La lune se reflétait sur une mer d’huile. Le vent s’était atténué. Pas un souffle. Plus un drapeau ne claquait. À la surface de l’eau, le calme plat: les bâtiments ne tanguaient pas d’un pouce, ni les gros paquebots et les quelques courriers d’Algésiras ou Gibraltar, ni les barcasses de pêcheurs ou les vedettes rapides.
Plus rien ne bougeait dans le port de Tanger. pas un clapot sous les coques sombres des navires. Même les milliers de mouettes qui survolaient la ville en continu s’étaient tues. «
Mon article sera court sur ce roman d’enquête, celle-ci menée par Gabrielle Kaplan, détective privée. Il s’agit donc d’un roman 3ème d’une série qui met en scène Gabrielle Kaplan, je n’ai pas lu les autres mais il me semble que ce n’est pas si grave. Je ne suis absolument pas familière de ce genre , assez différent à mon sens du roman policier. Alors mon article ne sera pas très long, cette histoire est d’une complexité conséquente, avec plein de personnages, l’autrice mêlant personnes réelles et fictives, faits réels et fictifs, bref, il est difficile ici de séparer le vrai du faux, et ça, c’est plutôt amusant. Gabrielle est censée être une épouse à la recherche de son mari dont elle est sans nouvelles:
« Elle se leva pour ouvrir la fenêtre: la vue sur le détroit était à couper le souffle. Une perspective panoramique jusqu’à la mer, englobant toute la baie de Tanger. À quelques encablures, l’Espagne. Il faut dire que l’hôtel était construit sur un belvédère sans aucun vis-à-vis.
Après cette courte halte dans sa chambre, elle fit exactement ce qu’on attendait d’une épouse en quête de son mari: se rendre sur son lieu de travail, à la Compagnie nord-africaine et intercontinentale d’assurances, pour y rencontrer le patron, tâcher d’en savoir un peu plus au sujet de son vrai-faux époux et des raisons de sa disparition.
Elle s’était changée, et comme le temps était couvert, pour les besoins du personnage elle avait enfilé sur sa robe à fleurs à trois jupons un petit caraco au crochet parfaitement tartignole. Une couverture insoupçonnable. »
Bien sûr, j’ai aimé Gabrielle, et surtout, j’ai aimé la plongée dans Tanger des années 50. Un pays et une ville que je ne connais absolument pas, et qui ici grouillent de personnages interlopes. C’est l’ambiance que j’ai préférée. Et une grande envie de voir Tanger, qui , je le sais bien, a dû considérablement changer.
Je ne parlerai même pas de l’enquête de Gabrielle, mais de l’écriture, remarquable, précise, vivante, c’est elle qui m’a aidée à entrer dans l’histoire. La qualité aussi des portraits, femmes ou hommes, l’élégance de l’ensemble, comme les codes de cette époque dans les réunions cocktails et autres, fréquents, où se jouent pas mal de choses. Je crois que ce roman ferait un film épatant, façon années 50, avec des acteurs à « gueule », des femmes glamour à fume-cigarette, et de la lumière, du soleil, des ruelles. Regard sur une soirée qui rassemble « le tout Tanger », snob, superficiel, et ambigu:
« Kaplan continua à se mouvoir dans cette foire aux vanités, parmi les convives grisés et grisants, le visage dissimulé derrière son voile en mousseline. Elle avait le don de se rendre « transparente », et de se glisser dans une assemblée sans qu’on la remarque.
Des personnalités du tout-Tanger, ces exilés de luxe qui avaient fui les privations, les rationnements de nourriture et de plaisirs, ou les interdits, s’étaient regroupées autour de David Herbert, un aristocrate anglais emperruqué et vêtu d’une gandoura chatoyante, l’arbitre de la vie mondaine locale, dont la principale occupation consistait à amuser la galerie. Cabotin, il mettait une ambiance du tonnerre en dansant comme un damné. Pour ces mondains, la moindre excentricité était accueillie comme un trait de génie. »
La base de ce roman est historiquement juste, et suivre Gabrielle Kaplan en espionne dans cette ville a été un vrai plaisir. Belle écriture qui ne néglige pas une certaine poésie, des sentiments, et surtout une atmosphère parfaitement réussie, genre film avec Humpfrey Bogart, vous voyez ? De l’élégance, de la classe. Et une piqûre de rappel sur une époque qui protégea des personnages fort peu recommandables. Par exemple on croise ici la famille Guérini, marseillaise et puissante, et quelques allemands pas plus recommandables. Enfin, bon, quant à moi j’ai passé un excellent moment, une sortie de route de lecture que j’ai beaucoup appréciée.
J’ai rôdé sous le soleil de Tanger et dans ses ruelles, sur les pas de la belle Gabrielle car elle est belle, j’en suis certaine. Deux épilogues referment le livre, qui quoi qu’il en soit est passionnant pour ce qu’on apprend sur ce lieu et cette époque, et qui est écrit de très belle façon, mêlant fort bien l’histoire- l’Histoire- et le romanesque. Agréable lecture.
