« Octobre 1972
Premier jour
Toutes les villes regorgent de crimes. Elles en sont le terreau. Rassemblez suffisamment de personnes en un même endroit et, invariablement, la malveillance se manifestera d’une manière ou d’une autre. Telle est la nature de la bête. En général, elle dort, tapie sous la conscience du citoyen lambda. Nos soucis quotidiens obscurcissent le sens aigu que nous pourrions avoir du danger. C’est seulement par intermittence (lorsque, par exemple, se produit une catastrophe comme Ibrox ou qu’un Bible John s’étale à la une des journaux ) que les gens mesurent à quel point ils frôlent à chaque instant un danger potentiel. Ils perçoivent parfois avec une plus grande acuité qu’une menace étrange, omniprésente, rôde à la lisière de ce qui paraît la normalité. »
J’ai aimé ce roman d’abord parce que l’écriture est formidable, le ton aussi. Je me suis demandé à quel moment la plume de Ian Rankin est intervenue, tant tout est fluide. Pour 6 jours ( 6 chapitres ), s’installent une sorte de langueur, une attente lancinante de la suite au fil des pages. Je me suis surprise à être impatiente et à accélérer la lecture pour que les faits se décantent et que surviennent les démêlés entre police et gangsters. Ceux-ci ne manquent pas d’ailleurs. Entre la guerre des gangs mafieux de Glasgow et les confrontations entre policiers, l’action est là, les dialogues sont excellents, percutants, justes aussi. L’écriture crée, par le mélange de scènes de vie quotidienne – les histoires des couples par exemple – enquêtes et relations entre les personnages des deux bords, une sorte d’impatience, l’impression que tout prend son temps et c’est réellement ce qui se produit dans le roman, ça fouille, ça cherche, ça hésite, de piste en piste et selon l’enquêteur… et on tourne les pages pour savoir, comprendre.

Pour moi le grand plus du livre, c’est évidemment la force des caractères des trois policiers qu’on rencontre ici: Milligan, Lilley et en tête le formidable Jack Laidlaw, l’électron libre au caractère de cochon, mais si intelligent, au talent incomparable pour fouiller et flairer ce que personne ne perçoit.
« Parlant de bouquins, dit Lilley, je suis passé devant votre bureau…Ça change du Droit criminel ou des Règles de circulation routière… »
Laidlaw esquissa un sourire. « Unamuno, Kierkegaard et Camus.
-C’est pour nous rappeler que vous êtes allé à la fac?
-Je n’y suis resté qu’un an, et je n’ai pas vraiment envie de le crier sur les toits.
-Pourquoi ces livres, alors?
_On sait que le crime finit, expliqua aimablement Laidlaw. Avec un cadavre, souvent, puis un procès et quelqu’un qui va en prison. Mais où commence-t-il? Cette question-là est bien plus épineuse. Si on pouvait remonter aux origines, peut-être serait-il possible d’agir en amont et d’empêcher les crimes de se produire.
-La prévention de la criminalité, ça existe déjà. »
Laidlaw secoua la tête. » Ce ne sont pas des flics comme vous et moi qu’il faut, mais des sociologues et des philosophes. D’où les bouquins… »
-J’aimerais bien voir Socrate patrouiller les cités de Gallowgate un soir de match entre les Celtic et les Rangers.
-Moi aussi, ça me plairait. Vraiment. »
Du côté des gangsters, c’est la mort de Bobby Carter dans une ruelle derrière un pub qui va déclencher toute l’histoire, les soupçons, les interrogations, chacun sur le qui-vive. Les amitiés, les liens et la fidélité au chef ne sont pas des valeurs sûres dans ces deux gangs qui régissent dans la ville trafics et protections monnayées. Cam Colvin et John Rhodes, les têtes pensantes des gangs restent méfiants, soupçonneux envers les autres et envers leurs propres troupes, ce qui ne va pas sans dialogues sibyllins. Et puis quelques formidables scènes de règlements de compte, de défis avec une clé à mollette. Non, n’y voyez rien de burlesque, le vocabulaire est celui de l’affrontement, mais je sens dessous un – deux – écrivain-s qui se font plaisir dans ces scènes de confrontations, plus souvent verbales que physiques, avec une insistance sur les postures corporelles qui, dans leur force virile, sont censées intimider. Pour ma part, j’ai trouvé ces scènes assez marrantes, ce qui est une qualité, on est bien d’accord ! Laidlaw et Glasgow, constat sous un ciel gris:
« Il ne pleuvait pas tout à fait dehors, mais le crépuscule tombait, les phares des voitures et des bus éclairaient les piétons qui rentraient chez eux d’un pas lourd après le travail ou un arrêt au supermarché. Leur univers n’était pas le sien, et ils ne le remercieraient pas s’il leur offrait en partage. Il se demanda si Glasgow resterait toujours telle qu’elle était. Les choses allaient changer, sûrement; les emplois ne pouvaient pas continuer à disparaître, les gangs à devenir plus féroces, les gens à mener des vies de plus en plus difficiles. À ce moment-là, une jeune femme approcha en poussant lentement un landau, fascinée par le bébé à l’intérieur comme si elle avait inventé le premier bébé du monde. Pour elle, Laidlaw n’existait pas. Pour elle, rien n’avait d’importance excepté cette nouvelle vie qu’elle protégeait avec amour, et rien n’allait de travers tant qu’elle continuait à veiller au bien-être de son enfant.
« L’espérance est inépuisable », s’entendit-il dire à voix haute. »
Enfin Laidlaw, grand flic, parce que c’est lui qui après quelques temps de réflexion, de déductions, quelques engueulades avec Milligan, quelques soirées à l’hôtel et quelques pintes au pub, Laidlaw et son tempérament indomptable, c’est lui qui va comprendre qui a tué Bobby Carter. J’ai une phrase toute prête pour la question qu’il s’est posée, mais… non, je ne vous la donne pas, ce serait trop facile. Enfin, l’époque, les années 70 et on se croit au cinéma. Voilà. Comme je suis un peu en panne de lecture et surtout d’écriture, je crois que là, pour ce livre, j’ai fait un peu court, et j’espère vous donner envie quand même, malgré ma petite fatigue du moment. Très bonne fin. J’aime Laidlaw .
On entend :




Pour tout dire, c’est là un livre remarquable d’intelligence, mais aussi de malice et d’humour, traits qu’Andrée A. Michaud ne néglige jamais, en y pratiquant l’autodérision par exemple. Elle nous emmène chez elle, dans la maison où elle vit avec P. et des chats sauvés ici et là, trois pour être précise.
quelques couvertures et une litière. Notre maison est maintenant une maison à trois chats, dont chacun occupe un palier. Il ne manque plus qu’un quatrième chat, qui habiterait au grenier, pour qu’à toute heure on puisse apercevoir de la route la tête d’un chat s’encadrer dans l’une des fenêtres de chaque étage. »
« Je me suis composé un visage et suis sortie de la salle de bain pour me diriger vers le réfrigérateur. Je vais éplucher les patates ai-je lancé à P.. J ‘ai pris un ou deux verres de sangria avec Vince et je meurs de faim, puis j’ai vu sur le comptoir les ingrédients que P. avait préparés pour le souper, alignés dans une série de bols disposés en ordre de grandeur, le plus petit pour l’ail, pas encore écrasé, le deuxième plus petit pour les olives, le troisième pour le fromage, etc. Nous mangions des pâtes, ce soir, c’est moi qui l’avais demandé, ce que j’avais oublié dans ma hâte de cacher mon ivresse.
« Or, le souvenir existe-t-il chez quelqu’un qui vient de naître? Qu’en est-il du passé, en effet, de ces personnages qui débarquent à la page 12 d’un roman alors qu’ils sont déjà trentenaires et que l’on pousse vers l’avenir selon une ligne ne nécessitant aucun retour en arrière? Est-il possible d’expliquer ces personnages en fonction de leur hypothétique passé ou leur existence n’est-elle effective qu’à partir du moment où ils entrent en scène, où ils appuient sur la détente d’une arme à feu ou se jettent dans un fleuve dont seule la profondeur déterminera la suite du récit?
Ce livre est passionnant pour cela, pour le regard sans concessions de l’autrice sur elle-même, qui tout en écrivant un vrai roman avec une véritable énigme écrit un double ouvrage sur elle et son double en un jeu subtil. Passant de l’introspection en compagnie de Holy Crappy Owl à l’enquête sur les pas de /dans la peau de Andrée A.Michaud alias Heather Thorne, elle nous mène par le bout du nez, semant le trouble dans l’esprit des lectrices et lecteurs, comme elle, Andrée est troublée. Et le mot est faible.





« On avait récemment recensé de nombreux cas de femmes achetées pour quelques milliers de roupies à Murshidabad, puis amenées au Punjab dans le but d’assouvir les besoins des fermiers et des autres hommes. D’après certaines ONG qui travaillaient auprès des prostituées, elles étaient souvent attirées par des maquereaux qui prétendaient les aimer, puis littéralement vendues comme esclaves une fois sur place.





« Sa voix est douce et calme et j’anticipe avec un ennui infini le discours new age sur les arbres et leur pouvoir de guérison, l’énergie de la nature, gnagnagna.
« Le serveur amène nos consommations avec un air enjoué, « Et une glace pour la petite princesse! ». Je me demande à quel moment du siècle dernier les fillettes ont basculé sous le statut de princesses! » . Ça vient d’où? C’est la faute à Mickey? À la pub? C’est si enviable que ça d’être enfermée dans un donjon ou endormie sous une cloche de verre? D’attendre un bellâtre en armure avant d’enchaîner les grossesses pour atteindre le bonheur officiel? Le type me sourit. »
« Un sifflement surgit soudain d’entre les nuages blancs. Je lève les yeux.
troupeaux de villas-champignons se pratique donc également au milieu de l’hiver. Malheureusement, le manque de pluie depuis des semaines, la chaleur inhabituelle de cet hiver et des vents extrêmement violents transforment « l’écobuage immobilier » d’une parcelle en feux incontrôlables qui mobilisent plus de pompiers, et plus longtemps que d’habitude. Ceux-ci avouent leur crainte pour les jours et les semaines à venir devant un brasier qui semble couver en permanence et que l’on n’arrive pas à éteindre définitivement. Se rendent-ils compte, ces incendiaires, que c’est notre Amazonie à nous qu’ils brûlent? »