous offre ici un roman d’apprentissage poignant,  plein d’une vie intense.

L’écriture est charnelle, au plus près des sensations et des sentiments de ce si touchant personnage qu’est Lakhdar. Jeune homme d’à peine 20 ans, bousculé par un monde en effervescence, coincé entre tradition et modernité, souvent naïf, toujours sincère, on le suivra de Tanger à Barcelone, sur son chemin chaotique où la littérature l’accompagnera et l’aidera à avancer.

De nombreux sujets d’une actualité brûlante sont abordés dans ce livre, un roman qui permet d’aborder notre société sous un autre angle que l’angle journalistique ; mais  la question est : comment avoir 20 ans dans un monde au bord de l’explosion, comment aimer, espérer, avoir des aspirations autres que matérielles, comment vivre ?

Ce livre n’est pas à la bibliothèque, mais ce sera un achat certain au printemps. Si vous ne pouvez pas attendre, allez-y ! Tout bon libraire l’aura !

Quant au second :

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« Dernières nouvelles du Sud » de Luis Sepùlveda et Daniel Mordzinski ( photographe ) – traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg – éditions Métailié

Il s’agit de ce qu’on pourrait appeler des récits de voyage ? Non, pas tout à fait…Un adieu à un monde en voie de disparition ? Un peu…Un texte d’amour pour une région du monde que le pouvoir de l’argent mène à sa mort ? On voudrait tant que ce ne soit pas le cas ! Que la Patagonie continue à nous faire rêver…

Alors, bien sûr, l’écriture, le ton, la voix de Sepùlveda, reconnaissable à son sourire en coin, ironique ou triste, d’ailleurs. Des photos en noir et blanc de son « socio » ( ami, camarade ) comme des testaments. Et puis, et puis ces rencontres dont on ne sait jamais trop si elles sont totalement authentiques ou si la malice de l’auteur en a rajouté un peu, comme ce petit homme qui marche dans la steppe patagonne et qui dit qu’il cherche un violon…Ou la vieille dame qui en caressant une brindille de bois mort en fait éclore une fleur…Les mécanos cheminots, les gauchos, le lutin au bonnet rouge…Merveilleuse galerie de portraits.. Comme on a les photos, on y croit ! On veut y croire totalement !.Parfois Kafka fait son entrée, quand Sepùlveda veut savoir, à Buenos Aires, où prendre un billet de train pour la Patagonie …

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Ce livre décrit des gens qu’on a spolié de leurs terres, de leur vie, de leur travail, et qui pourtant s’accrochent et restent vaille que vaille. Mais jusqu’à quand ?

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Encore un livre qui n’est pas à la bibliothèque , mais que je vous conseille si vous aimez sentir le vent sur les immensités désertes en tournant les pages, si les mots « Patagonie », « gaucho », vous font rêver, mais un livre où gronde une révolte triste et un peu désespérée…à la manière de Sepùlveda.

Ecoutez-le

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Ceci est une parenthèse :

cet article devrait faire plaisir à ceux qui pensent que les bibliothèques nuisent aux ventes des livres ! Quelle sottise ! C’est bien tout le contraire ! Petit format, et même grand , une bibliothèque ne pourra jamais tout proposer ! Pour un auteur qu’on va faire découvrir par un ou deux livres, le lecteur, s’il a aimé, ira acheter les autres ! Et on l’a vu souvent.

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