« À TOUS CEUX
QUI CREVÈRENT D’ENNUI AU COLLÈGE
OU
QU’ON FIT PLEURER DANS LA FAMILLE
QUI, PENDANT LEUR ENFANCE,
FURENT TYRANNISÉS PAR LEURS MAÎTRES
OU
ROSSÉS PAR LEURS PARENTS
JE DÉDIE CE LIVRE.
JULES VALLÈS, « L’enfant »
Pour une fois, ce sont ces mots de Jules Vallès mis en épigraphe par Sorj Chalandon qui débutent ma chronique. D’une part, parce que Jules Vallès est parmi les auteurs que j’ai lus et relus, sur les pas duquel je suis allée en Haute-Loire avec beaucoup d’émotion. Et avec ce nouveau roman, Sorj Chalandon ne pouvait trouver plus belle phrase en exergue. La plus adaptée, dans l’esprit même du roman qu’il a écrit.
Inspiré d’un fait qui remonte à 1934, on retrouve ici la rage de cet écrivain face à la violence et à l’injustice. Et bien sûr, j’ai été happée par cette atroce histoire. Atroce, il n’y a pas d’autre mot.
En août 1934, 56 gamins se sont échappés d’une colonie pénitentiaire pour mineurs, à Belle- Île-en-Mer. Et c’est ainsi que nous allons faire la connaissance de Jules Bonneau ( ! ), surnommé la Teigne. C’est lui qui va nous faire visiter ce bagne – car c’est un bagne – , ces chambrées sordides, lui qui va dire toute la violence des lieux, des gens, de lui-même. C’est lui, car il sera le seul à ne pas être repris lors de cette évasion et cela grâce à une rencontre. La rencontre d’hommes qui se battent, ici un pêcheur qui lutte contre l’océan pour tirer de l’eau son revenu et celui des hommes qui travaillent avec lui. Un pêcheur, qui ne supporte pas l’injustice, l’arrogance des puissants, et la violence institutionnelle. Ce brave homme et sa compagne seront les personnes qui éviteront le pire au gamin, qui, tellement marqué par le bagne, on le sent, est toujours prêt au larcin, au coup en douce…Il lui sera difficile de sortir du carcan, de l’armure de haine et de méfiance qu’il s’est construit.

Photographie utilisée dans la presse lors de la mutinerie de 1934, montrant les enfants de la colonie – Marque du domaine public – Collection Musée de Bretagne, Rennes
La grande première partie va nous plonger dans cette prison, car c’en est une véritable, où la vexation, l’humiliation, la privation de l’essentiel, en résumé la violence est telle, qu’il est deux possibilités pour les gosses: s’accommoder, obéir et subir, ou se rebiffer, réagir, rendre coup pour coup.
« Education correctionnelle, comme ils disent. Ils veulent nous instruire, nous ramener au bien. Pour nous inculquer le sentiment de l’honneur, ils nous redressent à coups de trique et de talons boueux. Ils nous insultent, ils nous maltraitent, ils nous punissent du cachot, une pièce noire, un placard étroit, une tombe… »
Je ne vais pas m’étendre sur cette ignominie, mais comment ne pas comprendre que de ce séjour naissent des êtres violents, sans états d’âme, prêts à tout pour survivre?
Sorj Chalandon, avec son talent et son écriture si juste, au plus près de ses personnages, nous raconte la Teigne, ses haines, ses peines, et son évasion. Le plus touchant dans cette histoire c’est ce dur à cuire qui va aimer un de ses camarades, un plus faible, un plus doux. Il va s’attacher à lui et essayer de le préserver. Sans y arriver, sa fin sera tragique.
« J’étais celui qui protégeait. Toujours, j’avais protégé. Avant que certains ne me traitent de teigne, d’autres m’appelaient la Sentinelle. Jamais je n’ai voulu être chef de rien, commandant de rien, officier de rien. J’étais un soldat. »
« Je me suis relevé, la silhouette de Loiseau au cœur. Sa voix suppliante. Son cri de moineau sous la gifle du gendarme. Ses jambes brisées par le Rosse. J’avais abandonné mon ami. J’étais malheureux. «
On ne peut que ressentir de la peine, de la colère, de l’effroi même en lisant les sévices, les brimades, les coups, tout ce que des adultes, au nom d’une soi-disant morale, au nom de principes absolument infondés, ce que les matons font subir à ces gosses. La Teigne sera une sorte de chevalier vengeur, celui qui se débat, celui qui cogne contre les coups.
Son attachement à plus faible que lui dénote qu’il est quand même, s’il se laisse un peu aller, capable d’aimer.
Son ami Camille Loiseau:
« Jamais de ma vie je n’avais pensé au mot « ami ». Jamais je ne l’avais employé pour personne. Je suis né sans proches, ni parents, ni amis. Ni les baisers d’une mère, ni les ordres d’un père. «
« Camille Loiseau était orphelin. Son crime ? Avoir été abandonné par ses parents à l’âge de 12 jours, enveloppé de langes et déposé de nuit devant l’entrée de la cathédrale Saint-Corentin, à Quimper. C’est pour ça qu’il avait été enfermé ici à 12 ans jusqu’à sa majorité. »
Il parviendra, lors de cette nuit d’évasion, à être le seul qui ne sera pas rattrapé. Car être une Teigne, ça peut servir.
« — La Teigne !
Personne n’a le droit de m’appeler comme ça. Jamais. C’est mon nom de guerre, gagné à force de dents brisées. Moi seul le prononce. Je le revendique et les autres le craignent. Aucun détenu, aucun surveillant, pas même Colmont le directeur ne peut l’employer. « La Teigne », c’est mon matricule et ma rage. Mon champ d’honneur. »
La seconde partie du roman, après l’évasion, on le verra travailler sur un sardinier, avec un homme bon et engagé. On le retrouve toujours méfiant, sur le qui-vive, et même prêt à faire des choses moches envers cet homme parce qu’il n’a connu que la maltraitance, son armure est toute de méfiance, de suspicion. Il n’a tout simplement rien connu de ce qu’est une famille, un cadre de vie, une chambre à lui, un travail, des rires, des repas dignes de ce nom. La Teigne, vivant chez ce couple, sera pourtant plus d’une fois tenté de leur jouer de sales tours. Mais quelque chose le retiendra. Sans doute l’amitié et la protection que ces gens lui offrent, ce qu’ils vont lui apprendre, une vue vers un avenir moins sombre que celui prévu pour lui. Il rencontrera alors Jacques Prévert, qui va écrire « La chasse à l’enfant » à la suite de cette évasion massive et de cette poursuite infernale par gendarmes et « braves gens ».
L’intérêt de ce roman réside dans ce choix de ne pas adoucir qui que ce soit, la Teigne en est une, et on se dit que l’instinct de survie toujours lui laissera ce nom et quelques uns de ses attributs. Mais on est soulagé de l’échappée du gamin, qui peu à peu va revenir à moins de violence et même à des émotions, toutes celles qu’il ne savait que taire, qu’il ne devait que taire pour pouvoir survivre.
« Je n’ai pas le droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et archer victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau. »
Quant à moi, je lis Sorj Chalandon depuis longtemps et à chaque fois il me bouleverse. Des livres comme ceux-ci sont nécessaires pour connaître des pans d’histoire, – même si comme ici ça semble de l’histoire locale, c’est bien la République qui ouvrait ces prisons – pour ne rien oublier et rester vigilant.
Pourquoi ce sujet le touche tant, écoutez ( vidéo non intégrable) sur Youtube, Sorj Chalandon à La grande librairie (Sorj Chalandon et les enfants de Belle-île- en- Mer )
