« L’Homme de pluie »- Jonas Karlsson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Actes Sud

« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »

C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.  Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec. Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.

« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.

N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »

Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.

Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.

Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !

« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »

Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.

La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre. 

Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les sables de l’Amargosa » – Claire Vaye Watkins – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

« Elle n’aurait pas du faire entrer le chien de prairie dans la bibliothèque. Luz Dunn le savait à présent, mais c’était la première bestiole qu’elle voyait depuis longtemps et son apparition l’avait déstabilisée. »

Voici un livre étrange, exigeant, prémonitoire sans nul doute. Que ce soient l’écriture, la façon d’aborder les thèmes, l’architecture du livre, tout est original dans ce roman impressionnant sous la plume d’une jeune femme qui fera parler d’elle, c’est certain, après ce premier roman très maîtrisé.

Un constat: les dérèglements climatiques donnent naissance à des livres vraiment forts, inquiétants et qui donnent à réfléchir. Encore une fois, la littérature accomplit une œuvre salutaire sans négliger la poésie qui dans le roman de Claire Vaye Watkins est omniprésente.

Big Dune, Amargosa Valley, Nevada – par Ken Lund from Las Vegas, Nevada, USA

En Californie une terrible sécheresse sévit depuis longtemps, au point que la population doit s’en aller; seuls quelques groupes marginaux choisissent de rester mais se retrouvent bientôt cernés par une dune géante, des vagues de sable qui avancent pour tout ensevelir. Il n’y a plus d’eau, y compris en profondeur. Il faut savoir que l’Amargosa  ( « l’eau amère » ) est une rivière qui va du Névada à la Californie, en traversant la Vallée de la Mort et le désert de Mojave, puis près de Las Vegas elle s’en va sous terre. Mais ici pas une goutte, mais du sable…

Au milieu de ce désordre climatique qui génère la panique, voici Luz er Ray, deux amoureux. Elle fut mannequin, Ray déserteur, ils s’aiment et se protègent. Lors d’une sorte de cérémonie pour appeler la pluie, parmi de jeunes gens peu rassurants, ils voient une toute petite fille aux cheveux plus clairs que le sable et aux yeux gris-bleus;  attirés par cette petite personne, sans vraiment se poser de questions, ils enlèvent la fillette – qui sera nommée Ig – et s’enfuient saisis d’une tendresse immédiate :

« Luz était parfaitement à l’aise. La danse de la pluie s’était évanouie, les laissant seules dans le crépuscule enfumé, avec la pulsation des feux, au loin, qui semblait dire « viens ». Luz sourit, la petite aussi, et Luz sentit alors une insoutenable bouffée d’affection, à la fois envers l’enfant et venant de sa part. »

. Ils vont rejoindre une colonie dirigée par un sourcier qu’on dit visionnaire. Dans la première partie, elle a planté le décor, présenté la vie des deux personnages, leur histoire et leur rencontre – avec humour et poésie  – :

« La nature s’était refusée à eux. L’eau, la verdure, le règne mammifère, le tropical, le semi-tropical, le feuillu, le verdoyant, ces putains d’agrumes, tout cela leur avait été refusé depuis si longtemps qu’avec chaque jour, chaque projet, il devenait de plus en plus impossible d’imaginer une époque où il en serait allé autrement. La perspective de Mère Nature ouvrant les cuisses et réinvitant Los Angeles à goûter sa plénitude s’évaporait de jour en jour, comme l’eau scintillante des derniers réservoirs où patrouillait la National Guard au pied des collines.

Et pourtant Luz rêvait d’une ménagerie. »

Le roman est bâti en trois parties ( Livres un, deux et trois ) et comporte outre un questionnaire, des listes de mots, un procédé malin pour connaître un personnage, un rapport psychiatrique, un texte à deux voix, des sortes de « radio-trottoirs » où chacun donne un avis, et puis au milieu du livre deux, un lexique et un carnet naturaliste de textes et dessins illustrant la faune nouvelle apparue dans le désert, comme ça:

NÉO – FAUNE de la MER DE DUNES DE L’AMARGOSA

Une introduction, par Levi Zabriskie

Ce manuel a un usage précis:

« L’injustice, c’est vulgaire. Tout le monde s’en fout, de l’injustice.

On doit au contraire proposer l’expiation. Leur servir la vertu absolue. On change le scénario du circuit de la culpabilité. On ne peut pas la boire, la culpabilité. On ne peut pas se baigner dedans. On dit: » Peu importe que vous ayez niqué la moitié du pays, tué les rivières, vidé des millénaires d’aquifères, nourri les enfants à l’arsenic et menti là-dessus, parqué une nouvelle fois des citoyens dans des camps d’enfermement, laissé mourir les gens derrière les grilles des zones de transit. C’est pas grave. C’est même bien – parce que, voyez donc ! Vous avez créé cet écosystème magique. Dans le même esprit que les Ukrainiens qui qualifient Tchernobyl de parc national. C’est bien ce que tu voulais faire, hein, l’Amérique ? Bien joué! Bravo ! »

Dans ce livre deux, c’est donc une alarme stridente, urgente et colérique que Claire Vaye Watkins fait retentir à nos oreilles avec un talent indéniable.L’auteure manie langue familière et vocabulaire très précis, scientifique même, avec beaucoup d’habileté et on sent derrière ça de vraies connaissances du sujet; car si c’est de l’anticipation, on sait bien, que…pas tant que ça.

Et là arrive la troisième partie, carrément plus dénonciatrice encore, où on va découvrir ce qui se passe dans ces dunes, sous tout ce sable, et ce n’est pas réjouissant. Mon but n’étant pas de vous raconter le livre pour vous éviter de le lire, mais au contraire de vous dire : mais lisez-moi ça ! – rien de plus sur le déroulement des événements.

Les vies de Luz, Ray, Ig vont être malmenées, aux prises avec les marchands de mensonges de tous bords, avec les illuminés et les pervers, aux prises avec la soif et le manque, heurtées à un horizon de sable mouvant sans arrêt, sans vision, comme leur vie qui sont hantées de cris, de cauchemars et de terreurs. Et une grande soif d’amour et de paix.

Le cri que pousse cette jeune écrivaine devrait tous nous faire réagir, et à minima réfléchir. Sa voix parle un langage poétique plein de larmes, de cris de douleur, de colère, un langage où l’humour grince fort, une langue qui hurle  – révélant peut-être un sentiment d’impuissance – contre ceux qui sacrifient la terre et les êtres vivants à leur soif de pouvoir et d’argent, contre ceux qui éteignent les neurones ( des pages sur la télévision d’une virulence !!! ) et bousillent les cerveaux. On rencontre de beaux personnages, j’aime beaucoup Dallas par exemple, et Cody, et puis Luz me fait de la peine. Quant à Ig, au fil des pages on comprend ce que l’auteure a voulu incarner en elle.

Je ne m’attendais pas à la fin, mais elle est belle, comme ce livre est beau et d’une très grande force de frappe émotionnelle et intellectuelle. Un livre qui fait appel à notre affect mais tout autant à notre intelligence. Personnellement, je reste très impressionnée par le talent impétueux de Claire Vaye Watkins, une voix très originale, une forte personnalité, à suivre. 

Enfin bravo à la traductrice qui a su rendre le rythme et le ton très particuliers du roman, et à cesTerres d’Amérique, qui n’en finissent pas de nous étonner.

http://clairevayewatkins.com/