« Ces mensonges qui nous lient » – Linwood Barclay – éditions Belfond/Noir, traduit par Renaud Morin (anglais/Canada )

« -Il y a peut-être mis quelqu’un en planque, dit l’homme en écartant prudemment le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Quelqu’un qui surveille la maison en ce moment même.

Il prit soin de jeter un coup d’œil à l’extérieur sans se mettre devant la vitre. Il pleuvait. La lumière des réverbères se reflétait dans les flaques. D’un geste nerveux, il passa la main dans ses épais cheveux noirs. Les jolis traits de son visage étaient soudain altérés par l’angoisse. »

Ainsi commence ce roman policier bien ficelé, juste assez complexe dans son intrigue pour accrocher la lectrice. Cette lecture fut un moment de détente. Cet auteur écrit bien ( en tous cas c’est aussi bien traduit ) et arrive à capter l’attention grâce à des personnages bien dessinés. Il y a une pincée d’humour, d’ironie et la trame d’apparence simple est en fait un écheveau complexe, avec des retournements successifs qui surprennent. On se fait balader de suppositions en conjectures, et ma foi, ça marche ! On patauge dans la vie de cet homme qui lui aussi est perdu. Cet homme, c’est Jack.

L’intrigue repose sur un programme de protection des témoins dans lequel va être intégré le père du petit Jack et le livre commence sur le départ du père dans ce processus. Les adieux:

« Au lieu de se retourner, le garçon s’approcha de la porte d’entrée, l’ouvrit sans bruit et sortit en courant sous la pluie. Il rattrapa son père alors que celui-ci s’apprêtait à monter dans la voiture de tête.

-Attends.

Il se jeta à son cou. Son père s’agenouilla, voulut effacer les larmes sur les joues du garçon, mais elles étaient impossibles à distinguer des gouttes de pluie.

-Mon grand, je dois…

-Il faut que tu m’expliques. Il faut que tu m’expliques pourquoi tu ne peux pas leur dire que tu regrettes.

-Regretter ne suffit pas toujours.

-Qu’est-ce que tu as fait?

Le père hésita. L’agente s’était installée à l’avant pour s’abriter de la pluie, mais elle baissa sa vitre pour écouter.

-Tu finiras par l’apprendre. Ton papa n’est pas quelqu’un de bien. Ton papa a tué des gens, mon grand. C’est ce que j’ai fait. J’ai tué des gens. Mes excuses ne suffiront pas.

Il l’étreignit une dernière fois, monta dans la voiture et ferma la portière. Le garçon le regarda à travers la vitre et resta sous la pluie jusqu’à ce que la voiture tourne au coin de la rue. »

Jack, adulte, va devenir écrivain au succès bien moyen jusqu’au jour où à sa grande surprise il est recruté par les U.S. Marshals afin d’écrire des biographies fictives pour les gens comme son père, c’est à dire ceux qui ont dû renoncer à leur identité et leur vie ordinaire. Jack, l’enfant qu’il fut, va passer beaucoup de temps à chercher la vérité sur le départ de son père. C’est le cœur du roman et je n’en dirai rien si ce n’est qu’il va être recruté par Gwen Kaminski, de l’US Marshals Service, dont le chauffeur s’appelle Scorcese ( ! ) Mais Jack va enquêter, chercher, se torturer l’esprit pour essayer de comprendre et avoir des réponses. Il y a là de nombreux retournements de situation, des accidents, des surprises, bref on ne s’ennuie pas. Enfin Jack a aussi la chance d’avoir l’amour de Lana,   journaliste au « Star ». Lana est fine, très tendre avec Jack et sait fort bien faire parler les gens. Elle lui sera un secours, un soutien, une bonne compagne.

L’atout de ce roman est un scénario bien ficelé – ce livre ferait un bon film – , de l’humour bien dosé, de l’émotion aussi, des personnages qui d’un abord ordinaire sont pourtant complexes, les situations s’enchaînent à un rythme qui s’accélère au fil des pages, bref ! J’ai lu un film et je suis persuadée que celui-ci serait vraiment sympa. Jack est un beau personnage, qui a gardé en lui quelque chose de l’enfant qu’il fut, ce qui le rend très attachant. Volontairement je ne dis pas grand chose du cœur de l’intrigue, complexe et pleine de rebondissements, ce serait gâcher !!!

Franchement, j’ai passé un très bon moment avec une lecture facile mais pas simplette. Un bon moment de détente. Et j’attends le film, cette histoire est faite pour ça !

Fin émouvante, les derniers mots du père, écrits sur un papier vert déposé dans le portefeuille de Lana:

« Un bout de papier dépassait du rabat qui contenait les cartes, que je ne me souvenais pas avoir vu auparavant. Il s’agissait d’un papier vert, ligné, et j’ai reconnu le papier du bloc-notes qui se trouvait dans la boite à gants de la voiture de Lana.

Je l’ai lentement déplié. Il y avait un mot manuscrit. Écrit à la hâte. Il avait manifestement griffonné ces lignes puis placé le mot là où il pensait que je finirais par le trouver.  […]

Il m’a fallu un moment pour déchiffrer certains mots tant l’écriture était bâclée.

Mais j’ai fini par comprendre ce qui était écrit:

« Jack,

La période de rémission est terminée. Ça aura duré le temps que ça a duré. Les médecins me donnent deux mois. C’est fini pour moi.  Plus rien à perdre. Si tu trouves ça, j’espère que ça voudra dire qu’on a récupéré Lana. Quelle était la probabilité qu’un pauvre type comme moi engendre un fils comme toi? Je ne pourrais pas être plus fier. Que ta vie soit belle.

Je t’aime.

Papa »

« Mon fils ne revint que sept jours » – David Clerson, éditions Héliotrope

« Le premier jour mon fils me confia avoir la sensation que son cerveau pourrissait. Quand il passait la main dans ses cheveux ceux-ci s’arrachaient par centaines. La peau de son crâne était sèche, squameuse. Pourtant l’intérieur lui semblait gonflé par l’humidité. Il croyait parfois qu’un liquide s’écoulait de sa boîte crânienne, lui tombait sur la langue et qu’il l’avalait. »

Vous en conviendrez, le début de ce livre très court, plutôt une nouvelle qu’un roman, est assez peu engageant. Si étrange…

Voici l’histoire: une femme dans un chalet en Mauricie, du côté de Shawinigan, voit un jour arriver son fils qu’elle n’a pas vu – et pas su où il était – depuis dix ans. Il fait à sa mère le récit de son errance et tous deux vont passer beaucoup de temps à marcher dans les tourbières locales, l’homme y retrouvant son enfance.

C’est une sorte d’envoûtement étrange que ce récit, enchanté par ce milieu très particulier que sont les tourbières. L’eau, les plantes, sphaignes et autres, les champignons, la décomposition en lente avancée, avec ses odeurs de tourbe, de pourriture…tout ça donne à ce court petit livre une étrangeté un peu malaisante parfois. Mais le fond du récit, c’est le symbole qu’est cette tourbière, à l’ image du cerveau de l’homme qui après s’être replongé là, repartira. Laissant sa mère, à nouveau. 

Il y a derrière une histoire familiale, juste frôlée, mais cette femme ne restera plus seule dans ce lieu hanté, en quelque sorte. Je pourrais bien sûr dire plus, mais c’est si court, ça n’aurait pas de sens. En tous cas c’est une écriture un peu hypnotique, pour un monde étrange, une histoire triste, mais qui sur la fin s’éclaire par la grâce des petits enfants. Néanmoins, du fils à la mère, on frôle les abords de la folie.   

Ce texte se lit sans peine, mais avec des frissons, pas seulement pour la tourbière – qui pour moi est un symbole autant qu’un milieu – mais aussi pour l’ambiance très spéciale rendue par l’écriture, une sorte de silence, des odeurs, des bruissements… 

Etrange .

« Les petites musiques » – Roland Buti, éditions Zoe

 « Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil  pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore mais avec réticence et sans logique, comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines. »

Une lecture très émouvante, à la fois tendre et violente. Rocca, Dino Roccasecca, immigré italien, vient d’obtenir un permis de séjour de longue durée, et travaille, avec sérieux et passion aussi, dans une entreprise où il assemble des caméras. Il aime son travail, ce qui l’aide aussi à supporter le fait que la mère de son fils Ivo est morte à la suite de son accouchement. 

Un jour survient une femme blonde, qui descend  – ou plutôt qui en est éjectée brutalement – d’une auto . Voici Màša:

« Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Màša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.

-On m’a jetée. »

La vie de Dino avec Màša va ainsi commencer, et de cette union naîtra Jana, une enfant pas comme les autres, très proche de son frère mais bien moins « sage » que lui. Intrépide, elle l’entraînera dans les montagnes, dans les forêts, elle n’aime que ça et rêve de vivre en pleine nature. Jana, de deux ans plus jeune que son frère va être à l’origine de toute une suite d’événements perturbateurs. Et par ce biais, l’auteur, avec une grande délicatesse et beaucoup de pudeur aussi, parle d’un temps peu glorieux pour la Suisse sur le traitement des enfants « hors des clous » (pour parler avec délicatesse car Jana le mérite ).

C’est donc aussi l’histoire de Jana, fille libre et turbulente, fille indocile et intelligente. Cette histoire sera dramatique dans ce pays rigoureux, voire violent , sévère, sans indulgence pour les jeunes filles libres. Je pourrais vous raconter les escapades de Jana et Ivo, au lien si fort, vous parler d’Ivo, et de Rocca, ce père démuni, qui verra son emploi vaciller à cause des évolutions techniques et technologiques. Ses enfants jouent avec des rebuts de mouvements Colibri défectueux: 

« Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait de lamelles de métal qui vibraient. Ces mécaniques lilliputiennes parfaitement audibles à plusieurs mètres de distance étaient insérées dans de petites boîtes en bois peintes et illustrées, avec une clé de remontage pour tendre le ressort. »

Mais ce livre, au caractère très unique, vaut par sa narration, douce pour ses personnages, et très concrète pour une réalité si dure. Rocca, emploi perdu est plus qu’émouvant. C’est une des qualités de ce court roman: ne laisser personne dans l’ombre, chaque personnage a une place essentielle, les caractère sont pleins de finesse, c’est vraiment très très fort. On sent l’amour émerger de cette famille, monter en surface, avec des émotions très vives, quelles qu’elles soient, une vie de famille agitée de vaguelettes puis d’une lame de fond. Le lien entre Ivo et sa sœur est magnifique, si fort, si tendre, et par moments totalement désespéré face au monde réel. Ivo prend toute sa place vers la fin du roman, il est un très beau personnage, vraiment. Et si cette fin est triste, elle échappe au désespoir grâce à lui.

« Ivo a vu son père pour la dernière fois un dimanche matin dans la cuisine, le visage couperosé, les joues colorées et un regard plein d’incompréhension. Le vent mauvais de la crise avait aussi soufflé dans les montagnes du Jura. Les ingénieurs avaient pourtant longtemps affiché leur optimisme: la qualité supérieure de modèles uniques, le soin maniaque apporté au façonnage de la plus modeste pièce de leurs caméras, devaient s’imposer face aux appareils japonais ou américains moins chers et moins fiables. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence: la perfection n’était qu’un détail accessoire dans la vie économique. »

J’ai été littéralement envahie émotionnellement par cette histoire, dans laquelle on comprend comment un système peut détruire, et comment l’amour peut sauver. Je l’ai lu d’une traite, sous le charme triste et pourtant beau, puissant de cette histoire.

Volontairement, je ne propose aucun extrait parlant de Jana, elle est le cœur de cette histoire tendre et brutale et puis triste et lumineuse. Forte émotionnellement, un livre intelligent et sensible. Coup de cœur.

« Ténèbres et compagnie » – Sigitas Parulskis, éditions Agullo, traduit du lituanien par Marielle Vitureau

TÉNÈBRES ET COMPAGNIE - Agullo Editions« COCHONS

« Ma vie ressemble à un mégot » pensait Vincentas en glanant par terre les restes de tabac écrasé, humides de salive. Comme si ce n’était pas lui qui menait sa propre vie, comme si  c’était quelqu’un d’autre qui agissait à sa place. Et que cet autre n’avait laissé qu’un mégot de la vie de Vincentas, puis l’avait jeté et s’en était allé. Et Vincentas était resté à se consumer. »

Me voici confrontée à un livre dur – pour le sujet – et perturbant – pour la même chose -, une lecture peu habituelle et qui raconte l’horreur. En Lituanie, en 1941, le peuple lituanien participa activement au génocide de la population juive du pays: 94% fut exterminée. Il est vrai qu’on ne connait pas très bien l’histoire de ce pays ni tellement sa littérature – enfin il me semble qu’on ne lit pas tous les jours des infos sur la Lituanie, ni sur sa littérature -.

Il m’a été difficile de lire ce livre, dur, cru, violent, où une histoire d’amour, pourtant, parvient à redonner figure humaine au personnage principal. Lui, c’est Vincentas, photographe.

« Quand la guerre a commencé, il est sorti dans la rue pour la photographier. Les partisans insurgés l’ont arrêté et l’ont accusé d’espionnage pour le compte des bolchéviques. Ils ont voulu l’abattre sur place, mais ils l’ont finalement enfermé dans une geôle. Quand ils l’ont fait sortir et adosser contre le mur, un officier SS l’a sauvé de la mort. »

Qui a « négocié  » sa tranquillité et celle de la femme juive dont il est épris, Judita, en échange de photographies des massacres. Vincentas n’est pas « mauvais » – enfin chacun jugera comme il veut -, mais il obéit, il photographie, parfois essaye d’éviter certains clichés, mais l’allemand veille. Près de la fin, la lettre de Judita, magnifique. Vincentas n’est pas « mauvais », mais enfin, il collabore.

Vous disant ceci, je revis encore le moment où j’ai failli laissé ce livre tant il contient de violence, que les moments d’amour, de tendresse de ce couple plus qu’improbable, ne suffisent pas à faire supporter.

« Sur le lieu de la fusillade se trouvaient également deux lignes de surveillance: la première formée par les policiers lituaniens, la deuxième par les gendarmes allemands avec leurs mitraillettes. Les Juifs devaient entièrement se déshabiller et se mettre à plat ventre dans la fosse. Des bataillons d’hommes s’arrêtèrent au bord de la fosse, quelques Allemands avec des armes automatiques les rejoignirent et soudain trois condamnés se mirent à courir le long de la fosse au lieu de rester allongés. Ils réussirent à s’en échapper, tentèrent de se diriger vers la rivière, mais les tirs se succédèrent et les trois hommes s’effondrèrent. »

Néanmoins je l’ai lu d’un bout à l’autre un après-midi dans mon fauteuil, sidérée. Car il y a tant d’ambivalences, tant d’atrocités, tant de passages où je me suis dit, mais comment, comment, comment est-ce possible…Je vais mettre ici quelques extraits, et ne vais pas écrire bien plus. Pour faire trouver un lectorat à un tel livre, il ne faut pas trop en dire, mais surtout il faut dire que ce photographe navigue à vue – pour ainsi dire – entre la peur qui lui occupe le ventre, et sa capacité à se distancier ( vraiment? pas sûre du tout ). Sans doute, j’aurais pu renoncer au bout de quelques pages, mais je suis obstinée, et je voulais savoir jusqu’à quelles altitudes iraient ces atrocités nazies, et la complaisance lituanienne. Reste cet amour en temps de guerre, quelques pages lumineuses grâce à la belle Judita. Des passages bouleversants, sang et larmes. La lettre de Judita, extrait, assez long:

« Tu as dit qu’il existe des similitudes entre le Christ et le photographe. Ils ne font qu’observer les gens sans pouvoir les transformer ni les aider. Le rat aussi observe. Il attend qu’une miette tombe pour l’attraper. Mais nous ne sommes pas des rats, nous ne sommes pas des idoles que l’on accroche aux murs des temples. Nous sommes des humains. Nous devons faire des choix, nous devons répondre de nos actes. Personne d’autre ne peut le faire à notre place, c’est à nous-même que cela revient.

En quoi es – tu meilleur que ce pervers qui viole les femmes en regardant une tête décapitée? Tu as regardé mourir des milliers de gens, et tu n’as pas fait que regarder, tu as tout capturé avec tes images et ce pour le plaisir de quelqu’un. Et de retour à la maison, tu violais une femme, tout en savourant l’image des mourants dans ta tête. Oui, tu violais, car l’amour mensonger est une violence pire qu’un crime évident. C’est comme si j’avais fait l’amour avec un rat qui avait revêtu provisoirement l’apparence d’un être humain. La guerre fait tomber les masques.

Ne me cherche pas, je ne veux plus te voir. Même si mon cœur se déchire, je ne le peux plus. « 

C’était tout. Rien de plus. Juste une lettre. »

Terrible. Et édifiant.

« Terres promises » – Bénédicte Dupré La Tour, éditions du Panseur

Terres Promises - 1 » – ELEANOR DWIGHT-

C’était jour de paie pour les vachers des plaines. Au bord du lit, Eleanor Dwight remontait son bas le long d’une jambe brune. La chambre sentait encore le mauvais tabac que l’homme de la veille n’avait pas cessé de chiquer. Il n’avait pas cessé, hormis pour cracher un jet noir dans le bassin avant de se vider plus bas, les yeux écarquillés de stupeur. »

Ainsi commence ce premier roman stupéfiant de maîtrise, un livre que je n’ai pas lâché.

L’autrice raconte, à travers plusieurs personnages, une histoire qui si elle est connue à travers déjà de nombreux romans ou films, prend ici une nouvelle approche et beaucoup de force, une grande amplitude. Voici déroulée la grande conquête de l’Ouest, les cow-boys et « Indiens » de notre enfance. Mais aussi on entre dans les saloons où travaillent les femmes de petite vertu, avec les hommes brutaux, rudes, sales –  pas toujours – , mais quand même qui viennent s’y abreuver et y soulager leurs désirs ou leurs besoins. La vie quotidienne est décrite ici avec finesse, précision, et un brin d’humour et de dérision:

« Quand Morgan Bell revenait de la forge, charbonneux et fourbu, sa femme Bessie préparait un baquet d’eau si chaude que toute peine s’évaporait dans l’instant. Elle le lavait au crin, toute sa peau sombre s’embrasait. Alors il sortait du baquet, dressé par un désir mordant, et Bessie signifiait son refus par un claquement de langue. Le temps du baquet n’était pas le temps du lit.  Le temps du lit sonnait une fois par mois. Tout acte et toute pensée avaient une place bien définie. Elle l’enveloppait d’un linge, le séchait dans un ordre invariable, avec des gestes identiques et réglés non par une habitude, mais une volonté de suivre les mêmes rituels, car les rituels tenaient le monde fragile des hommes, tout comme les barrages retiennent les eaux.

Bessie se mit en tête de lui apprendre les manières. »

On croise aussi beaucoup et surtout les orpailleurs acharnés, obsédés, délabrés par leur quête folle. Puis on assiste à l’extermination perverse des peuples autochtones, on voit ce qu’est être noir de peau dans cette Amérique naissante, et puis aussi ce qu’est être une femme. Celles comme Eleanor Dwight, par exemple, une prostituée qui est pour moi un axe de ce livre. Un personnage magnifique que cette femme aux allures de reine, c’est ainsi que je l’ai vue. Les hommes sont à ses genoux et viennent pour elle dans ce saloon. Mais pas que pour son bien, car la vie de prostituée, même pour Eleanor, reste un servage ignoble.

« C’était jour de peine pour les filles de joie.

De sa chambre, Eleanor pouvait entendre Monroe. Quand l’homme de loi entrait dans l’établissement, une houle imperceptible agitait la salle, l’atmosphère changeait de tessiture et se chargeait d’une tension, d’une fausse placidité. L’homme était craint, non qu’il soit brutal, mais lorsqu’il parlait, il retenait sa voix comme on empêche une bête prête à mordre, d’une chaîne dont on ne connaissait ni la longueur ni la solidité. Il maîtrisait sa voix comme il tenait d’une main les cheveux d’Eleanor, lorsqu’il était là-haut, pour qu’elle se plie à son désir, cette main qui laissait toujours un billet repassé à l’amidon sur la table, presque vierge et craquant sous les doigts. »

C’est un roman bruissant de voix qui s’affrontent ou se rencontrent. C’est un roman qui m’a portée dans les Grandes Plaines et je le reconnais, j’ai été surtout fascinée par Eleanor, qui ressurgit à plusieurs moments. Ce roman incroyable, fait de vies minuscules, douloureuses, violentes, des vies qui cherchent à se faire une place sur ce nouveau territoire, d’autres qui y sont depuis longtemps et cherchent à y survivre, ce roman est une sorte de kaléidoscope fascinant. Dans le livre en 13 chapitres, il y a « Kinta », que j’ai lu auparavant, offert en service de presse. Et Kinta est une de ces femmes qui brise les conventions, puisqu’elle méprise son époux et tombe amoureuse d’une homme blanc.

Ce livre est une très très grande réussite, j’ai été très impressionnée par la maîtrise de l’autrice, par sa force d’écriture, qui donne sur un sujet mille fois traité un roman absolument unique, puissant, captivant. Oui, j’en suis vraiment bluffée.

« En posant le pied sur le nouveau continent, le père Nathaniel fut assailli par les mouches. Le port grouillait de nuées, excitées par l’odeur du poisson et d’urine des marins venus dépenser leur solde dans les tripots. Ce territoire n’avait rien de nouveau. Certes, il faisait plus chaud que dans son pays natal et l’on ne portait pas les mêmes vêtements. Certes, la langue y était étrange, comme si plusieurs dialectes avaient été cousus ensemble, comme ces carrés de laine dépareillés qui, assemblés, forment des couvertures. Certes, les baraques n’avaient rien de semblable avec les petites maisons de pierre à peine plus hautes que les murets des enclos à moutons, et les visages étaient tous dissemblables, grimaçants, étrangers. Mais la nature humaine, cette nature divisée de l’intérieur, était toujours la même, quels que soient la région, le pays, le continent. Invariable dans ses petitesses, persistante dans ses bas appétits, elle apportait, où qu’elle aille, la marque indélébile de sa perte. »

La quatrième de couverture, pour une fois, propose un panorama du récit sans en dévoiler le contenu. Bref, vous l’aurez compris, énorme coup de cœur. Je pense aller voir l’éditeur tout près de chez moi, et j’espère m’entretenir avec Bénédicte Dupré La Tour.

Quoi qu’il en soit: un livre absolument remarquable, bravo !