« Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu. »
Jean Giono.
« Fracasse
– Imagine les plus beaux jours de septembre, les arbres encore verts, la chaleur humide, la lumière déclinante, provocante, qui te fiche le cafard d’un coup.
C’est Javerne qui m’a raconté ça une fois qu’on s’est croisés en ville. »
Avec cette citation en exergue et les quelques mots du tout début du roman, vous rencontrez déjà deux des principaux personnages de ce livre étrange qui se déroule dans un hameau perdu dans les montagnes. Là vivent aussi Emaney, une femme qui a tout plaqué, mari et enfants pour s’installer dans un chalet où elle crée des vêtements assez particuliers. Emaney crée et vend ses robes originales et pour ça elle utilise les réseaux sociaux. Fracasse le poète, amoureux d’elle, finit par la retrouver et s’installe dans le hameau. Quant à Javerne, il vit ici en marginal pacifique, et puis enfin il y a Maïko, dont on se demande d’où elle vient et ce qu’elle fait là. Fracasse, quant à lui, sait bien raconter les histoires, il a la verve, le nerf…il recherche Rosalba, la déesse de sa vie, disparue il ne sait où.
« Grande gigue mal assurée, poulain instable, statue aux très longs cils, Rosalba rend les mecs nerveux ou sentimentaux, ce qui revient au même. Proie des hommes sans rien y comprendre, je redis ton nom Rosalba, mais il s’effiloche et je n’ai plus de toi qu’une image floue.
Tes beaux pieds écrasent l’herbe d’une autre prairie.
Personne ne connait ta personne. »
Ainsi ce petit livre inhabituel met en scène des personnages au caractère tracé à grands traits, puis définis plus finement, les uns après les autres, ce qui fait d’eux des sujets un peu mystérieux, compliqués à comprendre. Bref, l’auteur nous installe dans un huis clos au sommet, avec ces êtres quand même marginaux, tous. J’ai décidé après avoir lu cette histoire de ne rien dire de plus. Pourquoi? Parce qu’arrivée à la page 129, je lis la lettre de Fracasse à Emaney, et arrive la TROISIÈME PARTIE…Et là…eh bien je ne peux rien dire; mais ça rend ce livre absolument étonnant, ça m’a bien fait sourire aussi, et puis ça a éclairé les choses un peu mystérieuses et difficiles à interpréter des pages précédentes. Une précision donc : évitez de lire la quatrième de couverture. Ce serait un peu trop en savoir avant de lire cette drôle d’histoire.
Alors vous pouvez aller rencontrer la créative Emaney et ses réseaux sociaux, voir Fracasse se languir d’amour pour elle, croiser Javerne le marginal et la silencieuse et discrète Maïko, là haut dans ces montagnes enneigées. L’ensemble donne un livre intelligent, parlant au fond de la solitude et des artifices dont on croit qu’ils nous en sortiront. Lettre de Fracasse, l’amoureux éconduit et moqué, à Emaney:
« À une styliste
Comme la chenille, Rosalba s’est métamorphosée. Envolée.
Je m’adresse donc à l’Emaney des réseaux, celle qui taille, celle sui coud, qui pique, coache, édicte et proclame, traînant après elle tous les cœurs.
Celle qui vit des regards d’autrui comme la plante d’eau fraîche. Qui s’est donné une vie véritablement créatrice.
Tu es demeurée étrangère à mes regards, Emaney, tu m’ignores plus encore que celle sui t’a précédée, cette Rosalba niée, effacée, humiliée. Si par extraordinaire tu as remarqué ma présence, aussitôt j’ai fait l’objet de tes railleries. Dans la compagnie d’hommes frustes, tu as médit de moi. L’amour courtois, tu en ignores jusqu’à l’existence. Or sache, belle indifférente, que c’est parce que celui que tu considères comme un imbécile a fait de toi l’héroïne d’un récit qu’on commence à parler de toi et que tu vivras. »
J’ai été mitigée sur les deux premières parties, je ne voyais pas trop où allait cette histoire et Emaney m’a beaucoup agacée, puis à la fin, vous savez, c’est comme on se dit parfois: « Ah mais c’est donc ça!!! ». Intéressant . Et j’ai beaucoup aimé Javerne. Original, avec un ton bien choisi, une lecture intrigante.





C’est la quête de sujet d’un auteur qui se met lui-même en scène. Intéressant donc pour la construction, pour l’autodérision, pour l’imagination qui travaille sur les chapeaux de roues dans la tête du narrateur, décalé depuis ses 15 ans. Ce n’est pas non plus un texte sans surprises car le monde tel qu’il est contre le monde tel que le narrateur le pense, le conçoit, le fantasme, en est une belle et riche source. La déception que le Chinois en ressent quand la réalité l’aborde est d’autant plus importante et les sujets traités, nombreux, dans la vie de ce jeune homme dont la vie semble faite d’une suite de déceptions, désillusions, chagrins et colères. Ainsi parle-t-il de l’université:
L’amour contrarié, qui à l’adolescence prend toujours des airs tragiques, une communauté étrange et un peu inquiétante qui vit dans cette casse. Beau décor pour un polar – je ne démords pas du fait qu’il y a de ça dans cette histoire et que ça l’enrichit considérablement- , le Chinois m’a touchée, agacée et amusée aussi. C’est court, mais riche ( je ne vous ai pas dit grand chose ici, en fait…par exemple pourquoi on ‘appelle le Chinois…) et intelligent.