« Les deux hiboux
1.
Qui n’a fait l’expérience devant une image photographique d’une sorte de fascination mêlée de déception: on s’approche plus près et pourtant. Ce fantasme de l’image vérité, photographique et bien plus encore filmique puisque c’est non seulement l’image mais aussi la voix de l’artiste qui nous est livrée, nulle part je ne l’ai senti avec plus de brutalité que dans un documentaire de 1964, d’une durée de vingt et une minutes, sur le peintre Francis Bacon. Ce document a résisté à toutes mes lectures sur l’artiste comme si, autant de fois que je regarderais ce documentaire et à autant de moments de ma vie, il ne cesserait de m’asséner une vérité énigmatique. »
J’ai beaucoup aimé la série de romans intitulée » Le royaume des insensés », et je retrouve ici, dans ce livre qui n’est pas un roman la plume délicate, précise et intelligente de Gilles Sehban. Je ne suis pas surprise du tout de son intérêt pour Francis Bacon, si vous avez lu les romans, vous comprenez ce que je veux dire. Francis Bacon a quelque chose de ces « insensés », c’est certain; sa peinture m’a toujours fascinée tout en provoquant parfois une certaine répulsion. Bacon, c’est la chair à vif, c’est l’être à vif.
« On a beaucoup glosé sur l’effet que produisaient les toiles de Bacon. Le malaise qu’elles provoquaient. On a parlé de boucherie, d’horreur, de psychiatrie. On a souligné le tragique qui entourait la peinture de Bacon et lui-même a fini par développer une vision superstitieuse dans laquelle sa peinture portait malheur. À chaque grande rétrospective, la mort d’un amant. Comme s’il y avait un prix terrible à payer et que pour qu’apparaissent les figures sur la toile, il fallait qu’elles se détruisent dans la vie. Fréquenter Bacon n’était pas sans risque. Et l’approche de ses œuvres, aujourd’hui encore, ne va pas sans un certain sortilège. »
Se basant sur un documentaire tourné en 1964 pour la Radio Télévision Suisse par Pierre Koralnik, il nous propose son regard sur ce film de 21 minutes. Tourné dans l’atelier du peintre, à Reece Mews, entouré d’amis, d’amants, et d’alcool, Francis Bacon se réjouit de répondre en français à Émile de Harven.
https://www.rts.ch/play/tv/redirect/detail/10695142
Gilles Sehban a visionné de nombreuses fois ce documentaire et nous en propose ici une analyse, regardant partout: Bacon, sa peinture, certes, mais le lieu et les personnes qui le remplissent. Leurs regards, remarques, gestes, paroles, il nous en donne son interprétation, bien évidemment avec Bacon au centre, qui fume, boit, bouge, sourit. Et se délecte de parler français.
L’œuvre est bien sûr fortement présente, et l’auteur, avec sa finesse de regard, permet de mieux comprendre de quoi elle est faite, si dérangeante, étrange, toute en torsions, mouvements et déchirements des corps, sang, chair, comprendre qui sont les maîtres de Francis Bacon – Velasquez et Rembrandt – et ses inspirations, les Euménides et l’Orestie particulièrement.
« Dans son panthéon personnel, sans doute Eschyle joue-t-il un rôle particulier. On se souvient que d’une certaine façon, c’est par lui que Bacon entre dans l’histoire de la peinture avec son célèbre triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion. Cette œuvre de 1944 est en effet inspirée de sa lecture des Euménides, dernière pièce constituant précisément la trilogie de l’Orestie, comme si la forme théâtrale était venue suggérer la dramaturgie du tableau. »
Ce qui est fascinant dans le regard de Gilles Sehban sur ce documentaire, c’est sa précision. Par exemple, se mettre à la place du journaliste, qui a sans aucun doute traité des sujets plus faciles, et regarder lui aussi Bacon qui parle, un peu poseur, un peu crâneur, l’entourage des amis et amants, les nouveaux, les anciens récalcitrants à ce « jeu ». Et Francis Bacon qui joue, lui aussi, pourtant on sent que sur sa peinture il est d’une grande sincérité car lui-même n’est jamais bien certain de ce qu’il réalise.
« Bacon était connu pour avoir détruit de nombreuses toiles. On peut même dire que cette destruction a été systématique jusqu’à l’âge de trente-sept ans, puisque seules dix toiles subsistent de cette préhistoire. Il semble que Bacon ait souhaité apparaître tout armé aux yeux de la postérité. Cela témoigne d’une insatisfaction chronique de soi. Et d’un désir absolu de contrôle. Mais cette destruction n’a pas touché que les œuvres de jeunesse. Elle apparaît même comme un système, une possibilité, un horizon. Lui arracher les toiles avant qu’à nouveau il les détruise. Ainsi, poussant jusqu’au bout sa propre logique, Bacon affirme-t-il dans son premier entretien avec David Sylvester que c’est surtout quand les tableaux sont les plus réussis que la tentation de les détruire lui vient. »
Pour finir – avec le dernier et beau paragraphe du livre -, j’ai été très attachée par ce personnage hors normes, je n’avais jamais rien lu de sa vie, je n’en connaissais que quelques bribes, et je remercie Gilles Sebhan pour le regard qu’il a porté, attentif, sur le documentaire et sur ce peintre dérangeant, et génial, me permettant de mieux connaître cet homme. Ce livre se lit aisément, belle écriture comme toujours, finesse, délicatesse, j’ai vraiment aimé.
« Et c’est ainsi qu’il a pris l’avion, alors qu’il était au plus mal, pour retrouver son jeune ami madrilène. Sans doute comme un hommage, il venait de peindre un taureau solitaire sur l’écru de la toile, dont la corne semble transpercer la frontière entre un monde et un autre. C’était un peu comme s’il avait eu la prescience qu’il allait livrer son dernier combat. À l’hôpital, deux sœurs se sont occupées de lui. Elles se souviennent d’un être délicat, qui se souciait de ne pas déranger les autres malades. Il est mort une nuit, quatre jours plus tard. On l’a incinéré dans un cimetière, sans cérémonie, sans personne. Les vautours avaient fini de se disperser. La fête était finie. »

« On a beaucoup glosé sur l’effet que produisaient les toiles de Bacon. Le malaise qu’elles provoquaient. On a parlé de boucherie, d’horreur, de psychiatrie. On a souligné le tragique qui entourait la peinture de Bacon et lui-même a fini par développer une vision superstitieuse dans laquelle sa peinture portait malheur. À chaque grande rétrospective, la mort d’un amant. Comme s’il y avait un prix terrible à payer et que pour qu’apparaissent les figures sur la toile, il fallait qu’elles se détruisent dans la vie. Fréquenter Bacon n’était pas sans risque. Et l’approche de ses œuvres, aujourd’hui encore, ne va pas sans un certain sortilège. »
« Dans son panthéon personnel, sans doute Eschyle joue-t-il un rôle particulier. On se souvient que d’une certaine façon, c’est par lui que Bacon entre dans l’histoire de la peinture avec son célèbre triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion. Cette œuvre de 1944 est en effet inspirée de sa lecture des Euménides, dernière pièce constituant précisément la trilogie de l’Orestie, comme si la forme théâtrale était venue suggérer la dramaturgie du tableau. »

« Les nuits prodigieuses » – éditions ELYZAD
J’ai une chance inouïe d’avoir échangé constamment, depuis son tout premier roman « Par les rafales », avec Valentine Imhof. Son dernier livre, extrêmement impressionnant, « Le blues des phalènes » m’a réellement transportée dans l’Amérique des années 30 avec des personnages attachants, un récit d’une puissance à peu près égale à l’explosion de Halifax qui au milieu du livre apparait comme l’épicentre de toutes les destinées racontées. J’ai pour chaque livre, donc les deux précédents, réalisé un entretien avec Valentine, et cette fois, voici qu’elle m’offre à partager avec vous un chapitre inédit, qui n’a pas été gardé au moment de l’élaboration du roman. Comme vous allez le lire, il s’agit là de Steve, merveilleux personnage, homme de combat et de conviction, dans une harangue à ses troupes de pauvres gens, d’une actualité sidérante. Je ne saurais trop dire à Valentine à quel point je suis touchée par sa confiance, à quel point je suis admirative de son travail, et comme je l’assure de mon soutien total pour celui-ci. Accrochez-vous, c’est parti !
-Votre livre compte d’abord un personnage, une femme disparue qui occupe tout le texte et l’esprit de toutes les personnes qui vont parler d’elle. L’enquêteur ou l’enquêtrice est anonyme, on ne sait pas si c’est quelqu’un de la police ou de la presse, les questions ne sont pas écrites, c’est la réponse qui les suggère. J’ai trouvé le procédé subtil et intelligent, pour deux raisons : d’une part ça amplifie la curiosité et d’autre part, à travers les réponses de chacune des personnes interrogées, on s’aperçoit que :
Vous avez habilement traité un sujet compliqué, perturbant en le mêlant à une intrigue policière. Vraiment habilement parce que finalement, on s’aperçoit en lisant que la mémoire occupe nos vies, les vies de chacun. C’est un élément vital pour un équilibre dans nos relations avec autrui et avec notre environnement.