Quelques questions à Éric Forbes, à propos de « Amqui », premier roman

Cher Éric, bonjour et merci. Merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions et merci pour la lecture savoureuse que vous m’avez offerte.

J’ai pu lire que vous êtes libraire et collectionneur de polars. Vous avez donc de beaux atouts pour à votre tour vous lancer dans l’écriture.

1-Est-ce qu’il a fallu beaucoup de temps pour oser vous lancer, l’envie était-elle là depuis longtemps ou bien ce fut un besoin pressant, un sujet qui survient, une stimulation particulière ? Dites-moi quelle a été la machine qui s’est mise en route pour débuter ce roman.

  – Depuis à peu près l’âge de 12 ans, soit depuis que je m’intéresse au polar, l’idée d’écrire un roman m’a toujours trotté dans la tête.  Sauf que, pendant longtemps, je ne croyais pas avoir ce qu’il faut pour en écrire un.  À force de fréquenter les plus grands auteurs, j’avais développé, je crois, une espèce de complexe d’infériorité. Et, honnêtement, même après l’écriture d’Amqui, et son succès inespéré,  ce complexe me hante toujours. Comme si j’étais un imposteur sur le point d’être démasqué !  Ce qui m’a décidé à envoyer le manuscrit d’Amqui (qui dormait dans un tiroir, et sur lequel je travaillais par intermittence depuis une douzaine d’années), le véritable élément déclencheur, est un sentiment d’urgence qui m’a saisi après un incident cardiaque où j’ai failli laisser ma peau ( le même genre d’incident qui tue le fils de Leblanc dans mon livre). Quand on réalise que, dans la vie, tout peut basculer en un claquement de doigt, on fait fi de ses scrupules et on fonce en se disant qu’on a rien à perdre, sauf, peut-être, un peu d’amour propre.

2-Les deux personnages principaux, Chénier et Leblanc, ont la même ténacité dans leurs actes. Leblanc est intéressant, par sa fragilité et son addiction. Et Chénier, lui pour sa froideur quand il exécute son plan de vengeance. Comment naissent de telles figures ? 

   – Pour le personnage de Leblanc, qui est un peu cliché, j’en suis conscient (et c’était voulu), je me suis appuyé sur un des poncifs du polar: enquêteur alcoolique, dépressif, cynique … etc.  Pour ce qui est de Chénier, c’est un peu mon double maléfique !  Dans un cours de création littéraire, à l’université, un prof nous avait dit d’écrire sur ce que l’on connaissait.  C’est donc ce que j’ai fait !  Et j’avoue qu’il y avait un petit côté jouissif à lui faire exécuter plein d’actes transgressifs !

3-Cette question un peu banale cependant votre réponse m’intéresse ; quels sont vos auteurs inspirants, ceux qui ont stimulé votre envie d’écrire et du polar tout particulièrement ?

    – Les premiers livres se rapprochant du polar que j’ai lus sont des Bob Morane.  Moi-même de lointaine origine écossaise, j’étais un fan fini de Bill Ballantine !  Rocambole, Rouletabille, Arsène Lupin, entre autres, ont nourri ma jeunesse, jusqu’à ce que je mette la main, par hasard, sur mon premier polar pour adulte à l’âge de 12 ans: Nécropolis, de Herbert Lieberman.  Ce fut un choc, et un immense coup de foudre.  S’enchainèrent ensuite les classiques de la Série Noire: Hammett, Chandler, Thompson, Williams et plein d’autres.  Ainsi que beaucoup de contemporains : Westlake, Block, McBain, Sjowall et Wahloo, Leonard, Benacquista, Manchette, Izzo, Rankin, Nesbo, Barcelo, Grafton, Rendell … etc.  Et plein d’autres.  J’étais, et suis toujours, un lecteur de polars boulimique!

4-Avez-vous choisi Montréal dans un automne pluvieux et Amqui dont vous êtes originaire juste parce qu’on ne parle bien que de ce qu’on connait ? Ou bien des comptes à régler ?

   -Comme je l’ai mentionné plus haut, on écrit effectivement sur ce qu’on connaît.  Je vis à Montréal depuis plus de trente ans et j’ai vécu à Amqui pendant une période charnière, soit de l’âge de 9 ans jusqu’au Cégep.  De plus, il était clair dans ma tête que si l’action du livre devait se déplacer dans une autre ville que Montréal, ce serait Amqui. Une forme d’hommage, de reconnaissance, même, peut-être.  D’ailleurs, j’ai insisté auprès de mon éditeur pour que le nom Amqui apparaisse dans le titre.  Pour ce qui est de la grisaille, ce n’est qu’un autre cliché du polar totalement assumé!

4-Enfin, il me semble que Amqui est le début d’une série, en tous cas je l’espère ! Est-ce le cas ou bien la fin donne une impression trompeuse ?

    -Il devrait y avoir une suite, effectivement. J’y travaille (lentement). Sauf que, ce qui est compliqué, c’est que je n’avais pas imaginé de suite lorsque j’écrivais Amqui, puisque je ne croyais pas vraiment qu’ Amqui allait être publié !  La fin ouverte du livre s’explique par le fait, tout simple, que j’aime les fins ouvertes dans les polars ! Beaucoup d’auteurs, lorsqu’ils se lancent dans un projet d’écriture, ont déjà un plan préétabli de ce qu’ils vont faire avec leurs personnages sur plusieurs livres.  Pas moi. Il faut donc que je bâtisse une histoire crédible, sans être redondant, tout en respectant certaines règles du polar auxquelles je tiens.  Et puis, disons qu’en période de Covid l’ambiance morose n’est guère propice à la création. Pour moi, à tout le moins,

En tous cas, votre livre m’a fait du bien, Chénier a servi de défouloir psychologique, une lecture jubilatoire, intelligente et drôle.

Je vous remercie d’avoir accepté mon invitation sur ces quelques questions.

  – Merci pour l’invitation!

Entretien avec Anaïs Hébrard, à propos de « Rebecca de Winnipeg »

S – : Anaïs, tout d’abord merci d’avoir accepté de bavarder avec moi. La première chose que je souhaite dire c’est que votre livre est à mon avis extrêmement original, ce qu’on appelle un OLNI, Objet Livresque Non Identifié, sans doute. 

A peine avais-je commencé que les questions arrivaient, alors je vais essayer de faire ça tout bien en ordre ! Pouvez-vous nous parler de vous et de ce qui vous a amenée à écrire ce livre incroyable?   

A – : Et bien voilà: je suis née à Strasbourg. Une semaine à peine après ma naissance, mes parents ont quitté la capitale alsacienne pour Mulhouse. Je n’ai donc jamais vécu dans ma ville de naissance que je ne connais que par bribes. Ma mère était suisse et mon père des Cévennes, mais tous deux, et cela a son importance, de tradition et de culture protestante. Lorsque j’ai eu 18 ans, je suis partie faire mes études, danse et théâtre, à Paris. Puis, à 32 ans, une grosse crise existentielle m’a menée à Saint-Pierre-et-Miquelon, de l’autre côté de l’Atlantique. Déracinement absolu. Citadine, parisienne, protestante et déliée de ma famille, je me suis choisie un environnement insulaire, maritime, catholique où les liens familiaux sont primordiaux. L’individualisme parisien a dû se faire tout petit face à la force d’une vie communautaire soudée. Alors que j’écrivais en dilettante, le besoin d’inventer et de raconter des histoires s’est imposé. Ce sont les ateliers d’écritures à distance proposé par Aleph-écriture, animés par Isabelle Rossignol qui m’ont secoué les puces.

Lorsque le cycle d’ateliers s’est achevé, j’avais deux solutions: m’inscrire à une autre thématique de travail ou me lancer dans l’écriture d’un premier roman…j’ai choisi la seconde solution!. Avec un conseil emprunté à la méthode dans une coquille de noix d’Alain André: chevaucher le dragon. Ce conseil a été le leitmotiv de mon cycle d’écriture avec Rebecca.

S – :  Bon, inévitablement, la première question est : Mais d’où sortez-vous un tel personnage ? D’où vient cette Rebecca si attachante, tellement hors normes, quelle est l’ histoire de ses origines – je veux dire de sa création – ?  Parlez-moi de ce choix qui complexifie Rebecca, à savoir : une jeune fille élevée chez les amish et atteinte de la maladie du sirop d’érable. Ah elle n’a pas une vie facile !

A – : Rebecca est née de plusieurs micros-aventures. La première aventure a été pour moi un stage dans un restaurant alsacien réputé « L’auberge de l’Ill ». J’avais 42 ans, je faisais le deuil de mes enfants imaginaires impossibles à faire, je préparais un BEP hôtellerie-restauration. Et me voici en stage de cuisine dans le temple de la gastronomie alsacienne. Dans la salle, sans pouvoir les rencontrer, je savais qu’il y avait des stars, des politiques et un roi (ou un prince). Bref, du bien beau monde! Paul Bocuse avait téléphoné au chef Marc Haeberlin pour lui dire un truc extrêmement  grossier à propos d’un match de foot entre alsaciens et bâlois, ce que le chef s’était dépêché de relayer dans la cuisine. Gros rires autour du foie gras. Dans ce temple, il y avait une tante de la famille qui offrait aux stagiaires un livre de prières. La gastronomie dans sa perfection, une clientèle huppée et une adorable vieille dame toute discrète qui distribuait à cette ruche affairée sa nourriture spirituelle. Une fois la journée terminée, je m’en retournais dans la famille chez qui je logeais, une famille de luthériens pratiquants. Le soir, toutes les portes restaient ouvertes pour que le poêle du rez de chaussée chauffe la maison jusqu’au dernier étage. Les enfants de la maisonnée faisaient partie d’un groupe religieux dont le personnage référant était Winkelried, un sauveur helvète du XIVème siècle. Selon la légende, ce dernier avait donné sa vie, mû par la force de sa foi, transpercé de mille lances pour sauver sa ville, lors de la bataille de Sembach, en Suisse. 

Autre micro-aventure: mon beau-frère, alsacien, me raconta un jour l’origine alsacienne des Amish de Pennsylvanie. Je n’en revenais pas. Cette société dépeinte dans Witness, film que j’avais adoré, venait de la petite ville de Sainte Marie aux mines. Ma mère m’avait aussi fait part de l’histoire d ‘un de ses amis qui avait gagné un concours de dessin dont le prix était un séjour chez des Quakers, à Philadelphie. Et puis encore une rencontre dans l’avion Montréal-Francfort de deux femmes dont le physique détonnait. Elles étaient massives, immenses et portaient des petites charlottes de percale. Après avoir fait connaissance, elles me montrèrent des photo du baptême de leurs filles dans une rivière que je pouvais deviner glacée. Nous discutions dans un langage moitié anglais-moitié allemand. Ainsi j’ai compris qu’elles étaient d’origine ukrainiennes et vivaient en Alberta, dans une communauté mennonite, mennonites que l’on retrouve près de Montbéliard. Ce courant de migration m’a fasciné. Ces régions si lointaines, pourtant  si proches de ma région natale par leurs liens religieux.

Enfin j’étais en villégiature à Saint-Jean de Terre-Neuve. Ma logeuse m’avait emmenée au Cap Spear, cap le plus à l’est du continent nord américain . Par terre, je ramasse un papier de chocolat Lindt. Face à moi, les écriteaux avec les distances entre le cap et les villes d’Europe. Comme j’aurais voulu qu’il y ait un fil entre le cap et Londres pour que je puisse, en funambule, marcher jusqu’à l’Europe. Du papier de chocolat est née l’idée d’une jeune fille suisse qui passerait par Spear pour rentrer à Genève ou Zürich.

Rebecca prenait forme! Il fallait aussi la fragiliser d’où l’idée de lui créer une maladie génétique typique de la société amish. Cette terrible maladie du sirop d’érable a été une de ces trouvailles « pile » que l’on reçoit lors d’une création! Comment aurais-je pu inventer une maladie pareille et la coller à une canadienne, une maladie qui fait référence à l’érable, arbre emblématique du Canada et au sirop, issu de la sève du même arbre! Comment inventer une affection héréditaire qui rend la viande « poison » et qui a des répercutions neurologiques. Oui, cette maladie a été un cadeau pour cette histoire.

Par ailleurs, en inventant Rebecca, je ne devais jamais perdre de vue que son ignorance devait être le fil conducteur de ses errements et de son regard sur le monde. 

S – : Je reconnais sans mal que certains chapitres sont difficiles à lire, tant la langue est étrange. J’ai beaucoup aimé le chapitre « Du brouhaha dans la cuisine », parce que ce titre est exactement le bon, cette conversation en désordre, cette agitation d’avant mariage, ces envolées brèves, vives… Celui-ci n’est pas facile à lire, mais on suit, on comprend, et puis on entend ! On s’en sort avec le parler québécois aussi. Le plus difficile pour moi a été la rencontre de Rebecca avec la femme dans la mini-comtesse. Parlez-moi de ce travail sur la langue, les langages. Et puis bon, sacré numéro, cette veuve en voiture ! 

A – : Depuis toute petite, je suis entourée de langages, de mixages entres mots, sons et termes. Ma mère nous parlait français mais avec toutes sortes de mots vaudois. J’entendais l’alsacien que je ne parlais pas mais dont je saisissais le sens, les tournures occitanes de mon père s’invitaient à table et nos jeunes filles au pair, suivant leurs origines, parlaient un français lardé d’anglais ou de suisse-allemand. Je me souviens de mon premier voyage en France « de l’intérieur », en Vendée où je m’étais demandée comment je pourrais me faire comprendre…j’étais pourtant française! J’ai toujours été charmée par les personnes qui inversent les expressions françaises, les ré-interprètent, mélangent les genres, les alsaciens qui parlent leur dialecte en ajoutant du français, les expressions ré-appropriées comme par exemple un jour, mon grand père des Cévennes: comme dit le proverbe cévenol, il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark! Ce sont ces mélanges, ces accents, ces êtres que l’on rencontre au fin fond des forêts, les solitaires perdus dans leur solitude, qui ont inspiré Mini-Comtesse. Comprendre une mélopée, un sens, une intention sans saisir précisément chaque mot. Cela dit, après une lecture à la bibliothèque de Saint-Pierre, je me suis rendu-compte que  c’était à haute voix que Mini-Comtesse prenait tout son sens. Son langage obscur devient limpide, entre respiration, précipitation et souvenirs déchiquetés.

S – : Un personnage m’intrigue ( en même temps, tous sont intrigants… ), l’homme avec le chat sur l’épaule… éclairez un peu le mystère, juste un peu ?  ( j’ai ma réponse, mais sans rien dévoiler, parlez moi de ce beau personnage ) Il dit quand même à Rebecca de traverser l’océan à bicyclette…

A – : Ce personnage est inspiré d’un homme qui avait été de passage à Saint-Pierre et qui avait dressé une chatte blanche avec laquelle il voyageait. Il nageait avec elle, la prenait sur l’épaule, la transportait dans un sac à dos. Mais dans mon histoire, il est la conscience qui fourvoie, l’intuition qui se trompe, l’anti-bon-sens quand la volonté masque le danger, il est l’erreur quand on est amoureux, le danger quand la vigilance se trompe de route, il est la folie de Rebecca. Il est sans doute  la mort. Pourtant, il permet à Rebecca d’aller au bout de sa décision. Le chat/chatte est l’animal solitaire, sans foi ni loi, qui sommeille en chacun de nous, gracieux mais sauvage.

S- : Ce livre, et en cela je l’aime d’autant plus, est très cru, et passe parfois à une poésie très belle par la grâce de celle de Rebecca. Un de mes personnages préféré est le routier, ce dur à cuire que Rebecca touche si fort à le faire pleurer. Il est d’une humanité vraie et maladroite, c’est en fait un homme bon. Et puis il y a Latifa et cet improbable bordel de Freaks. Pas si improbable ?

A – : Sans doute, ai-je envie que mes personnages soient tout, sauf manichéens. Que rien ne soit tranché. Qu’aucune valeur ne soit belle ou sale. Que les uns et les autres, fassent autant de bien que de mal à Rebecca, par leurs convictions ou leurs peurs du vide. Pour le bordel des Freaks, je me suis inspirée d’une émission de télé-réalité américaine, le Jerry-Springer show. Cette émission me sidérait avec une question qui me taraudait: c’est vrai ou c’est faux? C’est dans cette émission que deux soeurs siamoises racontaient leur vie amoureuse. J’ai sans doute eu envie de créer un monde tordu et fantasmagorique à partir de bribes volées lors de confessions de comptoirs. Enfin, sans fanfaronner, en étant la plus modeste possible, je voulais que mon roman ait quelque chose de Tarantino. Je voulais chevaucher un dragon écumant, fumant, parfois fumeux, rempli de sa rage, qui morde et qui arrache, un dragon nourri de viande crue.

S – : Enfin, la bonne Suisse et les scènes finales qui achèvent le portrait tragique de Rebecca. On veut rire mais on pleure. Ce livre est unique, vraiment. Avez-vous d’autres projets d’écriture? 

A – : Oui, la bonne Suisse qui, avec amour autant qu’humour, en prend un petit peu pour son grade ! J’ai effectivement d’autres projets. Comme il m’est difficile de plonger à nouveau dans la finalisation d’un nouveau roman, il y a heureusement de petits chantiers qui me permettent de garder le fil de l’écrit. Articles pour le journal francophone de Terre-Neuve et Labrador, Le Gaboteur, pièces de théâtre et sketches écrits dans le cadre de mes ateliers-théâtre dont je suis l’animatrice, textes pour des ouvrages collectifs comme par exemple, La cinquième saison, revue littéraire romande.

Rebecca a été mon aventure initiatique. Imaginer son vécu à partir de mes micro-aventures, de récits familiaux, de rencontres fortuites. Creuser le paradoxe entre amour et chimère. Inventer des personnages qui naviguent entre réalité et croyances, vertu et mensonges, tendresse et cruauté. Développer la question des déracinés: mais alors, d’où suis-je? (et qui suis-je…évidemment!)

S – : Chère Anaïs, cette conversation avec vous a été tout aussi passionnante que la lecture de ce roman pour lequel je cherche les adjectifs…Excentrique ? Foutraque ? En tous cas, beau, drôle, émouvant et tragique.

Merci infiniment d’avoir échangé avec moi. 

Pour finir, visitez le site : http://www.ayah.fr/

Quelques questions à Ronan Gouézec à propos de « Masses critiques »

S : Bonjour Ronan, et merci d’avoir accepté d’échanger avec moi.

R : Il est toujours extraordinaire de constater l’incarnation des personnages dans l’esprit d’un lecteur, d’une lectrice, c’est vraiment impressionnant. Échanger ainsi est l’occasion, pour l’auteur aussi, de peut-être mieux comprendre ce phénomène mystérieux qu’est d’imaginer et d’écrire une histoire. Donc, merci à vous !

S : J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre second roman, après avoir beaucoup aimé « Rade amère ». « Masses critiques » ne dément pas vos qualités d’écriture, ni votre talent à nous immerger pour de bon dans le gros temps du Finistère. « Rade amère » contenait des scènes désopilantes avec ces bandits du sud qui débarquaient avec leurs idées sur la Bretagne : « […] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. » Ici pas d’humour, juste un peu l’ironie acide de Marc parfois, certains titres de chapitres et le titre du roman. Comment l’avez-vous trouvé ?

R : Ce titre me paraît très bien évoquer une tension, un équilibre instable, une réaction sur le point de se déclencher, et évidemment la particularité physique de deux des personnages. Il est efficace, il intrigue, c’est un bon titre.

L’humour… il est vrai que le trouver dans Masses Critiques n’est pas une mince affaire. Je voulais un roman à l’os, un comble vous me direz… un roman dur et âpre, où les sentiments dominants seraient durs, difficiles à exprimer. Je voulais « de l’huile essentielle » d’humanité éprouvée. Ce n’est pas pour autant un livre désespéré. Il y a des puits de lumière éclatante. Il y a aussi des personnages qui se découvrent une sensibilité nouvelle, dans la souffrance, certes. Ils tentent de la traduire, de s’élever. Ils se découvrent d’autres capacités, empathiques, simples, fraternelles. Et puis bien sûr, on trouve aussi dans ce roman la trajectoire symétriquement inverse de deux hommes qui basculent vers le sombre.

S : La première scène digne de l’Apocalypse est une mise en route efficace avec la famille Banneck, père et fils. Vous en avez fait une sorte de « dégradé » en nuances de brutalité, du père au plus jeune fils qui arrive à adoucir la lignée. Cependant, à l’issue du roman, on se dit qu’une sorte de fatalité pèse sur ces gens. Les scènes entre les frères sont parmi les plus réussies, sont-elles inspirées de rencontres authentiques pour sonner si vrai ?

R : Les frères Banneck sont peu à peu devenus des personnages principaux, au même titre que Marc et René. Simplement esquissés au départ, j’ai voulu les sortir de leur statut de brutes caricaturales, de tenter d’entrer dans la complexité d’une relation fraternelle conflictuelle, de leur donner aussi une chance de se trouver, de se parler, d’admettre leur attachement mutuel. Mais, oui, vous avez raison, la fatalité pèse de tout son poids sur chaque personnage. C’est un roman noir, personne n’est épargné. Personnages, lecteurs, tout le monde est tordu, martelé, étiré. Je cherche à faire naître des émotions puissantes, des colères, des révoltes, des élans d’affection, des regrets… des pleurs peut-être.

Ces personnages sont vraiment des créations. Je n’ai jamais rencontré les Banneck… mais je sais qu’ils existent. Oui, c’est certain.

S : J’aimerais que vous m’en disiez plus sur Marc. Marc n’est pas pêcheur, pas musclé ni tanné par les embruns, Marc est obèse, plutôt délicat au sens de raffiné en tous cas intellectuellement . Marc est un homme intelligent, avec un cerveau qui fonctionne bien, et qui malgré ses talents professionnels est sur un siège éjectable. Et son obésité devient morbide, lui créant de nombreux problèmes de santé. Dans les scènes médicales, on perçoit chez Marc un certain cynisme que j’ai bien aimé. Et dans ses entretiens avec son boss, on le sent en fait en position supérieure, parce qu’il l’est intellectuellement . Il parait alors bien moins lisse, et donc, plus intéressant, n’est-ce pas ?

R : Oui. Marc est le plus complexe peut-être de cette galerie de personnages. C’est celui-on dont on sait ce qu’il pense. Le lecteur est régulièrement plongé dans son esprit, ses réflexions. Comme il n’est pas dans la caricature intellectuelle, il doute beaucoup, mais ce n’est pas un indécis. Il assume ses choix en tout domaine. Il semble fragile et vacillant en apparence, mais on se repose sur lui. C’est l’homme bon. C’est aussi l’homme qui a la prescience du caractère probable de sa fin prématurée, tout en n’y croyant pas complètement. Il est sans doute, de tous les personnages, celui qui est le plus conscient. J’aime cette idée cruelle, que finalement, cela soit lui qui apporte le dénouement de l’histoire.

S : Avec René son ami de toujours, ils forment un vrai couple. Ces deux-là m’ont touchée; alors que René va dévoiler sa faille à son ami, on voit que rien ne les séparera car la force de leur lien est presque une question de survie ici et c’est ce qui leur permet et leur permettra d’affronter le pire. Pour moi, l’amitié est absolument essentielle à une vie et c’est une des choses que j’ai le plus aimée dans votre livre. Comment avez-vous envisagé Marc en le créant pour votre histoire, son caractère dans ce corps comme une montagne? Est-il venu « entier » ou bien avez-vous développé son caractère au fil de l’écriture et des situations auxquelles il est confronté?

R : L’amitié… oui, c’est dans une vie d’émotions, l’une des premières où l’affection s’exprime pour quelqu’un qui n’est pas de son sang. C’est la première construction grave, autonome. On peut se choisir des amis qui sentent le soufre, qui détonnent, qui nous révèlent des parts de nous-mêmes jusqu’alors inconnues. Dans l’enfance, elle précède la découverte des élans amoureux, puis plus tard, quand l’amour n’est plus, c’est l’émotion qui reste, qui sauve. On peut survivre à une peine amoureuse, mais l’homme (au sens humain) sans ami, n’est pas vraiment vivant.

Je suis donc complètement d’accord avec vous sur son caractère essentiel.

Marc, comme les autres personnages, est d’abord plus une silhouette, avec un problème à régler. C’est dans les rencontres des uns et des autres que des interactions naissent, que des contrastes apparaissent, apportant de la densité. Et aussi, mes personnages ne sont pas hors-sol, leur environnement les constitue pour beaucoup. Ils s’enrichissent donc aussi beaucoup par leur façon de s’y mouvoir, de l’habiter. Je travaille donc à visualiser les scènes que j’écris. Je retranscris beaucoup ce que je vois, ce que j’entends, et aussi j’essaie de penser le non-dit, de superposer des niveaux différents, invisibles ou presque dans la vraie vie, mais transparents pour le lecteur par la magie de l’écriture : le personnage voit, parle ou écoute, réfléchit une chose, peut en dire une autre, et en même temps observer un détail dans la scène. L’écriture permet de rendre compte de tout, un peu comme au cinéma dans ces films de Claude Sautet où l’on voit de loin une scène de dialogue que l’on n’entend pas, et une voix off vient exprimer ce que pense un personnage, ou plusieurs d’ailleurs, créant ainsi une réalité à dimensions multiples. J’aime ce procédé. Il est assez présent par exemple dans la scène du restaurant entre les deux frères.

S : Finalement, c’est un homme stoïque, qui ne perd pas son sang-froid, avec une sorte de fatalisme sage, même quand il veut reprendre son corps en main. Le corps, celui de Marc, est pour moi comme une métaphore de tout ce que peut contenir un homme. Et c’est comme ça que je le perçois parce qu’il a aussi une grande intelligence, beaucoup de finesse et peu de rancœur, même envers son employeur. Un certain détachement, son corps comme un rempart. Un corps qui finalement après l’avoir desservi le protège. Que pensez-vous de ma perception de Marc ?

R : C’est la vôtre, elle vous appartient, c’est forcément la bonne. Elle est évidemment juste. Il n’y a pas de mauvaise lecture d’un texte, il y a ce qu’en fait la personne qui le reçoit. Les intentions de l’auteur, son projet initial s’il en avait un, tout cela est happé par l’esprit du lecteur, de la lectrice, fondu, réagencé, livré à l’expérience de vie de celui ou celle qui lit, se perd parfois, ou trouve une ampleur inattendue, et une nouvelle vérité émerge.

S : Enfin j’ai retrouvé avec satisfaction Jos Brieuc et Taxi Rade Services; satisfaction car je pense qu’on n’a pas fini de se prendre des paquets de mer à la figure du côté de Brest. Le projet d’une sorte de série peut-être ?

R : Je travaille à terminer ma « série brestoise » par un troisième volume qui reprendra les personnages de Rade Amère, quelques années avant le drame qui fracassera Caroff. Je me tournerai ensuite vers d’autres sujets, d’autres horizons.

S : Ronan, je vous remercie du temps que vous avez consacré à me répondre, et puis aussi de me permettre des lectures comme celle-ci, nerveuse, iodée, et bien noire.

R : Mersi braz ! Comme on dit par ici, oui, merci.

Quelques questions à Alexandre Civico, à propos de « Atmore Alabama  » – Actes sud/Actes Noirs

Alexandre Civico, je souhaite vous remercier tout d’abord d’avoir accepté cette petite conversation avec une lectrice. J’avoue n’avoir pas lu vos deux premiers romans édités aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » en 2015 et « La peau, l’écorce » en 2017. Je ne peux donc pas comparer avec ce que vous avez écrit précédemment.

Je vous découvre avec « Atmore , Alabama » qui vient de paraître chez Actes Noirs et je suis sortie de cette lecture d’un après-midi très impressionnée, très touchée aussi, et sans hésiter votre livre est pour le moment parmi ce que j’ai lu de meilleur à mon sens et à mon goût depuis le lancement de cette rentrée littéraire.

Voici ce qui m’est venu à l’esprit en lisant.

– Le premier point fort et remarquable est sans hésitation l’écriture. En effet, avec un livre de 144 pages vous racontez une histoire entière mais aussi vous posez un décor, des caractères, une atmosphère avec une précision extrême . Il y a un dépouillement de votre écriture et paradoxalement une grande richesse des émotions générées en lisant. Il me semble que ce langage sobre est lié bien sûr au caractère du personnage narrateur, néanmoins tout le livre est ainsi, les autres personnages sont eux aussi économes de mots, point de bavardage; c’est ce que j’appelle parfois un livre silencieux, alors que le « brouhaha » est partout chez les personnages principaux, dans leur corps et dans leur esprit. Leurs sentiments s’expriment autrement ( la boxe par exemple ). Pouvez-vous me parler de ce travail sur l’écriture : vocabulaire, images comme « le museau » de la locomotive ou le ciel « infesté » d’étoiles, le ton d’Eve aussi, son esprit vif et son sens de la répartie, et surtout comment vous atteignez à des phrases aussi parfaites que celle que j’ai relevée :

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

C’est une phrase pure et terrible, qui me remue profondément.

– Merci chère Simone de m’offrir cet espace et de me permettre d’expliquer un peu plus avant mon travail et mon propos.

Mon écriture se construit sur l’ellipse. Je pense fondamentalement qu’un texte doit laisser la place au lecteur, lui permettre de faire son « travail de lecture ». Aussi, rester dans l’esquisse des situations, n’exprimer les sentiments de mes personnages que par leurs agissements me semble essentiel. J’ai tendance à penser que l’on est ce que l’on fait (sans doute beaucoup trop lu Sartre à l’adolescence) et que « révéler » la psychologie des personnages n’a pas d’intérêt particulier. C’est sans doute ce qui donne une forme de sécheresse à ma façon d’écrire.

Ensuite, j’ai en effet un goût pour l’image, pour une certaine poésie cruelle et c’est certainement le produit d’un fantasme d’écrivain, celui de parler directement au ventre. J’aimerais que le lecteur ressente « physiquement » ce que je tente d’exprimer, comme une forme de synesthésie (là encore, les lectures adolescentes ont dû polluer un peu mon esprit). La manière dont cette écriture se forme, en revanche, reste un mystère pour moi. Je me laisse porter par les phrases qui viennent sans, souvent, que j’aie besoin de les appeler. Ce sont ces phrases qui ont construit, par exemple, le personnage d’Eve et non le contraire.

– Parlez-moi du choix de ce binôme Eve et le narrateur qui partagent leurs errances, duo pas si improbable qu’il peut sembler – ils aiment la littérature et les mots , les verbes ! – parfois tendre et assez ambigu jusqu’à la fin

– Le binôme que forment Eve et le narrateur n’était pas prémédité. Eve, au départ, devait simplement permettre à mon personnage d’exprimer sa douleur, de la faire ressentir. Evidemment, le choix de cette jeune femme qui renvoie le narrateur à son histoire, était volontaire. Eve serait le miroir de son drame. Mais elle a pris peu à peu son autonomie, elle a commencé à s’exprimer, justement à travers ces phrases qui affluaient. Elle a donc pris une place bien plus importante que ce que j’avais prévu au départ. Dans le fond, Eve est devenue peu à peu ma voix à moi. En quelque sorte, pour reprendre la vieille antienne flaubertienne, Eve, c’est moi.

 

« Regarde,  la triste humanité qui danse sur des tessons de bouteille. Elle ne peut s’arrêter, sinon elle ressent la douleur. Nous, nous avons simplement arrêté de danser, dit Eve. »

– Pour finir, et inévitablement, parlez-moi de votre Amérique, celle que vous nous dépeignez ici et particulièrement de l’Alabama – qui n’a déjà pas une réputation reluisante – . J’ai perçu la fête qui se déroule dans le temps de l’histoire comme une image symbolique forte de cette Amérique « en toc », si clinquante pour cacher sa misère , ses misères . Si brutale pour la même raison. Qu’en pensez-vous?

-Atmore Alabama n’aurait pas pu s’écrire sans ce voyage que j’ai effectué là-bas. J’ai su, en rentrant, que la ville en elle-même deviendrait un personnage à part entière du roman. Je ne prétends parler que de l’Amérique que j’ai vue, une partie infinitésimale de ce pays-continent et de sa diversité, mais cela a été un véritable choc. Notre « pratique » de l’Amérique, toute la culture de masse que nous en recevons, nous fait croire à une relative proximité. Or, en me rendant sur place, j’ai vu que ce qui nous sépare est bien plus important que ce que j’imaginais. Ce n’est pas la violence qui m’a frappée, mais plutôt une satisfaction, un désir de se raccrocher à un mode que vie quoi qu’il en coûte. La misère est là, bien présente, visible, mais elle ne paraît rien remettre en question. Je n’ai fait que « frôler » les habitants de cette ville, en dire des choses définitives serait malhonnête. En revanche, j’ai vu des gens très fermés sur eux-même, sur la «communauté » , comme si le monde se réduisait aux quelques dizaines de kilomètres carrés du comté d’Escambia et qu’on ne voulait absolument pas savoir ce qui se passe ailleurs. D’une certaine façon, j’ai « compris » pourquoi ces gens votent comme ils votent, pensent comme ils pensent. Ils ne sont pas des salauds, je ne veux pas les montrer comme cela, mais simplement, leur monde se réduit à quelques enjambées.

 

« Ce sont des enfants, m’avait dit Eve un jour. Pourquoi crois-tu que les lumières de la ville sont toujours allumées? Ils ont peur du noir. Dans l’obscurité, ils ne sont rien, ils s’évanouissent. Ils ont peur de ce qu’ils ne verront pas. »

Alexandre, encore merci d’avoir accepté de me répondre, de m’avoir accordé un peu de temps. Je souhaite une longue vie à ce livre beau et puissant et une longue suite à votre travail d’auteur.

Et avec Willy DeVille, on entend aussi Johnny Cash

 

Entretien avec Nadine Ribault

LES ARDENTS

Nadine Ribault

Éditions Le mot et le reste

5 septembre 2019

« L’amour ardent est toujours un instrument de résistance »

S.T. – Nadine Ribault, je vous remercie infiniment d’avoir accepté cet échange avec moi et d’y consacrer un peu de votre temps. Votre roman est mon premier gros coup de cœur de cette rentrée de septembre. De prime abord, j’ai été tentée par l’époque, le XIème siècle, et le lieu, les Flandres Maritimes, et par le titre, Les Ardents, que je trouve riche et beau, propre à éveiller l’imagination, évocateur. Si on comprend, en le lisant, qu’il s’agit concrètement des malades de l’ergotisme, on saisit très bien aussi que « l’ardeur » n’atteint pas seulement les gens qui souffrent de cette terrible maladie, mais tous les personnages qui, à Gisphild, luttent pour leur liberté. C’est un livre de passions brûlantes, que ce soit la passion du pouvoir, celle de l’amour et de l’amitié, celle de la vie, et celle de la révolte, et enfin celle de la résistance.

N.R. – Il s’agissait pour moi d’écrire un roman qui se passe au Moyen Âge parce que c’est une époque qui m’a fascinée et me fascine encore. Il a existé, à Wierre-Effroi, un village près de Boulogne-sur-Mer, une femme qui fut choisie par un seigneur des Flandres Maritimes, emmenée dans cette région austère et sauvage, haïe par la mère de son époux pour ses origines manifestement romaines et martyrisée. À Gistel, en Belgique, le catholicisme, afin de s’implanter plus solidement, a récupéré l’histoire païenne, comme en de nombreux lieux à cette époque-là, a fait de Godeleine une sainte et continue de lui rendre un culte. J’ai commencé l’écriture de ce roman il y a quinze ans et je l’ai repris et repris encore. Le Moyen âge auquel je prétends n’est peut-être pas historiquement juste, mais pour autant il n’est pas « exotique » car je me suis alimentée de nombreux ouvrages historiques. C’est le Moyen Âge des formules lapidaires et poétiques, cruel et sanguinaire. Époque de légendes, de chevalerie, de magie, de merveilleux, de sorcellerie, un destin s’y révèle, désespéré. Un héros y est aux prises avec les gigantesques notions d’honneur, de courage, de liberté et de défense des opprimés. L’amour y est un instrument de résistance. L’amour ardent est toujours un instrument de résistance. S’accompagnant d’un refus radical du monde tel qu’il est, le feu brûlant auquel parviennent certaines amours les conduit à un acte vertigineux. La révolte, c’est un détour à prendre. Il faut sortir du cercle tracé. Pénétrer la forêt. J’avais en moi, en écrivant Les Ardents, ces univers dont je me nourris depuis longtemps : celui des premiers romantiques allemands, celui des préraphaélites, celui du théâtre nô japonais, celui de l’Anthologie de l’amour sublime de Benjamin Perret. C’est ainsi que je mène un voyage imaginaire et que je m’évade d’un monde industriel que je ne supporte pas et dont les absolus penseurs que sont George Orwell, Élisée Reclus, Aimé Césaire, William Morris, Jaime Semprun, René Riesel, Theodor Kaczynski ont déjà critiqué les méfaits sur le paysage, la raison humaine, l’imaginaire, l’amour, la libre pensée. Arthur Rimbaud dénonçait, en 1871, le Siècle d’enfer qui ornait de poteaux télégraphiques les omoplates magnifiques du poète. Dans Les Ardents, la cruelle maîtresse de Gisphild, Isentraud, fait couper les arbres, assécher les marais, ouvrir des chemins praticables comme elle fait trancher les pieds et les mains des prisonniers. Son goût du pouvoir est une perversion, une divagation, un délire narcissique.

S.T. – Le cœur du roman, c’est l’hiver et il m’a semblé que cet hiver était un peu comme une extinction, la fin de quelque chose, une « remise à plat », un temps de régénération, un temps dans lequel surviennent des mutations. Vous avez choisi une fin qui, telle une apocalypse (page 205 de « Un chagrin immense » à « finirent dans les tourbières »), nous dévoile Abrielle étendue, une fleur à la main, songeant à son amour, Bruny, une fin douce amère, mais finalement ouverte. Parlez-moi du choix de cette fin et de ce que ce livre contient de si contemporain dans cette notion de résistance.

N.R. – C’est ce dont parle Eugène Delacroix dans son Journal : »L’homme domine la Nature et en est dominé. Il est le seul qui non seulement lui résiste mais en surmonte les lois, et qui étende son empire par sa volonté et son activité /…/. Tout ce qu’il édifie est éphémère comme lui : le temps renverse les édifices /…/ et jusqu’au nom des nations. Où est Carthage, où est Ninive ? »

Où est Gisphild ? Plusieurs personnes m’ont effectivement dit que la fin du roman leur semblait « ouverte », mais si c’est une « apocalypse », elle ne peut être suivie que d’un enténèbrement définitif. Cependant, un lecteur trouve librement son chemin dans un livre. À mes yeux, la destruction, à la fin des Ardents, est voulue, provoquée, manipulée, dans un désir fou d’éviter la « contamination », par Abrielle, la Grande Amoureuse, la Magicienne. Elle donne à son amour la direction : détruire le tyran, en ne se refusant aucun des moyens qui permettront d’arriver à cette fin, en n’évitant aucune des conséquences tragiques que cela pourra entraîner ; car détruire le tyran, c’est prendre le risque de se détruire dans la lutte. Résister, hier comme aujourd’hui, c’est passer à l’action, ou bien l’on reste dans la chansonnette de l’indignation, la crétinerie de la résilience, la théorie intellectualiste, le doux espoir (dont Kafka disait qu’il était partout sauf pour nous) et l’impossible changement. L’hiver, au cœur des Ardents, craquant de gel et de froid enneigé, figure le tournant : la limite est dépassée. On bascule dans le froid polaire qui efface les contours, annule les formes, engloutit les mouvements et pétrifie la vie. Il y a toujours un point de non-retour, un moment où l’être humain ne peut plus accepter ce qu’on lui fait endurer, ne peut plus supporter les frontières, les dominations, l’esclavagisme,les discriminations et les interdictions qui, s’accompagnant des usuelles, mais toujours plus extrêmes conditions de répression qu’impose le capitalisme, limitent intolérablement sa liberté. Et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On ne peut dénoncer Donald Trump et Vladimir Poutine sans ouvrir les yeux sur la montée des fascismes qui survient en Europe. C’est cette même graine pourrie, dont l’ergotisme est un symbole, qui fermente, dans les corps et les esprits des Ardents. Le cœur et l’âme alors, uniques espaces de résistance où puisse se replier l’être avant l’attaque, fomentent la révolte et réinventent l’amour. Pas de pêche plus miraculeuse que celle qui consiste à anéantir l’action des êtres du néant qui allient une main de crime glacial à un gant tortionnaire.

J’ai été une lectrice des romans noirs, dont Annie Le Brun a précisément défini les contours philosophiques. Les Ardents, ce n’est pas un roman noir, quelle que soit toute l’admiration que je porte au Melmoth ou l’homme errant de Charles Robert à Maturin. Les Ardents, c’est un roman blanc. La blancheur de l’illumination fulgurante qui survient quand l’être n’accepte plus qu’on le soumette. C’est un roman anti-nihiliste. Quelle que soit la détresse qu’il crie, c’est un roman positif, non pas optimiste, mais positif. Le positif de la vie, du jeu, de la joie, de la lutte et du merveilleux. Il passe par les lèvres d’Inis le chevrier qui dédie son temps à la découverte de ce qu’il ne voit pas ; par les lèvres d’Abrielle qui déclare avoir connu le plus bel amour qui se pouvait concevoir ; par l’émerveillement du chevalier, Bruny, à la découverte d’une femme unique qui lui ouvre les portes sur cette salle du trésor qu’est l’amour ardent ; par les lèvres de Goda qui nourrit la vie et abhorre la mort.

Nadine, je vous remercie du temps passé à cet échange durant lequel nous avons croisé nos voix et nos perceptions sur ce texte qui restera ancré dans ma mémoire, une lecture intense. Cette conversation fut pour moi très enrichissante tant sur votre livre qu’humainement.  Merci encore !