« Terres promises » – Bénédicte Dupré La Tour, éditions du Panseur

Terres Promises - 1 » – ELEANOR DWIGHT-

C’était jour de paie pour les vachers des plaines. Au bord du lit, Eleanor Dwight remontait son bas le long d’une jambe brune. La chambre sentait encore le mauvais tabac que l’homme de la veille n’avait pas cessé de chiquer. Il n’avait pas cessé, hormis pour cracher un jet noir dans le bassin avant de se vider plus bas, les yeux écarquillés de stupeur. »

Ainsi commence ce premier roman stupéfiant de maîtrise, un livre que je n’ai pas lâché.

L’autrice raconte, à travers plusieurs personnages, une histoire qui si elle est connue à travers déjà de nombreux romans ou films, prend ici une nouvelle approche et beaucoup de force, une grande amplitude. Voici déroulée la grande conquête de l’Ouest, les cow-boys et « Indiens » de notre enfance. Mais aussi on entre dans les saloons où travaillent les femmes de petite vertu, avec les hommes brutaux, rudes, sales –  pas toujours – , mais quand même qui viennent s’y abreuver et y soulager leurs désirs ou leurs besoins. La vie quotidienne est décrite ici avec finesse, précision, et un brin d’humour et de dérision:

« Quand Morgan Bell revenait de la forge, charbonneux et fourbu, sa femme Bessie préparait un baquet d’eau si chaude que toute peine s’évaporait dans l’instant. Elle le lavait au crin, toute sa peau sombre s’embrasait. Alors il sortait du baquet, dressé par un désir mordant, et Bessie signifiait son refus par un claquement de langue. Le temps du baquet n’était pas le temps du lit.  Le temps du lit sonnait une fois par mois. Tout acte et toute pensée avaient une place bien définie. Elle l’enveloppait d’un linge, le séchait dans un ordre invariable, avec des gestes identiques et réglés non par une habitude, mais une volonté de suivre les mêmes rituels, car les rituels tenaient le monde fragile des hommes, tout comme les barrages retiennent les eaux.

Bessie se mit en tête de lui apprendre les manières. »

On croise aussi beaucoup et surtout les orpailleurs acharnés, obsédés, délabrés par leur quête folle. Puis on assiste à l’extermination perverse des peuples autochtones, on voit ce qu’est être noir de peau dans cette Amérique naissante, et puis aussi ce qu’est être une femme. Celles comme Eleanor Dwight, par exemple, une prostituée qui est pour moi un axe de ce livre. Un personnage magnifique que cette femme aux allures de reine, c’est ainsi que je l’ai vue. Les hommes sont à ses genoux et viennent pour elle dans ce saloon. Mais pas que pour son bien, car la vie de prostituée, même pour Eleanor, reste un servage ignoble.

« C’était jour de peine pour les filles de joie.

De sa chambre, Eleanor pouvait entendre Monroe. Quand l’homme de loi entrait dans l’établissement, une houle imperceptible agitait la salle, l’atmosphère changeait de tessiture et se chargeait d’une tension, d’une fausse placidité. L’homme était craint, non qu’il soit brutal, mais lorsqu’il parlait, il retenait sa voix comme on empêche une bête prête à mordre, d’une chaîne dont on ne connaissait ni la longueur ni la solidité. Il maîtrisait sa voix comme il tenait d’une main les cheveux d’Eleanor, lorsqu’il était là-haut, pour qu’elle se plie à son désir, cette main qui laissait toujours un billet repassé à l’amidon sur la table, presque vierge et craquant sous les doigts. »

C’est un roman bruissant de voix qui s’affrontent ou se rencontrent. C’est un roman qui m’a portée dans les Grandes Plaines et je le reconnais, j’ai été surtout fascinée par Eleanor, qui ressurgit à plusieurs moments. Ce roman incroyable, fait de vies minuscules, douloureuses, violentes, des vies qui cherchent à se faire une place sur ce nouveau territoire, d’autres qui y sont depuis longtemps et cherchent à y survivre, ce roman est une sorte de kaléidoscope fascinant. Dans le livre en 13 chapitres, il y a « Kinta », que j’ai lu auparavant, offert en service de presse. Et Kinta est une de ces femmes qui brise les conventions, puisqu’elle méprise son époux et tombe amoureuse d’une homme blanc.

Ce livre est une très très grande réussite, j’ai été très impressionnée par la maîtrise de l’autrice, par sa force d’écriture, qui donne sur un sujet mille fois traité un roman absolument unique, puissant, captivant. Oui, j’en suis vraiment bluffée.

« En posant le pied sur le nouveau continent, le père Nathaniel fut assailli par les mouches. Le port grouillait de nuées, excitées par l’odeur du poisson et d’urine des marins venus dépenser leur solde dans les tripots. Ce territoire n’avait rien de nouveau. Certes, il faisait plus chaud que dans son pays natal et l’on ne portait pas les mêmes vêtements. Certes, la langue y était étrange, comme si plusieurs dialectes avaient été cousus ensemble, comme ces carrés de laine dépareillés qui, assemblés, forment des couvertures. Certes, les baraques n’avaient rien de semblable avec les petites maisons de pierre à peine plus hautes que les murets des enclos à moutons, et les visages étaient tous dissemblables, grimaçants, étrangers. Mais la nature humaine, cette nature divisée de l’intérieur, était toujours la même, quels que soient la région, le pays, le continent. Invariable dans ses petitesses, persistante dans ses bas appétits, elle apportait, où qu’elle aille, la marque indélébile de sa perte. »

La quatrième de couverture, pour une fois, propose un panorama du récit sans en dévoiler le contenu. Bref, vous l’aurez compris, énorme coup de cœur. Je pense aller voir l’éditeur tout près de chez moi, et j’espère m’entretenir avec Bénédicte Dupré La Tour.

Quoi qu’il en soit: un livre absolument remarquable, bravo !

« Contrée indienne » Dorothy M. Johnson – Gallmeister/Totem, traduit par Lili Sztajn

Contree-indienneComme après le beau livre de Craig Johnson  je n’avais pas envie de quitter ces contrées où les Indiens et leurs esprits occupent encore les lieux et les éléments, comme je n’avais pas envie de revenir ici, je suis restée à la Frontière et dans le Territoire, avec ce livre que j’avais prévu de lire depuis très longtemps, je suis restée en Contrée indienne.

Dorothy M.Johnson est née dans l’Iowa et a vécu la plus grande partie de sa vie dans le Montana, elle a enseigné dans la ville de Missoula. J’ai découvert, dans ce recueil de nouvelles une plume assurée, une écriture riche mais sans ornements inutiles, reflétant merveilleusement ces temps âpres de la conquête. Mêlant plusieurs points de vue, sans jamais aucun jugement , traçant des portraits sincères des Blancs et des Indiens de ce temps, Dorothy Johnson entreprend une peinture réaliste et humaniste de cette époque, de ces lieux et de ces gens. J’ai bien sûr pensé à « Homesman » de Glendon Swarthout, situé dans les mêmes endroits, encore sans nom sinon Frontière et Territoire. 

1897_Saloon_BlackhawkJ’ai beaucoup aimé ce recueil, en particulier « L’homme qui tua Liberty Valance » ( adapté au cinéma par John Ford en 1962, avec James Stewart et John Wayne ), « La tunique de guerre »( peut-être bien ma préférée ), ou encore « Un homme nommé Cheval » ( adapté par Elliot Silverstein,en 1970 ). En fait, je crois bien que je les ai toutes aimées. Rien n’est occulté de ce qu’on peut qualifier de « mauvais » chez ces hommes, rien n’y est tu de ce qui en fait des êtres sensibles, rien n’est moral ou moralisateur, la littérature de Dorothy M. Johnson jaillit de sa terre et de ses racines, avec force.

Quelques extraits glanés au fil des pages :

Dans « L’incroyant » : « La vie d’un Indien Crow était faite d’une discipline sévère et farouche. Il grandissait en aspirant à la gloire; il s’affamait et priait pour obtenir sa médecine; quand il pensait l’avoir trouvée, il partait chercher le danger. Et après un certain temps, il mourait. La vie d’un homme blanc était infiniment plus compliquée. Il y avait trop de choses qu’il pouvait désirer et trop de façons d’échouer en essayant de les obtenir. »

saloon et palais de justice roy beanDans « L’homme qui tua Liberty Valance » :  » […]mais Bert Barricune était toujours là, à l’arrière-plan. Il n’imposait jamais, ne conseillait jamais, il surveillait simplement de ses yeux mi-clos injectés de sang. Bert Barricune, qui ne fut jamais grand-chose mais ne se montra jamais importun, était le rappel vivant et silencieux de trois dettes : un chapeau plein d’eau sous les peupliers, un coup de feu dans la rue poussiéreuse, et Hallie qui cousait tranquillement sous la lampe dans le salon. »

Fred_E._Miller-Spotted_Rabbit_(Crow_tribe)_on_horseback,_MontanaDans « La tunique de guerre » ( oui, vraiment ma préférée ) :  » Je ne comprends pas les hommes blancs et je ne veux plus les voir. Ils tuent le bison et mon peuple a faim. Ils tirent sur mes jeunes braves et nos femmes pleurent dans les loges. Nos enfants n’ont plus de pères pour faire de la viande. Je ne veux plus voir d’hommes blancs. J’en tuerai le plus possible jusqu’à ce que je meure. »

« Je porte la tunique de guerre. C’est un lourd fardeau. L’homme qui la porte doit toujours être devant au combat, il doit être le dernier à battre en retraite. Il doit veiller sur son peuple et lui donner ce dont il a besoin. il ne doit jamais être en colère si l’un des siens lui a fait du tort. Un homme m’a pris deux chevaux, mais je lui ai pardonné et je lui ai donné un troisième cheval. je maintiens la paix parmi ceux de mon peuple. je voudrais pouvoir enlever la tunique de guerre, mais mon peuple a besoin de moi. Je la porterai aussi longtemps que je pourrai. »

Cheyenne_using_travoisDans « Cicatrices d’honneur » : « Charley Lockjaw est mort l’été dernier dans la réserve. Il était très vieux – une centaine d’années, avait-il affirmé. Il portait toujours ses cheveux nattés, comme seuls le font les hommes les plus âgés de sa tribu, et ses tresses étaient fines et blanches. Son visage féroce avait l’apparence d’une pomme ratatinée. Il était courbé, frêle et tremblant, et sa voix ressemblait au gémissement du vent dans les herbes de la plaine. »

Je termine en disant aussi que les femmes de ces histoires, comme celles de « Homesman », endurent, éprouvent, combattent.

Un très beau livre, et un art de la nouvelle totalement maîtrisé.

horses-78223_1280Le rêve d’Emma Prince : « Elle s’imagina chevauchant près de lui, entendit le martèlement des sabots des chevaux. Les sabots qui tambourinaient et marquaient le tempo : la nuit, galoper; le jour, se cacher – et toujours, se moquer du danger. »

 

Âmes sensibles, s’abstenir…

http://www.youtube.com/watch?v=z829cL9spho

 

« Faillir être flingué » de Céline Minard – Payot-Rivages

minardAh ! Quel bonheur! Je salue Céline Minard pour ce roman, une vraie de vraie réussite enthousiasmante et réconfortante. Parce que cette sorte de livre me réconcilie avec la littérature française j’en veux encore, j’en redemande, de l’authentique fiction ! Tantôt lyrique, tantôt burlesque, du drame à la comédie comme savent si bien le faire ses homologues américains quand ils s’approprient le genre western, Céline Minard écrit une épopée  dans la grande lignée de la mythologie du Far-West. Un départ tout en lenteur, un chariot où hurle la grand-mère mourante escortée de ses deux fils, de son petit fils et d’une gamine apprivoisée, les paysages peints par le souffle des vents, empreints des magies indiennes dont Eau-qui-court-sur-la-plaine est la maîtresse; les personnages tracent leur chemin et vont converger vers une ébauche de ville où naîtra une civilisation. Mais avec quelle liberté et quel brio Céline Minard s’empare de ces mythes ! Elle dessine une fresque pleine d’énergie et de véracité même dans les scènes les plus improbables.

Dans l’Ouest de Céline Minard tout peut arriver, tout est possible, tout est en devenir. J’ai adoré la scène des bains où nos cow-boys discutent de l’Amour, par exemple:

« Selon Zeb, Amour était quelqu’un. Il avait été engendré dans des temps très anciens par le dieu de la ressource un soir qu’il était pris de boisson et qu’il était tombé sur une humaine en haillons, la pauvreté incarnée, superbe, endormie devant la porte du saloon. C’est pour cette raison qu’Amour était dur, pauvre, en sandales, sans maison, mais résolu, ardent, excellent pisteur, sorcier magicien et beau parleur. Ni mortel ni immortel, jamais longtemps satisfait, jamais vraiment fatigué, Amour, avait dit Zébulon, était un bâtard de toute beauté. »

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La galerie de portrait est complète ( parfois on pense même à Lucky Luke ! ) : le barbier, l’armurier et l’inénarrable saloon de Sally qui joue aussi bien de son charme que de son Derringer ! Les Indiens, les Chinois, le colporteur, les troupeaux et les voleurs et je n’oublie pas les tueurs à gages, tous sont là, impeccables en toutes circonstances . Les derniers chapitres, comme au cinéma, déroulent un dénouement au ralenti et silencieux ( on peut se mettre la bande-son harmonica )  et puis tout reprend son cours,  la genèse a eu lieu et la ville va grandir, les couples se sont formés, les voies se sont trouvées. Mais je ne dois pas manquer de dire que c’est un livre subtil , un vrai western et non une parodie ou une mauvaise imitation; sonore, odorant, chatoyant, derrière le décor se révèle une vraie réflexion sur la naissance d’un monde et sur ce qui fait les hommes.

Ainsi quand on apprend l’histoire de Zébulon :

« Un terrier, un endroit à lui. Loin en arrière dans la forêt qu’il chérissait comme un trésor.[…] Elle était pour lui un refuge, elle le nourrissait, elle le berçait quand il en avait besoin. Il pouvait y disparaître en un clin d’oeil. Il avait recours à elle.[…]

Le jour de ses douze ans, il s’était aperçu en attrapant des grenouilles qu’il avait vécu plus longtemps dans les bois que sous le toit paternel. Qu’il  avait mieux mangé. Qu’il s’était senti moins seul. Et comme il n’avait jamais pensé à sa solitude, il avait été submergé ce jour-là par un sentiment de tristesse et de liberté trop grand pour son âge. »

Vous pouvez lire l’article paru dans Télérama avec qui – pour une fois ! – je suis d’accord.

J’ai vraiment beaucoup aimé cette lecture, de celles qui me font partir illico, voir et entendre ce qui défile sur les pages et participer à l’histoire. De celles qui font du bien.

Du souffle, de la force, du talent, je me suis ré-ga-lée !

Sur les traces d’Oliver Gallmeister, un éditeur à l’Ouest…

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Oliver Gallmeister a apporté incontestablement un renouveau dans l’édition de  littérature américaine. On aurait pu se dire »De la littérature américaine ?  Oui, et alors ? On en a déjà plein, non ? » Et bien non, il nous manquait ces écrivains-là, ceux dénichés pour nous par ce curieux-là, Oliver Gallmeister.

Plongée au coeur de l’Amérique rurale, provinciale ( parfois, on pourrait dire « primaire » ! ), d’hier et d’aujourd’hui.   Grands espaces sauvages, pêcheurs de truites et éleveurs de chevaux, ranchers et cow-boys, ou banlieues miteuses, rongées par la drogue, l’alcool, la violence, le chômage, une autre vue des USA, plus près des gens dits « ordinaires », shérif de campagne ou barmaid accorte, petit voyou ou vieux fermier plus rude que les hivers du Wyoming, des personnages inoubliables, des paysages à couper le souffle ou à faire frémir ( je viens de terminer « Pike »…)

 Vous pouvez depuis longtemps consulter le site Gallmeister ( dans nos liens « éditeurs » ), sobre et beau, comme le graphisme choisi pour les livres. Parmi les collections proposées, la Noire, Nature Writing et Totem ( format de poche ) nous ont déjà procuré d’infinis plaisirs de lecture, et ces dernières années, cet éditeur passionné emplit nos rayons de la bibliothèque de Thoissey ( et les nôtres aussi ! ) avec un public garanti et enthousiaste à chaque fois. C’est cette Amérique des grands espaces surtout qui  fascine  et  fait rêver ( on l’a vu avec notre expo sur le Far-West qui est celle qui a le mieux marché ).

Chacun y trouve son bonheur : les amoureux des chevaux, les férus de civilisation indienne, les pêcheurs à la mouche, les écologistes épris de nature encore sauvage, on y croise des personnages drôles et originaux, ou décalés, paumés, à la marge, des thèmes de réflexion infinis…Et de grandes plumes, que l’on veut suivre au fil de leurs écrits omme David Vann ou Craig Johnson.

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Oliver Gallmeister a fait le pari osé mais gagnant d’une nouvelle maison d’édition indépendante, dans un secteur pour le moins bouché. Nul doute que son enthousiasme, sa qualité de lecteur et sa capacité à dénicher des auteurs pleins de force sont les raisons de son succès ainsi que l’équipe qu’il a su former autour de lui; je pense en particulier aux traducteurs, qui font selon moi un travail extrêmement difficile et qui sont là très bons, je trouve. 

Aux Quais du polar à Lyon, l’an dernier, j’ai pu discuter avec Sophie Aslanides, traductrice de Craig Johnson, et on comprend que ce travail ne se satisfait pas d’un face à face avec le texte, mais de rencontres avec l’auteur, de visites sur les lieux , d’une imprégnation de l’atmosphère. Cette discussion démontrait aussi la passion de ces gens de métier, et  on sait alors que le livre qu’on a lu avec tant de plaisir est le fruit d’un énorme travail.

Combien de livres Gallmeister ai-je déjà présentés en « Coups de coeur » ? Beaucoup ! De Craig Johnson à Mark Spragg, en passant par David Vann, Bruce Machard et Larry McMurtry…Du bonheur, de l’évasion, de l’émotion et de l’intelligence.

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Ecoutez cet homme qui rend les lecteurs heureux :